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La forteresse canadienne

Gil Courtemanche   17 août 2002  Canada
Durant sept heures, dans un avion qui déborde presque, vous avez entendu cinq bébés hurler sans arrêt pour cause de biberons trop froids, de parents négligents ou de tympans douloureux. Après cinq semaines de vacances délicieuses, vous n'êtes vraiment pas contents de rentrer au Canada, de retourner au travail dans une canicule qu'on vous annonce démente. On vous avait dit de vous rendre à l'aéroport quatre heures avant le départ. Cela fait donc environ treize heures que vous êtes coincés dans un autobus ou un avion.

Quand, du hublot, vous voyez Montréal au loin, vous poussez un soupir de soulagement, non pas de joie, mais de libération. Enfin, de l'air, de l'espace, puis la maison qu'on retrouvera malgré tout avec plaisir. Et puis, il y a tous ces touristes français qui font en famille leur premier voyage au Canada et qui admirent, ébahis, les grands espaces de cette terre de liberté. L'avion prend des airs festifs. Nous sommes arrivés. Nous sommes libérés.

Eh bien, non! Parce que la pire partie d'un voyage vers le Canada, c'est l'entrée au Canada. Déjà que Dorval est conçu comme un aéroport de province russe ou de capitale africaine. Mais passons. Après les couloirs mornes et mal aérés, on arrive au contrôle des passeports et des déclarations douanières. Devant nous, plus de 400 personnes qui font la file devant les kiosques des douaniers. Une seule fois depuis des dizaines d'années ai-je vu autant de personnes parquées sans égard en attente de fonctionnaires à l'air méfiant. C'était à l'aéroport d'Alger aux prises avec une vague de terrorisme quotidien. À Dorval, dans ce pays plus calme que le plus calme des cantons suisses, cette aberration constitue la norme.

Les bébés se sont remis à hurler. Les touristes ont retrouvé leur mine renfrognée et nombreux sont ceux qui se demandent, interloqués, dans quel État policier ils sont arrivés. Car en Europe, pourtant bien plus menacée que nous par le terrorisme, cela fait des lunes et des lunes que le contrôle des passeports se fait en un clin d'oeil souriant, qu'on ne remplit pas de déclaration d'importation et qu'on passe les contrôles en cinq minutes ou moins. Je vous parle de l'Europe, mais je pourrais tout aussi bien parler du Rwanda où je suis entré sans visa et sans formalité aucune, de pays du bloc soviétique, du Kenya ou de l'Éthiopie, qui sont tous des modèles de courtoisie et de célérité si on les compare aux douaniers canadiens, première ligne de défense dans la guerre des civilisations.

Il faut quand même avouer que, chez nous, on ne fait pas de discrimination. Peu importe votre couleur ou votre turban, que vous soyez une mémé de Bretagne ou un jeune Bleuet du Saguenay, peu importe d'où vous venez et quelle est votre citoyenneté, tous les passagers qui entrent au Canada semblent représenter un danger potentiel. Réjouissons-nous, on ne fait pas de racial profiling au Canada, nous sommes tous et unanimement des trafiquants, des terroristes ou des fraudeurs potentiels.

Il fut un temps lointain où les franchises d'importation pour les citoyens canadiens étaient tellement pingres que plus d'un était tenté, moi le premier, de mentir sur le montant réel de ses achats à l'étranger. Ce n'est plus le cas depuis qu'on peut importer en franchise 750 $, peu importe le nombre de déplacements de sept jours qu'on effectue dans l'année. On ne ment plus. Alors, pourquoi ces questions méfiantes sur le genre d'achats, sur l'objet le plus dispendieux acheté? Je ne vois qu'une seule explication: la bêtise pure et simple.

Nous ne sommes pas seulement tous des fraudeurs potentiels, nous sommes aussi tous dangereux. Peu importe que vous arriviez de vacances dans un pays aussi suspect que la France ou d'un voyage de travail au Rwanda, on scrute votre passeport avec la même méfiance policière. Tout citoyen canadien que vous soyez, on vous demande de préciser de quelle nature était votre travail ou vos vacances. On va même jusqu'à vous demander si vous avez des amis en France. En entendant cette question, je suis resté interloqué. Si je dis non, le fin limier imberbe qui m'interroge va peut-être suspecter un mensonge et si je réponds oui, entre autres un médecin algérien et communiste ou un autre, leader dans la lutte contre la mondialisation, va-t-on me ficher comme ennemi potentiel? J'ai répondu au douanier que ça ne le regardait pas. Avec une mine patibulaire de flic frustré, le douanier consciencieux m'a répondu sur un ton qui ne souffrait pas de réplique: «Monsieur, ça me regarde parce que moi, je suis ici pour vous protéger.»

Cela fait trois fois que je rentre au Canada en avion depuis le 11 septembre et que j'ai l'impression que de tous les pays que j'ai visités, le seul qui soit menacé est le Canada. Trois fois que nous sommes des centaines de personnes à sortir de Dorval convaincus que nous venons d'entrer dans un pays d'idiots et d'ignorants, de fonctionnaires pointilleux dénués de bon sens, trois fois en 11 mois que j'ai l'impression non pas de rentrer dans mon pays mais dans une forteresse assiégée et menacée de toutes parts. Trois fois que j'ai l'impression de rentrer aux États-Unis.
 
 
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