Perspectives - Frapper l'adversaire au sol
3 août 2002
Canada
Encore une rencontre des premiers ministres provinciaux, encore un seul et même cri pour obtenir plus d'argent d'Ottawa en santé. Ces conférences annuelles ont le don de la répétition. Sauf que, cette fois-ci, il existe une différence et celle-ci se trouve du côté de leur interlocuteur. Le premier ministre fédéral, Jean Chrétien, lutte pour sa survie politique et il pourrait être tenté de redorer son image en multipliant les cadeaux. Avec quelques conditions qui pourraient ne pas plaire aux provinces.
Halifax — La rengaine provinciale est connue: Ottawa ne paie que 14 cents pour chaque dollar dépensé en santé au Canada, une inégalité d'autant plus injustifiable que le gouvernement fédéral engrange les surplus alors que les provinces s'enfoncent davantage dans le rouge. Fort du rapport de sa commission Séguin, le Québec avait commencé à la fredonner un peu avant ses voisins. Mais maintenant qu'ils ont en poche un rapport du Conference Board du Canada qui arrive à la même conclusion pour toutes les provinces, c'est à un véritable choeur «coast to coast» qu'on a eu droit cette semaine à Halifax.
Ottawa a toujours nié la présence d'un déséquilibre fiscal et a réitéré sa position hier par la bouche du ministre des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion.
«On a accru continuellement nos transferts aux provinces, a-t-il dit en entrevue avec Le Devoir. Et s'il y a embellie financière, nous avons l'obligation de nous entraider. Mais ne nous demandez pas de nous mettre en situation financière précaire.» M. Dion fait valoir que les surplus de six milliards prévus pour l'année fiscale qui vient de se terminer sont somme toute maigres (à peine 3 % du budget du gouvernement) et que le moindre faux pas pourrait renvoyer le Canada dans le rouge. Il ajoute par ailleurs qu'en santé, si on comptabilise la valeur des points d'impôt transférés aux provinces, c'est plutôt 40 cents par dollar qu'Ottawa paye.
Il n'en demeure pas moins qu'il a aussi dit que le premier ministre était prêt à rencontrer ses homologues provinciaux après le dépôt du rapport de la commission Romanow sur la santé. C'est que Jean Chrétien se bat présentement pour sa survie politique, contesté qu'il est de partout au sein de son parti. La tentation pourrait être grande de s'acheter une crédibilité et d'ajouter un fleuron à son héritage politique en accédant aux demandes des provinces en matière de santé. Les premiers ministres provinciaux ont d'ailleurs laissé entendre qu'ils ne se gêneraient pas pour utiliser la faiblesse de leur adversaire pour parvenir à leurs fins.
«Je crois qu'il y a une chance que le gouvernement libéral fédéral comprenne, et ce sont les sondages, en particulier à l'approche d'une course au leadership ou d'une élection, a dit le premier ministre ontarien, Ernie Eves. Je crois que nous aurons son attention.»
Mais tout cela est une arme à double tranchant. Car Jean Chrétien commence à être un peu échaudé par l'ingratitude des provinces. C'est quand même frustrant de les voir ainsi se plaindre alors qu'il y a à peine deux ans, tous signaient une entente prévoyant un réinvestissement fédéral en santé de 21,1 milliards de dollars sur cinq ans. Une somme non négligeable, quand même, quand on pense que, pour 2005-06, cela signifiera une augmentation de 35 % de la participation fédérale... Et c'est sans compter tous les points d'impôt qui furent cédés à une autre époque pour financer la santé et que les provinces ne comptabilisent plus pour mesurer la participation financière d'Ottawa.
Le premier ministre l'a bien fait sentir jeudi quand il a déclaré, lors d'une sortie de nature partisane à Vancouver: «Nous avons signé une entente de cinq ans en 2000. Ils ont signé. L'entente est de cinq ans. Nous devons travailler pour les années à venir. Je suis prêt à les rencontrer, mais la réalité, c'est qu'ils ont signé une entente.»
Faire quelque chose en santé pour s'offrir un départ dans la dignité? Possible, mais ce devra justement être quelque chose qui rejaillira sur M. Chrétien et non sur les provinces. Or le rapport de l'ex-premier ministre néo-démocrate de Saskatchewan Roy Romanow, dont les velléités nationales sont bien connues, pourrait lui fournir une multitude de suggestions.
Des documents parlent déjà d'imposer des listes de services qui devraient être assurés dans toutes les provinces. Et que penser d'un programme d'assurance-médicaments, de soins à domicile ou tout autre projet «coast to coast» dont rêve M. Romanow? Après tout, il a toujours pensé que le rôle d'Ottawa en santé ne devrait pas se limiter à celui de pourvoyeur.
Il y a beaucoup de popularité à gagner avec de tels programmes qui touchent directement la population. Il n'y a qu'à voir le succès que remportent les congés parentaux d'un an d'Ottawa pour s'en convaincre.
Certaines provinces craignent certainement ce scénario. Le Québec, bien sûr, mais aussi l'Alberta de Ralph Klein (qui a mis Ottawa en garde contre tout nouvel investissement rattaché à des conditions) et, dans une certaine mesure, le Nouveau-Brunswick.
Mais il fallait entendre l'hôte de la conférence, le Néo-Écossais John Hamm, dire jeudi: «Nous serons aussi accommodants que possible collectivement pour en arriver à une entente avec Ottawa qui permettra au système de santé de survivre au Canada.»
À trop vouloir s'acharner sur un ennemi déjà à terre, les provinces pourraient réveiller un dragon. Jean Chrétien pourrait prendre M. Hamm au motÉ
Halifax — La rengaine provinciale est connue: Ottawa ne paie que 14 cents pour chaque dollar dépensé en santé au Canada, une inégalité d'autant plus injustifiable que le gouvernement fédéral engrange les surplus alors que les provinces s'enfoncent davantage dans le rouge. Fort du rapport de sa commission Séguin, le Québec avait commencé à la fredonner un peu avant ses voisins. Mais maintenant qu'ils ont en poche un rapport du Conference Board du Canada qui arrive à la même conclusion pour toutes les provinces, c'est à un véritable choeur «coast to coast» qu'on a eu droit cette semaine à Halifax.
Ottawa a toujours nié la présence d'un déséquilibre fiscal et a réitéré sa position hier par la bouche du ministre des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion.
«On a accru continuellement nos transferts aux provinces, a-t-il dit en entrevue avec Le Devoir. Et s'il y a embellie financière, nous avons l'obligation de nous entraider. Mais ne nous demandez pas de nous mettre en situation financière précaire.» M. Dion fait valoir que les surplus de six milliards prévus pour l'année fiscale qui vient de se terminer sont somme toute maigres (à peine 3 % du budget du gouvernement) et que le moindre faux pas pourrait renvoyer le Canada dans le rouge. Il ajoute par ailleurs qu'en santé, si on comptabilise la valeur des points d'impôt transférés aux provinces, c'est plutôt 40 cents par dollar qu'Ottawa paye.
Il n'en demeure pas moins qu'il a aussi dit que le premier ministre était prêt à rencontrer ses homologues provinciaux après le dépôt du rapport de la commission Romanow sur la santé. C'est que Jean Chrétien se bat présentement pour sa survie politique, contesté qu'il est de partout au sein de son parti. La tentation pourrait être grande de s'acheter une crédibilité et d'ajouter un fleuron à son héritage politique en accédant aux demandes des provinces en matière de santé. Les premiers ministres provinciaux ont d'ailleurs laissé entendre qu'ils ne se gêneraient pas pour utiliser la faiblesse de leur adversaire pour parvenir à leurs fins.
«Je crois qu'il y a une chance que le gouvernement libéral fédéral comprenne, et ce sont les sondages, en particulier à l'approche d'une course au leadership ou d'une élection, a dit le premier ministre ontarien, Ernie Eves. Je crois que nous aurons son attention.»
Mais tout cela est une arme à double tranchant. Car Jean Chrétien commence à être un peu échaudé par l'ingratitude des provinces. C'est quand même frustrant de les voir ainsi se plaindre alors qu'il y a à peine deux ans, tous signaient une entente prévoyant un réinvestissement fédéral en santé de 21,1 milliards de dollars sur cinq ans. Une somme non négligeable, quand même, quand on pense que, pour 2005-06, cela signifiera une augmentation de 35 % de la participation fédérale... Et c'est sans compter tous les points d'impôt qui furent cédés à une autre époque pour financer la santé et que les provinces ne comptabilisent plus pour mesurer la participation financière d'Ottawa.
Le premier ministre l'a bien fait sentir jeudi quand il a déclaré, lors d'une sortie de nature partisane à Vancouver: «Nous avons signé une entente de cinq ans en 2000. Ils ont signé. L'entente est de cinq ans. Nous devons travailler pour les années à venir. Je suis prêt à les rencontrer, mais la réalité, c'est qu'ils ont signé une entente.»
Faire quelque chose en santé pour s'offrir un départ dans la dignité? Possible, mais ce devra justement être quelque chose qui rejaillira sur M. Chrétien et non sur les provinces. Or le rapport de l'ex-premier ministre néo-démocrate de Saskatchewan Roy Romanow, dont les velléités nationales sont bien connues, pourrait lui fournir une multitude de suggestions.
Des documents parlent déjà d'imposer des listes de services qui devraient être assurés dans toutes les provinces. Et que penser d'un programme d'assurance-médicaments, de soins à domicile ou tout autre projet «coast to coast» dont rêve M. Romanow? Après tout, il a toujours pensé que le rôle d'Ottawa en santé ne devrait pas se limiter à celui de pourvoyeur.
Il y a beaucoup de popularité à gagner avec de tels programmes qui touchent directement la population. Il n'y a qu'à voir le succès que remportent les congés parentaux d'un an d'Ottawa pour s'en convaincre.
Certaines provinces craignent certainement ce scénario. Le Québec, bien sûr, mais aussi l'Alberta de Ralph Klein (qui a mis Ottawa en garde contre tout nouvel investissement rattaché à des conditions) et, dans une certaine mesure, le Nouveau-Brunswick.
Mais il fallait entendre l'hôte de la conférence, le Néo-Écossais John Hamm, dire jeudi: «Nous serons aussi accommodants que possible collectivement pour en arriver à une entente avec Ottawa qui permettra au système de santé de survivre au Canada.»
À trop vouloir s'acharner sur un ennemi déjà à terre, les provinces pourraient réveiller un dragon. Jean Chrétien pourrait prendre M. Hamm au motÉ
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