Duceppe, cuvée 2004
Photo : Jacques Nadeau
Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, est désormais parfaitement à l’aise dans son rôle.
L'homme sourit, trinque en levant sa bière et se permet quelques blagues. Gilles Duceppe version 2004 respire le calme et la confiance, une image que bien peu de gens associaient au chef du Bloc québécois il y a encore quelques mois. En fait, c'est une révélation, même pour des gens autour de lui.
Pour à peu près tout le monde, et surtout les caricaturistes, Gilles Duceppe est d'abord et avant tout l'homme au bonnet dont on s'est longtemps moqué. Bob Dufour, un vieux complice, s'en attriste.
«Le Gilles qu'on a vu en 1997, ce n'est pas le vrai Duceppe. Duceppe est bien plus brillant, intelligent, structuré et fort que ça. Mais en devenant chef, il avait des problèmes d'argent, d'organisation, de programme. [...] Il sortait d'une course à la chefferie qui avait été très éprouvante. Il y avait de la dissension dans le parti.»
Et la course de 1997 à peine terminée, les élections avaient été déclenchées. Il n'était pas prêt, le parti non plus. Tout était à faire, comme l'écrit Gilles Duceppe lui-même dans sa biographie publiée en 2000. La campagne s'était transformée en véritable comédie d'erreurs, allant du fameux épisode du bonnet à celui de l'autobus égaré sur une route de campagne.
Selon Bob Dufour, qui connaît M. Duceppe depuis 38 ans, il a fallu du temps à son ami pour s'en remettre et rétablir l'unité au sein du parti. Il relève par contre que M. Duceppe a mené une très bonne campagne en 2000, ce que beaucoup oublient. La plupart des organisateurs sont de nouveau aux commandes aujourd'hui. «Ça aide un chef à être lui-même. Mais au-delà de ça, il a aussi évolué, mûri et changé, et je le découvre moi-même», affirme M. Dufour.
Mais Gilles Duceppe est le principal artisan de son succès actuel. La très solide performance qu'il a offerte aux débats n'est pas le fruit du hasard mais d'une discipline de travail rigoureuse.
***
Fils du comédien Jean Duceppe, Gilles Duceppe est l'aîné d'une famille de sept enfants. La «tribu», comme il l'appelle parfois. Né dans Hochelaga-Maisonneuve, où il a grandi, il a hérité de son père une passion pour le sport et la politique. Exposé jeune aux idées les plus progressistes, il est toujours resté fidèle à ses idéaux de justice sociale et de redistribution de la richesse.
Alors que presque tous ses frères et soeurs ont fait carrière dans le domaine culturel, il a préféré l'activisme social au sein des milieux étudiants et communautaires. Au milieu des années 70, il rejoint le Parti communiste ouvrier et devient préposé aux bénéficiaires à l'hôpital Royal Victoria. Son appartenance à l'extrême gauche le mènera à s'abstenir au référendum de 1980, un geste qu'il regrette encore aujourd'hui. Il rompt avec le PCO au début des années 80 et devient organisateur puis négociateur syndical pour la CSN dans le secteur de l'hôtellerie. Une «excellente préparation à la scène politique», écrit-il en 2000.
En juin 1990, il complète une ronde de négociations pendant que l'accord du Lac-Meech s'éteint. Il s'offre pour être candidat bloquiste dans Laurier-Sainte-Marie, où une élection partielle doit avoir lieu le 13 août 1990. La suite est connue: Gilles Duceppe est élu avec presque 67 % des voix et devient le premier député souverainiste de l'histoire canadienne à entrer au Parlement fédéral.
Il devient l'homme de confiance de Lucien Bouchard et whip de l'opposition officielle en 1993. En 1996, lorsque M. Bouchard laisse son poste, il ne cherche pas à lui succéder, conscient que son rôle de préfet de discipline, qu'il a la réputation de jouer avec une grande sévérité, lui vaut l'inimitié de plusieurs députés.
Gilles Duceppe succède finalement à Michel Gauthier en 1997, mais son leadership sera souvent l'objet de grogne et de contestation. La crise la plus grave survient à la fin de 2002 et au début de 2003 alors qu'il est ouvertement contesté par les députés Ghislain Lebel et Pierrette Venne. Le premier partira de son propre chef, la seconde sera expulsée du caucus. «Il avait une façon assez tyrannique de diriger et il a toujours raison», soutient Pierrette Venne. Elle affirme que M. Duceppe a appris de Lucien Bouchard à «confier ses basses oeuvres à d'autres».
Suzanne Tremblay, qui a été députée de 1993 à 2004, ne partage pas ce jugement mais reconnaît que Gilles Duceppe «n'était pas très délicat». Elle dit avoir constaté des progrès depuis cette crise. «Il a senti qu'il devait faire un effort pour changer ou il ne pourrait pas faire les élections.»
***
Mais il y a plusieurs points sur lesquels critiques comme supporteurs s'entendent: son intelligence, sa mémoire phénoménale, ses talents d'organisateur et de négociateur, sa rigueur et sa discipline de travail. Il est très exigeant envers lui-même comme avec ceux qui l'entourent. Pas question pour lui de critiquer sans offrir de solution de rechange ou sans avoir de preuves pour appuyer ses dires, résume le député Louis Plamondon, un député fondateur du Bloc. Il veut être au fait de tout et attache une grande importance à la crédibilité du parti, ce qui l'a mené à accorder beaucoup d'importance aux services de recherche mis à la disposition des députés.
«Il n'est pas autoritaire mais exigeant, perfectionniste même», ajoute M. Plamondon. Il est difficile de lui faire changer d'idée, mais c'est parce qu'il arrive presque toujours mieux préparé que tout le monde. S'il est insatisfait du travail réalisé, il peut s'impatienter, faire preuve de brusquerie. Il tolère mal le laisser-aller. «Il n'arrête pas de parler de rigueur, et c'est clair qu'il y en a qui trouvent ça dur, parfois», note Pierre Paquette, député et candidat dans Joliette. Mais en même temps, il n'hésite pas à consulter ses députés avant de prendre une décision, dit-il, jugeant les façons de faire de M. Duceppe très démocratiques.
Gilles Duceppe n'a pas changé ses méthodes de travail et, pourtant, il semble différent cette année, moins à cran, moins crispé, plus à l'aise dans sa propre peau. «C'est comme le bon vin, il a vieilli, bien vieilli et mûri, et il a impressionné beaucoup de gens cette année», avoue M. Plamondon.
Le changement a commencé à s'opérer en août dernier, lorsque le caucus lui a donné son appui pour les élections, croit Mme Tremblay. La levée de ce poids, pense-t-elle, a eu un effet positif sur l'attitude personnelle de son chef, un homme sérieux qui n'affiche pas aisément ses émotions.
«Il a une très grande qualité, soit d'être un homme extrêmement sensible, mais il faut être très proche de lui pour s'en rendre compte, comme s'il s'était fait une carapace pour se protéger. Il fait preuve d'une grande timidité pour exprimer ses émotions», dit-elle.
Elle a toutefois été témoin récemment de gestes d'empathie qu'il n'osait pas faire avant. Elle croit que l'arrivée de son petit-fils Émile et les sérieux problèmes de santé qu'a connus son épouse Yolande y sont pour quelque chose.
Car pour Gilles Duceppe, il n'y a rien de plus précieux que les liens familiaux. Tous s'entendent d'ailleurs pour dire que c'est son épouse, ses deux enfants et ses frères et soeurs qui l'ont aidé à traverser le «cauchemar» de 1997. «L'une des pires épreuves de ma vie politique», écrivait-il en 2000.
Bob Dufour parle aussi de la force intérieure de son ami. «S'il n'avait pas été tenace et courageux, il ne serait pas rendu là où il est actuellement. Ça prend un courage extraordinaire pour être sorti de 1997 en gardant la tête haute. Je l'ai toujours connu comme ça, et je pense qu'il s'inspire beaucoup de son père pour ça.»
Mais contrairement à son père, il lui aura fallu des années pour finalement afficher l'aisance nécessaire pour jouer son rôle. Heureusement pour lui, il y est parvenu au moment crucial: la campagne électorale. Et selon Louis Plamondon, l'autorité de M. Duceppe au sein du mouvement souverainiste s'en trouvera renforcée.
Pour à peu près tout le monde, et surtout les caricaturistes, Gilles Duceppe est d'abord et avant tout l'homme au bonnet dont on s'est longtemps moqué. Bob Dufour, un vieux complice, s'en attriste.
«Le Gilles qu'on a vu en 1997, ce n'est pas le vrai Duceppe. Duceppe est bien plus brillant, intelligent, structuré et fort que ça. Mais en devenant chef, il avait des problèmes d'argent, d'organisation, de programme. [...] Il sortait d'une course à la chefferie qui avait été très éprouvante. Il y avait de la dissension dans le parti.»
Et la course de 1997 à peine terminée, les élections avaient été déclenchées. Il n'était pas prêt, le parti non plus. Tout était à faire, comme l'écrit Gilles Duceppe lui-même dans sa biographie publiée en 2000. La campagne s'était transformée en véritable comédie d'erreurs, allant du fameux épisode du bonnet à celui de l'autobus égaré sur une route de campagne.
Selon Bob Dufour, qui connaît M. Duceppe depuis 38 ans, il a fallu du temps à son ami pour s'en remettre et rétablir l'unité au sein du parti. Il relève par contre que M. Duceppe a mené une très bonne campagne en 2000, ce que beaucoup oublient. La plupart des organisateurs sont de nouveau aux commandes aujourd'hui. «Ça aide un chef à être lui-même. Mais au-delà de ça, il a aussi évolué, mûri et changé, et je le découvre moi-même», affirme M. Dufour.
Mais Gilles Duceppe est le principal artisan de son succès actuel. La très solide performance qu'il a offerte aux débats n'est pas le fruit du hasard mais d'une discipline de travail rigoureuse.
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Fils du comédien Jean Duceppe, Gilles Duceppe est l'aîné d'une famille de sept enfants. La «tribu», comme il l'appelle parfois. Né dans Hochelaga-Maisonneuve, où il a grandi, il a hérité de son père une passion pour le sport et la politique. Exposé jeune aux idées les plus progressistes, il est toujours resté fidèle à ses idéaux de justice sociale et de redistribution de la richesse.
Alors que presque tous ses frères et soeurs ont fait carrière dans le domaine culturel, il a préféré l'activisme social au sein des milieux étudiants et communautaires. Au milieu des années 70, il rejoint le Parti communiste ouvrier et devient préposé aux bénéficiaires à l'hôpital Royal Victoria. Son appartenance à l'extrême gauche le mènera à s'abstenir au référendum de 1980, un geste qu'il regrette encore aujourd'hui. Il rompt avec le PCO au début des années 80 et devient organisateur puis négociateur syndical pour la CSN dans le secteur de l'hôtellerie. Une «excellente préparation à la scène politique», écrit-il en 2000.
En juin 1990, il complète une ronde de négociations pendant que l'accord du Lac-Meech s'éteint. Il s'offre pour être candidat bloquiste dans Laurier-Sainte-Marie, où une élection partielle doit avoir lieu le 13 août 1990. La suite est connue: Gilles Duceppe est élu avec presque 67 % des voix et devient le premier député souverainiste de l'histoire canadienne à entrer au Parlement fédéral.
Il devient l'homme de confiance de Lucien Bouchard et whip de l'opposition officielle en 1993. En 1996, lorsque M. Bouchard laisse son poste, il ne cherche pas à lui succéder, conscient que son rôle de préfet de discipline, qu'il a la réputation de jouer avec une grande sévérité, lui vaut l'inimitié de plusieurs députés.
Gilles Duceppe succède finalement à Michel Gauthier en 1997, mais son leadership sera souvent l'objet de grogne et de contestation. La crise la plus grave survient à la fin de 2002 et au début de 2003 alors qu'il est ouvertement contesté par les députés Ghislain Lebel et Pierrette Venne. Le premier partira de son propre chef, la seconde sera expulsée du caucus. «Il avait une façon assez tyrannique de diriger et il a toujours raison», soutient Pierrette Venne. Elle affirme que M. Duceppe a appris de Lucien Bouchard à «confier ses basses oeuvres à d'autres».
Suzanne Tremblay, qui a été députée de 1993 à 2004, ne partage pas ce jugement mais reconnaît que Gilles Duceppe «n'était pas très délicat». Elle dit avoir constaté des progrès depuis cette crise. «Il a senti qu'il devait faire un effort pour changer ou il ne pourrait pas faire les élections.»
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Mais il y a plusieurs points sur lesquels critiques comme supporteurs s'entendent: son intelligence, sa mémoire phénoménale, ses talents d'organisateur et de négociateur, sa rigueur et sa discipline de travail. Il est très exigeant envers lui-même comme avec ceux qui l'entourent. Pas question pour lui de critiquer sans offrir de solution de rechange ou sans avoir de preuves pour appuyer ses dires, résume le député Louis Plamondon, un député fondateur du Bloc. Il veut être au fait de tout et attache une grande importance à la crédibilité du parti, ce qui l'a mené à accorder beaucoup d'importance aux services de recherche mis à la disposition des députés.
«Il n'est pas autoritaire mais exigeant, perfectionniste même», ajoute M. Plamondon. Il est difficile de lui faire changer d'idée, mais c'est parce qu'il arrive presque toujours mieux préparé que tout le monde. S'il est insatisfait du travail réalisé, il peut s'impatienter, faire preuve de brusquerie. Il tolère mal le laisser-aller. «Il n'arrête pas de parler de rigueur, et c'est clair qu'il y en a qui trouvent ça dur, parfois», note Pierre Paquette, député et candidat dans Joliette. Mais en même temps, il n'hésite pas à consulter ses députés avant de prendre une décision, dit-il, jugeant les façons de faire de M. Duceppe très démocratiques.
Gilles Duceppe n'a pas changé ses méthodes de travail et, pourtant, il semble différent cette année, moins à cran, moins crispé, plus à l'aise dans sa propre peau. «C'est comme le bon vin, il a vieilli, bien vieilli et mûri, et il a impressionné beaucoup de gens cette année», avoue M. Plamondon.
Le changement a commencé à s'opérer en août dernier, lorsque le caucus lui a donné son appui pour les élections, croit Mme Tremblay. La levée de ce poids, pense-t-elle, a eu un effet positif sur l'attitude personnelle de son chef, un homme sérieux qui n'affiche pas aisément ses émotions.
«Il a une très grande qualité, soit d'être un homme extrêmement sensible, mais il faut être très proche de lui pour s'en rendre compte, comme s'il s'était fait une carapace pour se protéger. Il fait preuve d'une grande timidité pour exprimer ses émotions», dit-elle.
Elle a toutefois été témoin récemment de gestes d'empathie qu'il n'osait pas faire avant. Elle croit que l'arrivée de son petit-fils Émile et les sérieux problèmes de santé qu'a connus son épouse Yolande y sont pour quelque chose.
Car pour Gilles Duceppe, il n'y a rien de plus précieux que les liens familiaux. Tous s'entendent d'ailleurs pour dire que c'est son épouse, ses deux enfants et ses frères et soeurs qui l'ont aidé à traverser le «cauchemar» de 1997. «L'une des pires épreuves de ma vie politique», écrivait-il en 2000.
Bob Dufour parle aussi de la force intérieure de son ami. «S'il n'avait pas été tenace et courageux, il ne serait pas rendu là où il est actuellement. Ça prend un courage extraordinaire pour être sorti de 1997 en gardant la tête haute. Je l'ai toujours connu comme ça, et je pense qu'il s'inspire beaucoup de son père pour ça.»
Mais contrairement à son père, il lui aura fallu des années pour finalement afficher l'aisance nécessaire pour jouer son rôle. Heureusement pour lui, il y est parvenu au moment crucial: la campagne électorale. Et selon Louis Plamondon, l'autorité de M. Duceppe au sein du mouvement souverainiste s'en trouvera renforcée.
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