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Le combat des chefs

Clairandrée Cauchy   12 juin 2004  Canada
La grande question que les Québécois auront en tête au moment d'écouter le débat des chefs, lundi soir, sera la suivante: qui est le véritable Stephen Harper?

«Stephen Harper est-il un extrémiste de la droite religieuse de l'Ouest canadien, à la Preston Manning, ou davantage un conservateur modéré à la Brian Mulroney?» Voilà ce que les Québécois se demanderont, selon le sondeur Jean-Marc Léger. Au Canada anglais, le chef conservateur est mieux connu qu'au Québec; les téléspectateurs voudront donc davantage mesurer sa stature d'homme d'État, poursuit le président de Léger Marketing.

Et lundi, les libéraux pourraient bien regretter leur campagne de publicité négative. «On évalue toujours la performance en fonction de nos attentes. L'erreur des libéraux depuis quelques jours, c'est de démoniser Stephen Harper. Cela baisse les attentes à son égard et les fait monter pour Paul Martin. Démoniser Harper, cela peut se faire après un débat, jamais avant», analyse Jean-Marc Léger.

Si le jeune chef conservateur, qui s'exprime dans un très bon français, prend le moindrement le dessus sur un Paul Martin plus âgé qui manie moins aisément la langue de Molière, les électeurs se diront que «finalement, il n'est pas si mal que ça».

Le meilleur exemple de ce phénomène, c'est le débat chez nos voisins du Sud entre Jimmy Carter et Ronald Reagan, en 1980. Le président Carter s'était alors employé en campagne à brosser un sombre portrait de l'ancien acteur. «Lors du débat, les gens avaient trouvé Reagan soft, cool, ils s'étaient dit: "ce n'est pas le démon qu'on nous avait présenté". On a vu un transfert total des votes», raconte M. Léger.

Cette analyse est partagée par la politologue Carole Simard, de l'Université du Québec à Montréal, qui entrevoit un risque d'effet boomerang. «Lorsqu'on a l'impression qu'un parti cherche un bouc émissaire, l'électorat peut avoir tendance à vouloir le défendre. Les campagnes négatives, au Canada, aux États-Unis, cela ne rapporte jamais beaucoup. Il est préférable d'insister sur les points positifs.»

Le chef conservateur devrait s'employer à exploiter ce filon pendant les débats. Mis sur des charbons ardents pour les positions de son parti sur la mise en oeuvre de l'accord de Kyoto, les mariages gais ou le point de vue de certains de ses députés en matière d'avortement, Harper doit jouer la victime. «Il n'effraie pas la population. Il doit garder son calme et dégager un humanisme profond, ce dont il est capable», croit Robert Bernier, professeur de marketing social à l'École nationale d'administration publique (ENAP). Sa jeunesse, sa personnalité affable, sa bonne maîtrise du français et son côté sans prétention inspirent le respect des Québécois sans toutefois lui valoir leur appui, estime ce spécialiste.

Pour Paul Martin, passé pour la première fois derrière les conservateurs dans les sondages cette semaine, ce seront les débats de la dernière chance. «Le seul point fort de Paul Martin aujourd'hui réside dans sa capacité à diriger le pays. C'est la seule carte maîtresse qu'il lui reste», affirme Robert Bernier. Aux yeux de ce professeur, les attaques sur les valeurs sociales ou le bilinguisme ne doivent que venir en appui à l'image de l'homme d'État qui a rétabli les finances publiques.

«Il doit être aussi naturel que possible. Il est plus à l'aise sur le ton "fauteuil au coin du feu". C'est comme ça que les gens l'aimaient pendant la course au leadership du PLC», souligne pour sa part François-Pierre Gingras, professeur de science politique à l'Université d'Ottawa.

Et Gilles Duceppe ?

Quant au chef bloquiste, il n'est pas connu pour être un grand debater. À sa décharge, il jouit d'une avance vraisemblablement insurmontable dans les sondages et devrait tirer profit d'une campagne paisible et bien rodée, à des lieues des ratés de 1997. C'est aussi le seul à s'être déjà prêté à ce jeu de combat de coqs.

«Pour lui, mieux vaut paraître plate que de s'emporter ou de dire une bêtise», affirme François-Pierre Gingras, soulignant qu'en tant que meneur, Gilles Duceppe est certainement celui qui a le plus à perdre d'une gaffe. «Il ne doit pas se lancer dans des diatribes qu'il ne maîtrise pas», renchérit Robert Bernier.

Ancien conseiller politique de Robert Bourassa, le spécialiste en communication John Parisella pense lui aussi que le débat du chef du Bloc devrait être le reflet de sa campagne: une performance un peu discrète où il table sur les enjeux qui animent l'électorat québécois. La fameuse question sur les liens entre son parti et un éventuel gouvernement minoritaire conservateur viendra très probablement hanter le bloquiste, qui devra se distancer des positions conservatrices.

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, Gilles Duceppe ne pourra pas croiser les bras une fois le débat français terminé. «Il faudra qu'il démontre qu'il veut être un joueur dans le Parlement canadien», croit M. Parisella. Très à l'aise dans la langue de Shakespeare, Gilles Duceppe est bien placé pour relever le défi. En 2000, il avait d'ailleurs livré une meilleure prestation dans le débat anglais.

De son côté, Jack Layton joue gros dans le débat anglais, où il espère engranger des votes d'anciens libéraux. «Il doit être provocateur. C'est l'image qu'il a donnée au début de la campagne. Cela lui a permis d'améliorer sa visibilité», note M. Gingras.

John Parisella précise que Jack Layton devra rester dans les limites de la politesse. «Il ne doit pas avoir l'air de japper contre l'un et l'autre, cela n'aurait pas beaucoup d'impact. Il doit démontrer qu'il n'est pas seulement là pour critiquer mais pour représenter un courant de pensée», fait valoir le président de la firme de communication BCP.

Un débat déterminant

Après avoir négocié les conditions de cinq débats des chefs, d'abord pour Robert Bourassa, puis dans l'équipe de Jean Chrétien, John Parisella n'a qu'un seul conseil à prodiguer aux quatre chefs: évitez à tout prix la «surpréparation». «Robert Bourassa testait ses lignes avec ses conseillers, mais il ne se faisait jamais remplir de phrases toutes faites à reproduire lors du débat», se rappelle l'homme de communication, qui fait maintenant carrière dans le secteur privé. Il prescrit aux chefs une bonne dose de repos et de solitude, loin de leur entourage. «Une trop grande préparation coupe l'authenticité et la spontanéité.»

La tête bien reposée, le chef sera mieux disposé pour réagir efficacement dans la conduite du débat, lorsqu'il se retrouvera seul face à ses adversaires. Cela accroît les chances d'éviter la gaffe qui ne pardonne pas, par exemple lorsque John Turner avait été envoyé au tapis par Brian Mulroney en 1984, qui lui avait servi la célèbre phrase «Vous avez toujours un choix», en référence aux nominations partisanes qu'il avait entérinées.

Selon François-Pierre Gingras, les téléspectateurs québécois s'attendent à un coup d'éclat puisqu'ils gardent en mémoire le dernier débat provincial où la déclaration de Jacques Parizeau avait plongé Bernard Landry dans l'embarras. «Tout le monde va se demander s'il va se passer quelque chose d'aussi excitant. Il y a un élément très "spectacle".»

Si le débat est généralement le moment le plus important d'une campagne, celui de lundi pourrait être encore plus déterminant. C'est que l'électorat est beaucoup plus volatile qu'à l'habitude. Jean-Marc Léger note qu'un peu plus d'un électeur sur deux affirme avoir arrêté son choix de façon définitive alors que cette proportion oscille généralement entre 65 et 70 %. «D'habitude, le vote est plus cristallisé à ce moment-ci de la campagne.» Seul le Bloc québécois peut compter sur un appui assez ferme. De l'autre côté, les deux tiers des Canadiens savent qu'ils n'opteront pas pour le Parti libéral.

«On dit souvent qu'on ne gagne pas un débat, on évite de le perdre. Cela vient confirmer le vote. Il suffit qu'il y en ait un qui fasse une erreur et il perd», affirme Jean-Marc Léger.

Si la joute oratoire est importante, le débat sur le débat l'est tout autant, soulignent les experts.

«Les fameux clips de 25 ou 30 secondes et les analyses qui s'ensuivent dans les médias sont tout aussi déterminants que le débat en tant que tel», souligne Robert Bernier. Le sondeur Jean-Marc Léger explique qu'en général, les opinions changent ou se confirment dans les 48 heures suivant l'événement, une fois le battage médiatique terminé.

On peut donc comprendre l'empressement habituel des équipes des partis à faire valoir auprès des journalistes la performance de leur chef respectif dans les corridors des studios de télévision.

«Jusqu'à maintenant, nous étions dans la Ligue des pamplemousses. Après le débat, la saison régulière commence», conclut John Parisella avec humour.






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