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L'ancien et le nouveau

Chantal Hébert   7 juin 2004  Canada
Si Jean Chrétien était encore chef du Parti libéral du Canada, il aurait déjà anéanti la crédibilité de ses adversaires néo-démocrate et conservateur au 16e jour de la campagne électorale.

L'ancien premier ministre aurait pourfendu sans merci Jack Layton sur toutes les tribunes pour sa promesse de révoquer la Loi sur la clarté référendaire. Il aurait mis Stéphane Dion à ses trousses d'un bout à l'autre du Canada. Ce dernier aurait évidemment toujours été ministre.

L'équipe Chrétien n'aurait pas laissé les profondes divisions engendrées par la sortie de M. Layton au sein de sa propre députation glisser vers l'arrière-plan de l'actualité. Elle les aurait exacerbées. La semaine dernière, des ténors du NPD, comme le Manitobain Bill Blaikie et l'ancienne chef Alexa McDonough, se sont dissociés de leur chef sur l'avenir de la Loi sur la clarté, du rarement vu à ce niveau en campagne électorale. À l'échelle du Bloc québécois, c'est comme si Michel Gauthier et Francine Lalonde avaient désavoué publiquement Gilles Duceppe.

Jean Chrétien aurait exploité avec la même férocité les faux pas conservateurs sur le bilinguisme officiel. Il aurait notamment souligné que Stephen Harper connaissait pertinemment les positions de son ex-critique et ami Scott Reid quand il l'a maintenu en poste aux Langues officielles pas plus tard qu'au printemps. À Ottawa, tout le monde sait que le député Reid est à son chef ce que Jean Lapierre est à Paul Martin.

L'équipe Chrétien n'aurait pas envoyé une ministre qui avait voté contre le mariage gai l'automne dernier jouer au matamore devant le chef conservateur en l'interpellant à tue-tête sur quel droit il allait retirer aux Canadiens après celui à l'avortement. Comme en 2000, il s'en serait plutôt remis à Sheila Copps pour battre le ralliement des troupes féministes. Elle aurait évidemment toujours été disponible.

L'ancien premier ministre serait monté aux barricades conservatrices au sujet du mariage gai. Il aurait reparlé de l'opposition systématique des troupes réformistes et alliancistes aux Communes depuis dix ans à tout projet susceptible de mettre les gais à l'abri de la discrimination. Il aurait mis Stephen Harper au pied du mur sur ses intentions de se prévaloir de la clause nonobstant pour suspendre le droit à l'égalité des couples gais si le Parlement saisissait l'occasion qu'il veut lui offrir de leur interdire par vote l'accès au mariage.

Surtout, Jean Chrétien aurait saisi toutes les occasions de provoquer Stephen Harper sur la guerre en Irak. Depuis le début de la campagne, le chef conservateur escamote les questions sur ses positions d'antan. Sans dire que c'était une bonne idée de ne pas participer au conflit, il avance qu'il n'aurait pas envoyé le Canada au front, faute de troupes. Il s'agit d'une entourloupette révisionniste. À l'époque, M. Harper était fier de se poser en principal champion d'une participation active à l'offensive américaine. Il avait même cosigné avec son critique aux Affaires étrangères, Stockwell Day, un texte en ce sens dans un grand journal américain.

Jean Chrétien aurait pu accomplir tout cela parce que ses positions étaient sans équivoque. On ne peut pas en dire autant de son successeur. Sur la clarté, M. Martin n'a jamais envoyé autre chose que des signaux contradictoires, lesquels continuent de se multiplier depuis le début de la présente campagne. Après s'être entouré de la garde rapprochée la moins bilingue qu'un premier ministre ait assemblée en 40 ans, il serait bien mal venu de faire des leçons de bilinguisme à son adversaire conservateur.

Pendant les dix années au pouvoir de Jean Chrétien, jamais le droit à l'avortement n'a été remis en cause aux Communes, et cela, malgré la présence d'un contingent de militants anti-avortement au sein du caucus gouvernemental. Pendant ces dix années, M. Martin a cultivé l'appui de cette quarantaine de députés. Contrairement à son prédécesseur qui avait tendance à les garder à distance, le nouveau chef en a fait monter plusieurs en grade à l'occasion de son assermentation. C'est Paul Martin qui a ouvert la voie à un vote libre sur un éventuel projet d'initiative privée sur l'avortement en s'engageant à laisser les députés voter comme bon leur semblait sur les questions qui ne sont ni centrales à son programme électoral ni reliées à la survie du gouvernement.

Il a fallu des mois à M. Martin avant de se rallier — à reculons — à la reconnaissance du mariage gai. À cette occasion, il a lui-même ouvert la porte à l'utilisation par le gouvernement fédéral de la clause nonobstant en affirmant qu'il pourrait y recourir si la Cour suprême forçait les Églises à célébrer des mariages gais.

Reste l'Irak. Aujourd'hui Paul Martin parle en bien de la décision de Jean Chrétien de ne pas participer au conflit. Il l'a même fait lors de son récent voyage à Washington. Mais, en janvier 2003, quand l'opinion publique était volatile sur la question, l'équipe Martin avait pour premier principe de dire noir quand Jean Chrétien disait blanc et, en coulisses, elle n'avait pas fait exception pour l'Irak. Résultat, à ce jour, ceux qui ont suivi le débat mouvementé sur l'Irak sont loin d'être convaincus que Paul Martin aurait eu l'audace de son prédécesseur.

Un mot en terminant — le sujet n'en méritant pas davantage — sur les prétendues révélations-chocs de l'équipe Martin au Québec au sujet du Bloc québécois et du Parti conservateur. La dernière fois qu'une équipe gouvernementale a exposé son désarroi sur la place publique en criant aussi grossièrement au loup, les protagonistes s'appelaient Kim Campbell, Pierre Blais et Gilles Loiselle et ils prévenaient les Québécois qu'un vote pour Lucien Bouchard équivalait à un vote pour Jean Chrétien. On connaît la suite...

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.






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Vos réactions

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  • Jean St-Jacques
    Abonné
    lundi 7 juin 2004 08h13
    Souvenir de Jean Chrétien!
    « Revoir le nom de Jean Chrétien dans votre texte me donne des nausées. Comparer le style de Jean Chrétien avec celui de Monsieur Martin ne tient pas la route. Il est vrai que Monsieur Martin n'est pas un bon politicien et ses hésitations et son peu de confiance en lui font que ses arguments sont faibles. Il ne mérite pas notre vote parce qu'il est un incompétent. Quand on marche les pieds en dedans, on ne peut faire que de mauvais pas... »

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