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    Profession: futuristes… et fonctionnaires

    À Ottawa, une unité a pour mandat d’imaginer le futur et d’influencer les décideurs

    3 janvier 2018 | Hélène Buzzetti - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada
    Horizons de politiques se rapportera sous peu à un comité d’une dizaine de sous-ministres pour s’assurer que son travail est entendu en haut lieu.
    Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Horizons de politiques se rapportera sous peu à un comité d’une dizaine de sous-ministres pour s’assurer que son travail est entendu en haut lieu.

    Alors qu’en ce début d’année, il est de mise de s’amuser à prédire de quoi sera fait 2018, il existe au gouvernement fédéral une équipe plutôt discrète pour laquelle la prédiction de l’avenir est le travail quotidien. Les « futuristes », comme on les appelle parfois, ne sont ni des Jojo Savard ni des décrypteurs de marc de café, mais plutôt des fonctionnaires fédéraux ayant pour tâche d’imaginer les divers futurs plausibles afin d’alimenter le processus décisionnel. Bienvenue dans le monde méconnu de la prospection politique !

     

    Les bureaux d’Horizons de politiques Canada, nichés au 15e étage d’un immeuble du centre-ville d’Ottawa, détonnent par rapport à ces ruches cubiculées où s’entassent généralement les fonctionnaires fédéraux. Ici, les chaises de réunion ont troqué le noir pour le vert lime, quand ce ne sont pas les chaises elles-mêmes qui ont été troquées pour des fauteuils circulaires rouge pompier qu’on croirait sortis d’un catalogue Ikea. Sur des classeurs trônent quelques casques de construction blancs, un mégaphone. Partout, dans cet univers qui carbure aux groupes de discussions et aux ateliers, murs et cloisons vitrées sont bariolés d’écriture, de diagrammes et de « post-it ».

     

    C’est que la créativité est de mise pour faire partie d’Horizons, une entité du gouvernement fédéral qui a vu le jour en 1996, mais qui a pris sa forme actuelle en 2011. Trente et une personnes y travaillent. Certaines portent le titre de futuristes. D’autres préfèrent celui de prospectivistes. Leur mission à tous : détecter les tendances technologiques, économiques, environnementales et sociétales naissantes, imaginer leur évolution sur un avenir de 10 à 15 ans et préparer à l’intention des décideurs des scénarios à prendre en considération.

     

    « La prospective ne prédit pas l’avenir, mais elle explore un éventail d’avenirs plausibles », insiste le site Internet d’Horizons. Le mantra de la boîte : anticiper, expérimenter, explorer.

     

    Pierre-Olivier DesMarchais travaille chez Horizons depuis près de cinq ans. De manière virtuelle, s’entend. Ce fonctionnaire vit en fait sur la Rive-Sud de Montréal. Sa présence au bureau est assurée par Christine, une tablette juchée sur une perche télescopique motorisée qu’il télécommande de chez lui. L’invention de Double Robotics, spécialement conçue pour « incarner » les télétravailleurs, lui permet de suivre ses collègues dans leurs déplacements, de les regarder tour à tour pendant une conversation, de les suivre jusqu’au coin-repas pour casser la croûte en leur compagnie.

     

    « Nous, on prend comme hypothèse qu’on ne sait pas ce qui va se passer dans le futur. On cherche ce qu’on appelle des signaux faibles », explique M. DesMarchais en entrevue « en personne » avec Le Devoir. Les signaux faibles, ce sont ces découvertes, événements ou petits changements qui pourraient présager de grands bouleversements plus tard.

     

    Il donne l’exemple de l’impression 3D, sur laquelle il a rédigé une note en 2013. Son travail a consisté à imaginer à quoi pourrait ressembler le transport de marchandises dans un contexte où les biens pourraient être imprimés localement. Cela permettrait-il de délocaliser la production, et ainsi inverser la tendance à la concentration manufacturière en Chine ? La demande en transport s’en trouverait-elle réduite ?

     

    « C’est le type de choses qu’on explore », explique M. DesMarchais, et que les politiciens pourraient prendre en considération lorsqu’ils financent les infrastructures, par exemple. « Notre mission est d’informer les décideurs et de leur dire : “Pensez-y !”»

     

    Les études des prospectivistes commencent souvent par la prémisse « What if ? », continue M. DesMarchais. « Récemment, j’ai rédigé un texte intitulé “Et si l’automobile autonome remplaçait les réseaux de transport en commun ?” Je l’ai partagée avec la Caisse de dépôt et placement et la personne responsable du projet [de construction du REM à Montréal]. Je n’ai pas eu de retour… »

     

    Le défi de l’application

     

    Car c’est là un des défis de la prospective : la mettre en application. Comment demander aux décideurs de prendre en compte des futurs plausibles si ceux-ci sont nombreux et parfois contradictoires ?

     

    « C’est la frustration de travailler dans ce domaine-là qui est plus flou », reconnaît Ian Lambert, le directeur général d’Horizons. « Ce qui est difficile, c’est qu’on ne fait pas de recommandations. On ne peut pas dire que le sous-ministre a adopté trois de nos six recommandations. Alors c’est difficile de dire si c’est notre étude qui a influencé la direction d’une politique. […] On ne sait pas toujours, même qu’on ne sait jamais. »

     

    Alors les critiques auraient-elles raison de penser que la prospective n’est qu’un exercice conceptuel ? « Ce n’est pas à nous d’élaborer des probabilités et des facteurs de risque, répond M. Lambert. On laisse aux statisticiens et aux économistes le soin de déterminer la chance que [les scénarios anticipés] arrivent. Ça sort de notre domaine. Notre domaine est de déterminer que c’est raisonnable de penser que ça pourrait avoir un impact sur la rentabilité d’un projet. »

     

    Duncan Cass-Beggs reconnaît ce défi. Ce conseiller pour la prospective stratégique oeuvre désormais à l’OCDE, à Paris, après être passé par Horizons à Ottawa. « Tous ceux qui oeuvrent en prospective au sein de gouvernements font face au défi particulier d’amener cela dans les discussions de politique publique », dit-il.

     

    Dans le pire des cas, on n’adapte pas nos façons de faire pour être robustes face aux différents scénarios plausibles parce que cela est jugé trop cher. « Mais même dans ce cas, c’est avantageux, car c’est un choix éclairé. On prend un risque, mais pas aveuglément. »

     

    Dans le meilleur des cas, le décideur opte pour une solution plastique permettant de s’adapter si un des scénarios se matérialise. Il donne l’exemple des satellites de communication conçus pour durer jusqu’à 20 ans, mais que l’évolution rapide des technologies rend vulnérables aux cyberattaques. « On aurait pu cerner ce problème d’avance et opter pour des satellites moins chers, qu’on remplace ou recycle sur des cycles plus courts de cinq ans. »

     

    M. Cass-Beggs travaille à l’heure actuelle sur la transformation numérique du marché du travail. Le travail virtuel permet aux travailleurs de la planète d’offrir leurs talents à un marché illimité. Mais il permet d’envisager une « convergence salariale » qui ne sera pas bénéfique pour tous. « Parfois, pour être la voix modérée, raisonnable ou responsable, il faut non pas juste donner la prévision du centre la plus probable, mais aussi présenter la grande divergence de possibilités. »

     

    Horizons de politiques se rapportera sous peu à un comité d’une dizaine de sous-ministres fédéraux pour s’assurer que son travail est entendu en haut lieu.

     

    Faibles signaux

     

    Chaque vendredi, l’équipe à Horizons de politiques se réunit pour que chacun puisse partager sa « surprise » de la semaine. Une surprise, c’est un élément d’information qui pourrait être annonciateur d’une tendance future.

     

    Cela peut être cette décision d’un tribunal britannique d’autoriser deux personnes entretenant une relation platonique à adopter un enfant. Cela laisse-t-il présager un changement des structures familiales et des règles de filiation ?

     

    Cela peut être cette décision d’un tribunal allemand d’entendre la cause d’un Péruvien demandant réparation pour les impacts environnementaux subis dans son pays à cause de la pollution atmosphérique générée en Allemagne par une entreprise locale. Cela présage-t-il une évolution du droit par rapport à l’extraterritorialité ?

     

    Ce peut être aussi l’annonce de la construction d’une route de sable aux Territoires-du-Nord-Ouest et le potentiel d’occupation du territoire nordique que cela offrirait dans un contexte d’afflux au Canada de réfugiés climatiques. « Parfois, c’est le croisement de plusieurs surprises qui mène à des réflexions », lance Ian Lambert.

     

    Une discipline franco-américaine

     

    La prospective est une discipline qui s’est développée en parallèle aux États-Unis (Herman Kahn) et en France (Gaston Berger et Bertrand de Jouvenel) au milieu du siècle dernier. On attribue à Gaston Berger, un philosophe et haut fonctionnaire français, l’invention du mot « prospective ». « L’avenir n’est pas ce qui vient après le présent, mais ce qui est différent de lui », disait-il.

     

    L’Association des futuristes professionnels, qui compte 400 membres, estime qu’il y aurait entre 5000 et 15 000 futuristes dans le monde, qu’on retrouve autant dans les officines gouvernementales que dans les entreprises. Au gouvernement canadien, quelques ministères comptent leur propre unité de prospective, dont Affaires mondiales. La plupart des gouvernements européens se sont dotés d’unités semblables à Horizons, selon Ian Lambert, tout comme Singapour, la Corée du Sud, le Japon et les États-Unis. Aux Émirats arabes unis, leur unité, la Dubaï Future Foundation, loge dans des locaux entièrement imprimés en 3D.













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