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    Idées

    L’autre Canada des autochtones

    23 décembre 2017 | René Lemieux, Simon Labrecque et Joëlle Michaud-Ouellet - Université Concordia et Université d’Ottawa; Université Laval; Université de Victoria | Canada
    La série «The Story of Us», diffusée à la CBC au printemps dernier, fut critiquée par plusieurs chercheurs et intervenants pour sa sous-représentation des francophones et des autochtones dans l’histoire du Canada.
    Photo: CBC La série «The Story of Us», diffusée à la CBC au printemps dernier, fut critiquée par plusieurs chercheurs et intervenants pour sa sous-représentation des francophones et des autochtones dans l’histoire du Canada.

    Le sesquicentenaire de l’État canadien touchant à sa fin, il nous a semblé opportun de formuler quelques propositions pour repenser les 150 prochaines années de cohabitation entre les peuples allochtones et autochtones de l’Amérique du Nord.

     

    La série diffusée à la CBC au printemps dernier et financée par l’État pour son autoglorification, The Story of Us, fut critiquée par plusieurs chercheurs et intervenants pour sa sous-représentation des francophones et des autochtones dans l’histoire du Canada. Ces critiques ont notamment fait remarquer que, dans le premier épisode, des millénaires d’histoire autochtone étaient réduits à quelques minutes. Très peu de temps fut accordé à l’histoire autochtone dans les neuf épisodes suivants. Aurait-il fallu, pour autant, « donner » une plus grande place aux autochtones pour mieux parler du Canada ?

     

    L’allégeance de plusieurs des peuples autochtones habitant aujourd’hui le territoire qu’on nomme Canada diffère de celle des descendants de colons européens. En réponse aux critiques faites envers The Story of Us, il faut se demander si les peuples autochtones veulent même être représentés comme Canadiens. La question de l’allégeance dans son rapport à la représentation n’est pas étrangère à plusieurs Québécois et Québécoises qui ne s’identifient pas à l’État fédéral. Dans un effort pour résoudre ce problème pour le Québec, beaucoup persistent à raconter l’histoire canadienne comme la rencontre des soi-disant « deux peuples fondateurs », une proposition qui a pour effet d’effacer la présence ancestrale autochtone.

     

    Une thèse plus récente sur l’histoire canadienne vise au contraire à les inclure dans un nouveau mythe fondateur, celui du métissage originel. Or, en ce qui concerne les peuples autochtones, l’effet d’effacement est le même.

     

    De plus en plus, des intellectuels rejettent catégoriquement toute forme de représentation ou de reconnaissance visant à inscrire les peuples autochtones dans l’histoire canadienne. Ils affirment que représenter les peuples autochtones comme faisant partie de l’État colonial canadien, c’est les assujettir à son pouvoir de reconnaissance et les soumettre à sa logique politique.

     

    1867, la grande rupture

     

    Inclure les peuples autochtones dans le récit des origines et, ce faisant, les soumettre à la logique de l’État n’a pas toujours été la norme. Comme le montre bien le juriste Michel Morin, la subjugation de l’autonomie autochtone est relativement récente, la notion de Terra nullius, une terre sans droit sur laquelle une puissance étrangère peut s’imposer, ne s’étant pleinement développée qu’au XIXe siècle. L’anthropologue Michael Asch, dans son enquête sur le traité no 4 (principalement le sud de la Saskatchewan), poursuit cette réflexion en analysant les écrits du commissaire aux traités pour le Canada Alexander Morris. Asch démontre que le but à l’époque n’était pas d’accorder des droits aux peuples autochtones, mais au contraire d’en réclamer : Morris demande la permission de rester, et la signature vient sceller cette entente de partage de la terre.

     

    C’est Ottawa, avec à sa tête John A. Macdonald, qui interprétera les traités en en faisant des contrats de cession de terre et d’abandon de la souveraineté autochtone. C’est aujourd’hui l’interprétation de Macdonald qui domine. L’interprétation originale à laquelle Asch cherche à revenir perdure toutefois chez les autres signataires, les peuples autochtones.

     

    Les traités numérotés qui furent négociés au moment de la Confédération, auxquels on peut ajouter les divers wampums scellant les alliances entre les confédérations autochtones et les premiers colons, sont des documents vivants établissant un partage de la terre, et non pas, comme on l’enseigne malheureusement encore, la cession des terres à la Couronne. L’année 1867 représente ainsi, pour plusieurs membres des peuples autochtones, le reniement de la signature de la Couronne. C’est d’ailleurs à cette époque que se développent les grandes politiques d’assimilation : Loi sur les Indiens, interdiction des cérémonies, ouverture des pensionnats, avec les histoires d’horreur dont on peine encore à mesurer l’ampleur.

     

    Repenser le terme « Canada »

     

    Ce n’est pas avec l’État colonial canadien que les peuples autochtones ont signé des traités, mais avec la Couronne. La distinction est importante, car elle implique que l’État doit se comprendre à égalité avec ces peuples. Cette distinction appelle à une réévaluation du « droit canadien » qui implique de repenser sa relation au droit autochtone. C’est ce à quoi se consacrent des juristes autochtones, dont l‘Anishinabe John Borrows, qui propose un autre récit historique du droit canadien, visant à réparer l’oubli radical de sa part autochtone, des traités et des alliances conclues entre les peuples autochtones et les colons. Cette part semble invisible ou inaudible à la majorité allochtone. Cette histoire n’est pas celle du Canada comme entité souveraine, celle racontée par The Story of Us, ni l’histoire de la rencontre de deux peuples fondateurs. C’est l’histoire d’un autre Canada encore qui, pour nous, allochtones, reste à redécouvrir.

     

    Cette histoire n’est pas disparue, elle n’a même pas à être cherchée dans les archives, car elle continue d’être racontée, génération après génération, chez les peuples autochtones. Le renversement opéré par Borrows et d’autres est on ne peut plus clair : le Canada ne sait pas ce qu’il est. Comment pourrait-il dès lors se raconter ? Nous devrions commencer à écouter les récits que portent les peuples autochtones, pas tellement pour mieux les comprendre ou mieux les reconnaître, mais pour mieux nous comprendre nous-mêmes.













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