Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Le prix du passé pour le gouvernement Trudeau

    Le fédéral ouvre de plus en plus le portefeuille pour réparer des erreurs

    2 décembre 2017 | Hélène Buzzetti - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada
    Le premier ministre Justin Trudeau essuyant ses larmes, mardi, après avoir présenté ses excuses à la communauté LGBTQ2. Son père, Pierre Elliott, n’aurait probablement pas approuvé ses épanchements.
    Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Le premier ministre Justin Trudeau essuyant ses larmes, mardi, après avoir présenté ses excuses à la communauté LGBTQ2. Son père, Pierre Elliott, n’aurait probablement pas approuvé ses épanchements.

    Cette semaine, c’étaient les homosexuels. Il y a eu les autochtones de Terre-Neuve la semaine d’avant et ceux adoptés de force le mois dernier. Le trio el-Maati–Almalki–Nureddin y a aussi eu droit, à l’instar d’Omar Khadr cet été. Ottawa s’excuse beaucoup ces temps-ci, avec à la clé des centaines de millions de dollars en compensations. Le phénomène, s’il n’est pas nouveau, s’est intensifié sous Justin Trudeau. Mais est-il bénéfique ?


    La liste des dédommagements versés par le gouvernement fédéral, accompagnés parfois d’excuses officielles, s’allonge. Les homosexuels ayant été traqués dans la fonction publique entre 1962 et 1996 ont reçu cette semaine des excuses solennelles de la part du premier ministre Justin Trudeau à la Chambre des communes. Et une enveloppe de 145 millions de dollars.

     

    La semaine dernière, M. Trudeau s’est rendu à Terre-Neuve pour offrir des excuses officielles aux quelque 1000 enfants passés par des pensionnats autochtones entre 1949 et 1979. Une compensation de 50 millions avait été consentie l’an dernier. Stephen Harper avait refusé de les inclure dans ses excuses de 2008 pour les pensionnats autochtones parce que les écoles terre-neuviennes, mises sur pied avant l’entrée de la province dans la Confédération, n’avaient pas été gérées par le gouvernement fédéral.

     

    Début octobre, Ottawa a consenti 750 millions pour les 5000 à 30 000 enfants autochtones enlevés à leur famille et placés dans des familles non autochtones dans les années 1960.

     

    Cet été, le Canada s’est excusé auprès d’Omar Khadr pour ne pas l’avoir aidé lorsqu’il était emprisonné à Guantánamo. Celui-ci a obtenu 10,5 millions de dollars, soit le même montant que celui versé en catimini à Abdullah Almalki, à Ahmad Abou el-Maati et à Muayyed Nureddin pour les mauvais traitements qu’ils ont subis en Syrie sur la foi d’informations erronées fournies par le Canada. Selon La Presse canadienne, Ottawa s’excusera bientôt pour le refoulement en 1939 du MS St. Louis, un bateau rempli de 900 juifs allemands qui cherchaient refuge.

     

    Les sommes versées par les libéraux à titre de dédommagement totalisent 987 millions. S’il est tentant d’y voir une inclination toute « trudeauienne », il faut se rappeler que Stephen Harper a aussi allongé les milliards. Pour les pensionnats autochtones, il a assorti ses excuses d’une enveloppe de 2 milliards. Il s’est aussi officiellement excusé de l’imposition d’une taxe d’entrée aux immigrants chinois entre 1885 et 1923 et a versé 20 000 $ à chacun des 220 survivants. Et c’est lui qui a établi la norme de 10,5 millions de dollars pour les Canadiens maltraités à l’étranger en versant cette somme, en plus de présenter des excuses, à Maher Arar en 2007.

     

    Stephen Harper a aussi injecté 34 millions dans une initiative mise sur pied par Paul Martin consistant à financer diverses initiatives commémoratives pour certaines communautés ethniques ayant subi des préjudices dans le passé. Les Ukraino-Canadiens ont ainsi reçu 2,5 millions en 2005 pour l’incarcération de leurs ancêtres pendant la Première Guerre mondiale et les Italo-Canadiens en ont eu autant pour leur incarcération pendant la Seconde Guerre mondiale.

     

    Un rapport au passé détourné

     

    Pour Éric Bédard, historien à la TELUQ, ces excuses à répétition trahissent un changement d’attitude par rapport au passé un peu malsain. « On se tourne vers le passé pour régler des comptes. La posture d’aujourd’hui est une sorte de supériorité morale face au passé. Les gens d’hier étaient dans une sorte de grande noirceur généralisée. On était dans une époque de domination où les minorités étaient écrasées, où les hommes dominaient les femmes, etc. », note celui qui a écrit, en 2011, Recours aux sources. Essai sur notre rapport au passé.

     

    « L’usage public du passé, autrefois, en était un où on survalorisait peut-être les héros, les grands personnages, et où on se sentait trop petit face au passé. Cela créait des inhibitions, ajoute M. Bédard. Mais aujourd’hui, on est dans l’extrême inverse. On se sent supérieur face au passé. » Et il y a un risque de devenir complaisant envers notre époque.

     

    Selon l’historien Bédard, « ça manque d’équilibre. On est dans la repentance, la mauvaise conscience, la supériorité morale avec ces demandes de pardon à répétition ». Le constat est le même du côté de Gérald Allard, professeur de philosophie au cégep de Sainte-Foy. « C’est comme si le christianisme avait disparu, mais était resté. Au lieu d’être coupables et à genoux devant Dieu, on est à genoux devant les victimes. Et on les cherche. […] C’est comme si le schème psychologique du christianisme était resté, mais Dieu est mort. »

     

    La mode des victimes

     

    Les deux professeurs estiment que cette inclination à la repentance s’inscrit parfaitement dans l’ère victimaire dans laquelle le monde occidental est entré. « On est passé d’un monde où, sans que les gens soient machiavéliques, on acceptait le fait qu’il y avait quelqu’un qui était au pouvoir et qu’il y avait des perdants et des gagnants, explique M. Allard. Aujourd’hui, on est dans un monde plutôt rousseauiste, où la pitié pour les faibles est devenue le critère de la justice. »

     

    Pour M. Allard, « le geste de M. Trudeau est parfaitement syntonisé avec cet esprit actuel. Il pleure de honte et nous montre à nous tous que, si nous ne pleurons pas de honte pour les crimes du passé, nous devrions avoir honte. C’est un spectacle absolument fascinant. » Le professeur de philosophie reconnaît que le passé est truffé d’injustices, mais quand le présent en arrive à se flageller, « c’est là que tout bascule ».

     

    Le père de Justin Trudeau n’aurait probablement pas approuvé ses épanchements. En 1984, Pierre Elliott Trudeau a refusé d’offrir des excuses aux Canadiens d’origine japonaise internés pendant la Seconde Guerre mondiale. « Je ne pense pas que c’est la tâche d’un gouvernement de redresser les torts du passé, avait-il dit. Il ne peut pas réécrire l’histoire. Notre travail est d’être juste à notre époque. » Prophétique, il avait lancé : « Je ne suis pas sûr où il faudrait s’arrêter dans les compensations. »

    On est en train de créer des gens qui sont des moumounes. Qui voient qu’être délicats, hypersensibles, c’est payant. Pire, si tu n’es pas hypersensible, tu es malade.
    Gérald Allard, professeur de philosophie au cégep de Sainte-Foy
     

    Une culture inspirée de Marx

     

    Pour le professeur de psychologie de l’Université de Toronto Jordan Peterson, la culture victimaire est une forme de marxisme post-moderne « avec une nouvelle terminologie ». « Il y a une trame narrative très puissante dans notre société qui présente toute la civilisation comme une bataille entre les oppresseurs et les opprimés. » L’oppresseur bourgeois de Marx est devenu le Blanc, le mâle ou l’hétérosexuel, tandis que son prolétaire opprimé est maintenant la personne racisée, la femme ou le queer. Il trouve tout cela néfaste d’un point de vue psychologique. « Le danger quand on s’estime victime, c’est qu’on tend à chercher son bourreau et à réclamer vengeance. »

     

    Cette posture intellectuelle victimaire, soutient Gérald Allard, est en droite ligne avec ces appels, qui déchirent les campus universitaires de l’Amérique du Nord, à « décoloniser » l’enseignement, à se libérer des diverses dominations (mâle, blanche, hétéronormative) ou encore à créer des espaces sécuritaires (safe space) libres de discours contraires. Dans le milieu universitaire anglophone, on appelle ces revendicateurs des « flocons de neige » (snowflakes).

     

    « On est en train de créer des gens qui sont des moumounes, lance le professeur de philosophie. Qui voient qu’être délicats, hypersensibles, c’est payant. Pire, si tu n’es pas hypersensible, tu es malade. Si tu ne sens pas qu’il y a constamment autour de toi des Blancs mâles gagnants qui veulent ton mal, c’est parce que ton radar est défectueux. Tu dois développer ce radar. Et tu peux même devenir extrêmement violent parce que tu es une victime. »

     

    Cet automne, à l’Université Dalhousie, une controverse a éclaté à propos du 150e anniversaire du Canada. Masuma Khan, une leader étudiante musulmane portant le voile, a tenté de faire adopter une motion pour que l’anniversaire ne soit pas célébré parce que cela reviendrait à célébrer « 400 ans de génocide » avec « les Blancs privilégiés ». Lorsque des étudiants se sont opposés à elle, elle a écrit sur ses comptes sociaux que « la fragilité blanche peut aller se faire foutre ». Son rappel à l’ordre par les autorités universitaires est présenté comme une atteinte à sa liberté de parole en tant que personne racisée.

     

    Une brèche pour l’avenir

     

    Le professeur d’histoire Éric Bédard trouve dommage que le présent s’autorise à juger le passé à l’aune des normes sociales actuelles plutôt que selon le contexte d’alors. « On ne parle pas de gens qui ont nécessairement commis des crimes. On parle de gens qui reflétaient les valeurs de leur époque, lesquelles étaient tout à fait admises à l’époque. »

     

    Par exemple, on oublie que bien des femmes non autochtones célibataires ont aussi été forcées de donner leur enfant en adoption entre 1940 et 1970. Dans la foulée de la compensation pour la rafle autochtone des années 1960, le sénateur Art Eggleton a d’ailleurs écrit une lettre ouverte demandant compensation pour ces quelque 300 000 autres femmes.

     

    Quand M. Trudeau a présenté ses excuses aux gais cette semaine, LeJournal de Montréal a pendant quelque temps écrit sur son site Internet « Madeleine Trudeau s’excuse encore ». Le texte était accompagné d’un photomontage du premier ministre portant des couleurs pastel sur fond de drapeau de la fierté gaie.

     

    Anecdotique ? M. Bédard croit qu’il y a un risque à trop s’excuser. « J’ai peur du backlash, que les gens disent « ça suffit » et que, non seulement ça ne permette pas de cicatriser les blessures, mais que ça approfondisse certains ressentiments. »













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.