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    Chronique

    Fin de règne en Ontario

    Konrad Yakabuski
    29 novembre 2017 |Konrad Yakabuski | Canada | Chroniques

    Il y a une règle non écrite de la politique canadienne qui veut que le succès des libéraux fédéraux n’augure rien de bon pour leurs cousins ontariens. C’est ainsi que l’élection de Justin Trudeau à la tête du pays en 2015, avec une équipe de conseillers largement construite de vétérans de Queen’s Park, signalait pour beaucoup de gens que le long règne des libéraux ontariens tirait à sa fin. Après 15 ans ininterrompus au pouvoir, les libéraux provinciaux auront besoin de miracles pour changer la donne avant que les Ontariens aillent aux urnes en juin prochain.

     

    Les miracles semblent possibles. Le Parti progressiste-conservateur a l’habitude de trébucher en campagne électorale. Trois fois d’affilée, les conservateurs ontariens ont vu leur avance dans les sondages s’effriter à l’approche des élections, avant de carrément s’effondrer le jour du vote. En 2007, leur chef, John Tory, l’actuel maire de Toronto, a commis une erreur colossale en promettant le financement public pour les écoles religieuses, toutes confessions confondues, afin de gagner l’appui des milliers d’hindous, de sikhs, de musulmans et de juifs qui envoyaient leurs enfants dans des écoles privées. La ministre libérale de l’Éducation de l’époque, Kathleen Wynne, avait retorqué que « nos écoles publiques réunissent des gens de tous les horizons. Cette promesse représente la politique de la division des conservateurs ». Échec et mat.

     

    Devenue la chef libérale et première ministre en 2013, Mme Wynne a insufflé un regain d’énergie à son parti, alors au pouvoir depuis 10 ans, avec un style de leadership que certains comparaient à celui d’un directeur d’école. Elle rassemblait des gens autour d’une table pour régler les conflits en disant que tout le monde devait faire un effort pour s’entendre. Les Ontariens ont trouvé rafraîchissante cette femme ouvertement gaie, d’autant plus que le chef conservateur Tim Hudak souriait à peine et s’attaquait aux syndicats en promettant de congédier 100 000 fonctionnaires une fois élu. Mme Wynne a gagné une majorité en 2014.

     

    Sa popularité ne cesse de dégringoler depuis. Identifiée à l’aile gauche de son parti, Mme Wynne est critiquée pour sa proximité avec les syndicats du secteur public, surtout le syndicat très puissant des enseignants. Après 15 ans de pouvoir des libéraux, la dette publique a plus que doublé et les impôts ont sans cesse augmenté. Alors que la métropole torontoise prospère avec un secteur financier de plus en plus dominant, le sud de la province se désindustrialise et le nord se dépeuple. Une loi adoptée la semaine dernière, instaurant une augmentation du salaire minimum de 20 % le 1er janvier, le faisant passer de 11,60 $ à 14 $ d’un seul coup pour ensuite atteindre 15 $ en 2019, est perçue comme une tentative libérale de tirer le tapis sous les pieds des néodémocrates, tout comme Mme Wynne l’avait fait en 2014 en appelant à tous les progressistes de voter libéral pour damer le pion aux conservateurs.

     

    Cela complique la tâche de Patrick Brown, le jeune chef du Parti progressiste-conservateur ontarien, qui faisait déjà face à une campagne publicitaire lancée par une coalition de syndicats essayant de le définir auprès d’un électorat qui ne le connaît pas encore. Quand il n’est pas dépeint comme un idéologue de droite qui s’oppose au mariage gai et à l’avortement, on l’accuse d’être une girouette sans convictions. La campagne semble porter ses fruits. L’avance des conservateurs dans les sondages, qui était d’environ 20 points de pourcentage il y a un an, ne tient qu’à un fil.

     

    M. Brown a tenté de reprendre le dessus en fin de semaine en dévoilant une plateforme conservatrice qui repositionne son parti directement au centre de l’échiquier politique. Au grand dam des entreprises, il n’annulerait pas la hausse du salaire minimum à 14 $, mais retarderait simplement son augmentation à 15 $. Et même s’il retirait l’Ontario de la Bourse de carbone à laquelle la province adhère avec le Québec et la Californie, M. Brown instaurerait une taxe sur le carbone qui coûterait encore plus cher aux Ontariens. Il se servirait de cet argent pour baisser les impôts de la classe moyenne de 22 % durant un premier mandat conservateur, une promesse phare. Avec quelques candidats vedettes à ses côtes — dont Caroline Mulroney, la fille de l’ancien premier ministre Brian Mulroney —, M. Brown tente de démontrer que son cru de conservateurs plus modérés n’a rien pour faire peur aux Ontariens. (Aux fins de transparence, mon frère est un député conservateur en Ontario, mais nous menons des carrières bien distinctes et je suis personnellement allergique aux allégeances partisanes.)

     

    Il reste à voir si M. Brown saura éviter les erreurs de campagne de ses prédécesseurs et convaincre les Ontariens de faire confiance à un parti qui n’a pas gagné une élection provinciale depuis 18 ans. Si ça sent la fin de règne en Ontario, les libéraux peuvent toujours croire aux miracles.













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