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    Cannabis au volant: la tolérance zéro serait impossible

    Un test routier ne permettra pas de prouver une intoxication, préviennent les experts

    13 novembre 2017 | Marie Vastel - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada
    La science démontre que le contrôle du cannabis sur les routes sera «complexe et incertain».
    Photo: Martin Bernetti Agence France-Presse La science démontre que le contrôle du cannabis sur les routes sera «complexe et incertain».

    Québec a beau vouloir promettre une tolérance zéro pour le cannabis au volant, les experts préviennent que ce serait impossible. Car la marijuana a ceci de particulier qu’elle reste longtemps dans l’organisme, sans pour autant avoir un effet psychotrope. Résultat : une fois légalisée, la marijuana sera présente dans l’organisme de tous ses consommateurs réguliers… qu’ils soient intoxiqués ou non. Quant aux usagers occassionnels, ils seront difficiles à attraper, car les tests de détection par la salive ne sont pas fiables, selon la science.

     

    Le premier ministre Philippe Couillard compte déposer sous peu son projet de loi encadrant la légalisation de la marijuana récréative au Québec. Il compte fixer l’âge légal à 18 ans et imposer une tolérance zéro à tous les conducteurs. Le gouvernement québécois se fierait au taux de THC décelable dans la salive.

     

    Ottawa n’a pas encore annoncé quels appareils de dépistage de la marijuana seront recommandés aux corps policiers du pays. Mais le gouvernement Trudeau a prévu que ce serait des appareils qui analyseront la salive des conducteurs.

     

    « La salive n’est pas un très bon indicateur », tranche d’entrée de jeu Ryan Vandrey, de l’école de médecine de la Johns Hopkins University. « À l’heure actuelle, il n’y a pas de marqueur biologique qui puisse prédire avec exactitude en bord de route le niveau d’intoxication », argue ce professeur associé de pharmacologie comportementale, qui a mené plusieurs études scientifiques sur le cannabis.

     

    À son avis, une interdiction complète de la conduite après consommation de marijuana est irréaliste. Car quand la drogue sera légalisée, elle sera consommée et se retrouvera dans le métabolisme de ses consommateurs. Or la quantité résiduelle de THC — l’ingrédient actif le plus important du cannabis — augmente avec la fréquence de consommation.

     

    « Vous pourriez avoir quelqu’un qui fume tous les soirs chez lui avant de se coucher et, le lendemain, il sera positif à un test tout au long de la journée. Même s’il n’a pas fumé, explique Ryan Vandrey au Devoir. Il ne sera plus intoxiqué, mais il aura un taux de cannabinoïdes plus élevé que zéro. »

     

    En revanche, un consommateur occasionnel qui viendrait tout juste de manger un brownie au cannabis afficherait un taux de THC moins élevé que le consommateur régulier qui est à jeun, même s’il est très intoxiqué, a constaté M. Vandrey au fil de ses recherches. « Distinguer une nouvelle utilisation d’une utilisation résiduelle, c’est incroyablement difficile, peu importe la méthode de vérification », note l’expert.

     

    Québec n’est pas seul à vouloir imposer une tolérance zéro. L’Ontario et le Nouveau-Brunswick ont prévu faire de même, mais seulement pour les conducteurs de moins de 21 ans et ceux qui ont des permis de conducteurs débutants. Le gouvernement ontarien veut aussi imposer la tolérance zéro aux conducteurs commerciaux.

     

    Un gouvernement pourrait-il établir un taux de THC légal maximal qui serait considéré comme nul pour tenir compte des fumeurs fréquents ? Non, tranche Ryan Vandrey. Car la science ne permet pas de toute façon de déterminer le niveau d’intoxication au cannabis en analysant simplement la salive, le sang ou l’urine d’un individu.

     

    La science fait défaut

     

    Le professeur Vandrey a notamment cosigné une étude, cet hiver, examinant les effets du cannabis sur 18 adultes qui n’étaient pas des consommateurs réguliers. Leur constat : le THC est décelable dans la salive moins longtemps que ne sont ressentis les effets psychotropes, que la drogue soit fumée ou consommée de façon comestible. L’écart est plus grand lorsque le cannabis est avalé. « Chez la majorité des participants, le moment de la dernière détection de THC dans le liquide oral précédait le dernier effet ressenti de la drogue », conclut l’étude. Bien que le cannabinoïde n’apparaisse plus dans la salive des sujets, ils n’étaient toujours pas en mesure de réussir les tests cognitifs.

     

    Le THC est décelable dans la salive en moyenne deux heures après consommation. Mais déjà, lors de la seconde heure, les taux baissent rapidement. Or, les effets de la drogue peuvent durer de quatre à cinq heures lorsqu’elle est fumée, et jusqu’à six à huit heures lorsqu’elle est consommée sous forme comestible. Le cannabis comestible atteint son effet de pointe environ trois heures après la consommation, soit après la période de détection de THC dans la salive.

     

    « Cela ne correspond pas au niveau d’intoxication », argue Ryan Vandrey, qui avait notamment été invité à témoigner devant le comité parlementaire qui a étudié le projet de loi sur la légalisation de la marijuana d’Ottawa. « À moins d’arrêter les gens tout de suite après qu’ils ont consommé, vous allez quand même faillir à le déceler et ils pourraient être encore intoxiqués », prévient-il.

     

    « C’est bien de regarder la salive. C’est pratique, c’est facile. Le problème, c’est que ce n’est pas fiable », observe à son tour Pierre Beaulieu, professeur de pharmacologie à l’Université de Montréal et anesthésiologiste au CHUM.

     

    Un défi pour les policiers

     

    Le THC apparaît plus longtemps dans le sang : trois ou quatre heures lorsque le cannabis est fumé, six à huit heures sous forme comestible. Mais les délais pour ce test plus poussé sont importants : le temps qu’un policier intercepte un conducteur, lui fasse subir un premier test de coordination, qu’il analyse la salive du conducteur et qu’il se dirige ensuite vers le poste de police pour faire une prise de sang et l’analyser à son tour.

     

    La Sûreté du Québec explique, et c’est la même chose au Service de police de la Ville de Montréal, qu’elle vérifie plus souvent l’urine que le sang, qui est plus compliqué à prélever. Mais le THC et les ingrédients actifs du cannabis y restent présents plusieurs jours, voire jusqu’à deux semaines. Encore là, le taux de THC d’un consommateur fréquent poserait problème.

     

    Le projet de loi fédéral sur la conduite avec capacités affaiblies fixe à 5 nanogrammes par millilitre de sang (ng/ml) la quantité de THC qu’un conducteur pourra avoir dans le corps pour prendre le volant.

     

    Un usager fréquent aura, sans avoir consommé depuis 24 heures, 5 ng/ml dans le sang, note Ryan Vandrey.

     

    Autre écueil : lors de son étude scientifique, seuls 2 de ses 18 sujets ont atteint une concentration de THC de 5 ng/ml ; aucun d’entre eux ne l’a dépassée, « et ils étaient considérablement affectés » rapporte-t-il.

     

    Quelques cas de fumée secondaire entraînant un taux de THC dans la salive ont aussi été répertoriés. Ils ne sont cependant pas concluants, consent Ryan Vandrey, car la moitié des sujets exposés à une fumée secondaire pendant une heure dans une pièce sans ventilation ont eu un résultat de THC positif par la suite.

     

    Bref, la science démontre que le contrôle du cannabis sur les routes sera « complexe et incertain », résume Pierre Beaulieu. « Ce n’est pas demain que les policiers vont être prêts à faire ce dépistage. Ou alors, il sera sujet à caution et très contestable », prédit-il, puisque les contrevenants pourront aisément mettre en doute la validité d’une évaluation de leur taux d’intoxication.













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