Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    800 millions en réparation de l’enfance et la culture volées de milliers d’autochtones

    7 octobre 2017 | Hélène Buzzetti - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada
    La chef Marcia Brown Martel chante à l'extérieur du parlement d'Ottawa après l'annonce d'une entente avec les enfants de la rafle des années 1960.
    Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne La chef Marcia Brown Martel chante à l'extérieur du parlement d'Ottawa après l'annonce d'une entente avec les enfants de la rafle des années 1960.

    Ils ont été enlevés à leur famille autochtone alors qu’ils étaient bébés et placés dans des familles d’adoption non autochtones qui ne leur ont forcément pas enseigné la langue de leurs parents biologiques. On évalue entre 5000 et 30 000 le nombre de ces enfants aujourd’hui devenus des adultes. Pour s’excuser de cette acculturation, Ottawa versera 750 millions de dollars en dédommagement. Cela ne pourrait être qu’un début.

     

    « Les personnes affectées par la rafle des années 1960 indiquent que la perte de leur culture et celle de leur langue sont parmi les plus importants préjudices qu’elles ont subis. C’est pourquoi notre gouvernement répond directement pour remédier aux politiques passées mal avisées », a expliqué la ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett.

     

    La ministre contenait à peine ses larmes pendant sa conférence de presse. « Leurs histoires brisent le coeur », a-t-elle dit en désignant les nombreux bénéficiaires de cette entente qui l’entouraient.

     

    La compensation financière sera accordée à chaque autochtone ayant été déraciné dans son enfance, qu’il l’ait été pour une raison légitime (présence de violence ou d’abus de substances dans la famille biologique) ou pas (absence de lait dans le frigo). « C’est parce que l’enfant autochtone a été placé dans une famille non autochtone qu’on accorde un dédommagement », dit-on en coulisses.

     

    Le montant que ces personnes recevront — le même pour tous — dépendra du nombre de réclamations, mais sera au minimum de 25 000 $ et au maximum de 50 000 $. Ottawa prévoit 50 millions additionnels pour établir une fondation qui aidera ces personnes à guérir et à apprendre leur langue d’origine.

     

    « Il s’agit de guérir, a expliqué la chef Marcia Brown Martel. L’argent est l’outil que nous pouvons utiliser pour aider et encourager la guérison. » Mme Brown Martel a piloté la cause qui s’est soldée par une victoire en février dernier devant la Cour supérieure de l’Ontario, cause qui a rendu nécessaire l’action d’Ottawa.

     

    De la protection excessive

     

    Dans les années 1960, des milliers d’enfants autochtones ont été pris en charge par les services à l’enfance sous le moindre prétexte. « Dans beaucoup de cas, c’était simplement à cause d’un problème passager de santé ou de la pauvreté, relate Doug McArthur, professeur à l’Université Simon Fraser. Les actions ne respectaient pas les pratiques qui s’appliquaient aux enfants non autochtones. »

     

    Peter Van Name, par exemple, est né à Edmonton en 1971 et s’est retrouvé dans une famille de descendance néerlandaise du New Jersey. « [Ma mère] a été élevée dans un environnement très catholique. Alors, en tant que femme célibataire, elle a été regardée de haut. Ils ne pensaient pas qu’elle ferait une bonne mère. Ils l’ont convaincue de me donner [en adoption]. »

     

    Jessica Enzoe Riddle, elle, est née en 1983 à Fort Smith, dans les Territoires-du-Nord-Ouest, dans une famille comptant déjà 10 enfants. Sa mère et sa soeur aînée la plus rapprochée étaient très malades, Mme Riddle ne sait pas de quoi. « Ma mère a été forcée de me donner en adoption. On avait plein de tantes, d’oncles ou d’autres parents qui auraient pu me prendre, mais ce n’est pas arrivé. » Elle a été placée en Nouvelle-Écosse. Ses frères et soeurs sont restés avec sa famille biologique. Quand elle les a retrouvés, 20 ans plus tard, le fossé culturel était béant. « Ils ne parlaient pas anglais, seulement chipewyan. Ils ne me comprenaient pas et je ne les comprenais pas. »

     

    Quant à Sarah Tanchak, elle a été retirée à sa mère à l’âge de six mois, en 1975. « Ma mère m’a amenée à l’hôpital parce que j’avais une infection à l’oreille. C’est à ce moment qu’ils ont décidé de me prendre. Ils ont falsifié des documents pour dire que j’étais maltraitée physiquement par elle, que j’avais des marques sur mon corps. Ils m’ont placée dans des familles d’accueil jusqu’à l’âge de deux ans. À deux ans, ils m’ont séparée de ma mère de manière permanente et m’ont donnée en adoption. » Elle a vécu à Vancouver, loin de sa communauté de Bella Bella, sur la côte.

     

    Le député néodémocrate Roméo Saganash raconte qu’il a lui-même trois nièces qui ont été prises par les autorités. « Ma soeur était jeune quand elle a eu son premier enfant. Le système a continué à ignorer la culture autochtone dans ce genre de situation, parce que lorsqu’un enfant naît chez nous, c’est la communauté qui s’en occupe. Ce n’est pas juste la mère. Dans ce cas-là, ils ont estimé que ma soeur était trop jeune, trop pauvre, pour s’occuper d’un enfant. Donc ils le lui ont enlevé. »

     

    On ignore combien d’enfants du Québec ont vécu cette situation. Selon Ghislain Picard, le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, la situation a été particulièrement prononcée au Manitoba, en Ontario, en Saskatchewan et aussi en Colombie-Britannique.

     

    M. Picard se réjouit de l’entente, même s’il rappelle « qu’il n’y a pas de valeur pécuniaire associée à tout ce qui a été perdu au niveau du lien, non seulement familial, mais aussi avec la communauté, la culture, l’identité, etc. ».

     

    Toutefois, il n’est pas certain d’approuver que les enfants adoptés hors de leur culture à la suite d’une intervention légitime de l’État soient dédommagés de la même manière. « Selon moi, le fondement de la cause ou de l’action collective se fonde sur des cas où on a carrément enlevé des enfants à leur famille. […] Il y a certainement une nette différence avec des situations où il y avait une volonté du ou des parents. […] Ces cas-là ne devraient pas se retrouver sous le même parapluie, à mon sens. »

     

    Ce n’est pas terminé

     

    Cette entente ne ferme pas ce chapitre définitivement, a indiqué la ministre Bennet. « Il y a d’autres cas qui ne sont pas inclus dans cette entente et nous travaillerons avec eux aussi. » Plusieurs poursuites visant à la fois Ottawa et les provinces suivent leur cours. Certaines d’entre elles accusent les provinces d’avoir failli à leur tâche en plaçant des enfants dans des familles où ils ont subi des sévices. L’avocat Tony Merchant, qui pilote une poursuite dans chacune des dix provinces, a indiqué par communiqué de presse qu’il ira de l’avant.

     

    M. Saganash rappelle par ailleurs qu’Ottawa doit aussi agir sur d’autres fronts. Le gouvernement fédéral n’applique toujours pas la décision du Tribunal des droits de la personne concluant que les services à l’enfance autochtones sont sous-financés par rapport à leur équivalent hors des réserves. Et il n’a rien fait pour réparer les dommages de l’opération « Eskimos expérimentaux », par laquelle une poignée de jeunes Inuits du Québec ont été envoyés, au cours des années 1960, dans des familles du Sud pour tester leur capacité d’assimilation.

     

    Avec Marie Vastel


    La mémoire effacée Ottawa — La Cour suprême du Canada affirme que les documents détaillant les agressions subies par d’anciens élèves des pensionnats autochtones pourront être détruits.

    La décision unanime du plus haut tribunal du pays clarifie cet enjeu qui opposait le droit à la vie privée des victimes à l’importance de documenter ce chapitre sombre des relations entre le Canada et les peuples autochtones.

    D’anciens élèves ont témoigné dans le cadre d’une évaluation indépendante visant à leur verser une indemnisation pour dire qu’ils avaient été victimes d’agressions physiques, sexuelles et psychologiques.

    La Cour suprême a confirmé le jugement d’un tribunal inférieur indiquant que le matériel devrait être détruit après 15 ans. Des individus peuvent toutefois accepter de préserver leur histoire au Centre national pour la vérité et réconciliation à Winnipeg.

    Le gouvernement fédéral n’a donc pas réussi à convaincre les juges que les documents devaient être entièrement préservés afin de s’assurer que ce qui s’est produit dans les pensionnats autochtones ne soit jamais oublié.

    Il affirmait que les lois fédérales gouvernant l’accès à l’information, le droit à la vie privée et les archives offraient l’équilibre nécessaire pour conserver les documents ayant une valeur historique tout en protégeant la vie privée et la confidentialité.
    La Presse canadienne












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.