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    L’isolement diminue en prison, mais la violence augmente

    L’enquêteur correctionnel a été surpris de ce constat. Mais il ne faut pas revenir en arrière, dit Ivan Zinger.

    28 septembre 2017 | Hélène Buzzetti - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada
    L’isolement préventif a fait l’objet de nombreuses critiques au cours des dernières années.
    Photo: Frank Gunn La Presse canadienne L’isolement préventif a fait l’objet de nombreuses critiques au cours des dernières années.

    La réduction du recours à l’isolement cellulaire des prisonniers a un effet pervers qui avait été jusqu’ici sous-estimé : une augmentation de la violence en milieu carcéral. Et c’est Ivan Zinger, l’enquêteur correctionnel du Canada qui prône une réduction du nombre de détenus envoyés au « trou », qui le reconnaît.

     

    Selon les données compilées par M. Zinger, le nombre de prisonniers gardés en isolement à un moment ou l’autre de l’année est passé d’environ 800 à moins de 300 depuis 2014, tandis que la durée moyenne du séjour dans ce lieu est passée de 34,5 à 24,5 jours. Mais au cours de la même période, le nombre de voies de fait commis par des prisonniers contre d’autres détenus a bondi de 32 % : il y a eu 719 incidents l’an dernier contre 543 en 2013-2014. Les incidents visant des gardiens de prison sont pour leur part restés stables.

     

    « Depuis l’initiative de réduction de l’isolement préventif, les individus qui quittent les aires d’isolement préventif sont assujettis à des voies de fait plus fréquemment, tant comme agresseurs que comme victimes. Ça me préoccupe, explique en entrevue au Devoir M. Zinger. C’est quelque chose qui n’était pas connu. Mon bureau et le Service correctionnel, nous avions toujours dit que l’initiative de réduction des aires d’isolement n’avait eu aucun impact sur la sécurité des détenus et des employés. »

     

    Pour M. Zinger, il ne fait aucun doute que les deux événements sont reliés. « On a fait le suivi d’individus qui étaient en isolement pour voir si, dans les neuf mois suivant leur sortie, ils étaient impliqués dans les cas de voies de fait. » Selon l’enquêteur correctionnel, cela s’explique probablement par le fait que plus on réduit le nombre de prisonniers en isolement, plus les cas restants sont lourds. Quand eux aussi sont réintroduits dans la population carcérale générale, il y a plus de risques de dérapage. En 2012, 4,4 % des détenus revenant d’isolement avaient été impliqués dans des voies de fait. En 2017, ce taux atteint 8 %.

     

    M. Zinger exhorte donc le Service correctionnel du Canada (SCC) à mieux encadrer ceux qui reviennent du « trou ». « Le Service correctionnel devrait être félicité pour le travail qu’il a fait jusqu’à présent, écrit-il dans une lettre envoyée mercredi au SCC. Mais il devrait rester à l’affût des conséquences inattendues sur la sécurité des détenus que la mise en oeuvre de sa stratégie de déségrégation pourrait avoir. […] La réduction des effets néfastes de l’isolement ne doit pas être faite au prix d’une augmentation des risques d’agression pour les détenus. »

     

    En entrevue, M. Zinger suggère quelques pistes de solution, notamment le recours accru à la « sécurité dynamique », c’est-à-dire une surveillance qui s’en remet aux interactions avec les prisonniers plutôt qu’aux caméras. Il note aussi que la création d’unités de santé mentale dans les pénitenciers améliore la situation.

     

    L’isolement préventif est une pratique carcérale consistant à placer 23 heures sur 24 un détenu dans une cellule « de la taille d’une salle de bain moyenne » ne contenant qu’un lit et des toilettes, pas de table ou de chaise. Le détenu y mange tous ses repas, seul. Il a le droit de faire une heure d’exercice par jour à l’extérieur si le temps le permet et peut se doucher tous les deux jours. La pratique a été qualifiée d’« intrinsèquement risquée et dommageable » par l’enquêteur correctionnel du Canada. On estime que presque tous les prisonniers qui s’y trouvent développent de l’insomnie, de la confusion, du désespoir ou des hallucinations.

     

    Un prisonnier est placé en isolement soit parce qu’il présente un risque pour les autres détenus parce qu’il est particulièrement violent ou instable, soit parce qu’il est à risque d’être ostracisé par les autres détenus. D’ailleurs, de tous les détenus revenant d’isolement impliqués dans des voies de fait, le tiers le sont à titre de victimes, relève M. Zinger.

     

    L’isolement préventif a fait l’objet de nombreuses critiques au cours des dernières années. Le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture a assimilé cette pratique à de la torture et a recommandé qu’elle soit limitée à 15 jours consécutifs. Au Canada, l’isolement fait l’objet de deux contestations judiciaires. En 2014, dans la foulée du suicide de la jeune Ashley Smith en isolement, le SCC a décidé de revoir ses pratiques pour y recourir le moins possible. D’où les diminutions radicales enregistrées. En date du 24 septembre dernier, seulement 268 détenus y étaient, contre un sommet de 771 atteint en avril 2013.

     

    Ivan Zinger salue ce progrès et insiste sur le fait que les données sur la violence ne devraient pas remettre en cause l’objectif de réduire l’utilisation de l’isolement. Mais voit-il sa découverte comme un échec, ou du moins comme une contradiction par rapport à ce qu’il préconise ? « Moi en tant qu’ombudsman, je ne milite pas. Je regarde les choses de manière impartiale. Alors, ça ne me dérange pas. » Selon lui, il est encore possible et souhaitable de réduire le recours à l’isolement, pour que celui-ci ne représente pas plus de « 1 % de la population carcérale », soit de 140 à 150 personnes.

     

    Lors d’une étude précédente dévoilée l’an dernier, l’enquêteur correctionnel avait déterminé que la moitié de tous les suicides en prison survenaient dans les aires d’isolement. Les détenus aux prises avec des troubles mentaux et les autochtones sont surreprésentés en isolement. Inversement, les Noirs, quoique surreprésentés dans les pénitenciers par rapport à leur poids démographique, sont sous-représentés en isolement.













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