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    Chronique

    Une rentable guerre des classes

    Konrad Yakabuski
    20 septembre 2017 |Konrad Yakabuski | Canada | Chroniques

    Avant son entrée en politique en 2014, rien ne présageait un avenir de prétendu Robin des Bois pour Bill Morneau. Le riche homme d’affaires torontois, marié à une membre de la riche famille McCain du Nouveau-Brunswick, avait dirigé avec grand succès la firme de consultation en ressources humaines que son père avait fondée dans les années 1960. Il avait présidé le conseil de l’Institut C. D. Howe, think tank torontois connu pour ses prises de position en politique fiscale plutôt conservatrices. En 2011, il a contribué à la campagne du candidat du Parti conservateur du Canada dans sa circonscription. L’année suivante, il a publié un livre sur les pensions qui louait la décision du gouvernement de Stephen Harper de hausser l’âge de la retraite à 67 ans et qui rejetait la thèse selon laquelle les Canadiens n’épargnaient pas assez pour leur retraite.

     

    C’était hier. Élu sur une plateforme plus à gauche que celle du Nouveau Parti démocratique, le gouvernement Trudeau s’est érigé en champion de la classe moyenne et M. Morneau, en tant que ministre des Finances, est devenu le porte-étendard de cette cause. Dans un premier acte, il a haussé le taux d’imposition des particuliers gagnant plus de 200 000 $. Après avoir dévoilé une série de déficits budgétaires à perte de vue, il a rebaissé l’âge d’admissibilité à la pension de la Sécurité de la vieillesse à 65 ans et a annoncé une bonification du Régime des pensions du Canada, au grand dam des entreprises canadiennes qui craignaient que toutes ces politiques ne nuisent à leur compétitivité. Jamais M. Morneau n’a bronché.

     

    Pourquoi reculerait-il maintenant ? Le tollé que suscitent chez les associations médicales et patronales les plus récentes propositions de réforme fiscale de M. Morneau sème certes de l’inquiétude parmi certains députés libéraux qui se sont fait apostropher par des entrepreneurs et médecins indignés lors des barbecues estivaux dans leurs circonscriptions. S’il est tout à fait légitime pour le ministre des Finances de se pencher sur l’incidence des abus, ce que les propriétaires de petites entreprises reprochent à M. Morneau, c’est de se faire accuser d’évitement fiscal en tirant profit des avantages qui leur ont été accordés par les gouvernements passés dans le but de favoriser la prise de risque et la création d’emplois.

     

    Or, dans le document de consultation que M. Morneau a rendu public en juillet, les fonctionnaires du ministère des Finances se disent incapables de chiffrer l’ampleur des abus, sauf pour ce qui est des 250 millions de dollars qu’ils évaluent qu’Ottawa récupérerait en serrant la vis aux propriétaires d’entreprise privée qui répartissent des revenus parmi les membres de leur famille afin de réduire leur facture d’impôts globale. Il s’agit d’une somme minuscule dans un budget fédéral qui dépasse les 300 milliards. Qui plus est, le ministère n’offre aucune étude d’impact économique sur les conséquences découlant d’un resserrement des autres avantages fiscaux ciblés par la réforme. Or, en 2015, M. Trudeau a insisté pour dire « qu’une politique fondée sur des preuves sera l’un des principes de notre plan global », à l’opposé des politiques basées sur l’idéologie du gouvernement Harper.

     

    Il n’est pourtant pas difficile de soupçonner un tout autre motif dans ce virage à gauche du gouvernement Trudeau. En 2015, les libéraux ont séduit beaucoup d’électeurs néodémocrates en promettant de recourir aux déficits budgétaires afin d’investir dans les infrastructures et d’augmenter les impôts des plus riches. Le chef du NPD, Thomas Mulcair, promettait tout le contraire afin de rassurer les électeurs canadiens qui avaient un souvenir plutôt amer de la gestion fiscale de certains gouvernements néodémocrates au niveau provincial. Manifestement, les libéraux ont mieux saisi l’humeur des électeurs qui n’avaient pas vu une augmentation de salaire depuis des années et qui n’avaient pas cessé d’entendre parler de la croissance fulgurante des inégalités des revenus dans les pays développés. Les libéraux ont fait de la lutte pour la survie de la classe moyenne — pourtant moins menacée au Canada qu’ailleurs — leur cheval de bataille et ont ainsi damé le pion au NPD.

     

    Répéter cet exploit en 2019 ne sera pas une mince affaire, surtout avec un nouveau chef du NPD et le retour au bercail de certains électeurs de gauche déçus de l’appui du gouvernement Trudeau aux oléoducs ou de la vente des armes à l’Arabie saoudite. Mais M. Morneau a donné un aperçu de la prochaine stratégie électorale libérale cette semaine en défendant sa réforme fiscale dans une lettre envoyée à trois députés ontariens qui craignaient le départ de médecins pour les États-Unis si ces mesures sont adoptées. Étonné de voir ces députés s’opposer à une « proposition progressive », le ministre des Finances s’est dit outré du fait que le taux d’imposition d’un médecin « pourrait être inférieur à celui d’une infirmière ou d’un policier ».

     

    La guerre des classes, jadis l’apanage du NPD, est maintenant devenue la marque de commerce des libéraux. Elle leur semble très rentable, d’ailleurs.













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