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    Le nouveau visage de l’armée canadienne

    Les soldats d'élite, de plus en plus déployés à l'étranger, sont là pour de bon

    5 août 2017 | Marie Vastel - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada
    Les membres de l'unité spéciale JTF2 des Forces canadiennes prennent un navire d'assaut lors de l'opération Nanook au large des rives de Churchill au Manitoba.
    Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Les membres de l'unité spéciale JTF2 des Forces canadiennes prennent un navire d'assaut lors de l'opération Nanook au large des rives de Churchill au Manitoba.

    Le gouvernement canadien annonçait récemment qu’il gonflera les rangs de ses forces spéciales. Ces soldats d’élite sont de plus en plus déployés à l’étranger, souvent dans le plus grand secret, alors que les autorités ne veulent rien dévoiler de leurs opérations. Mais qui sont-ils ? Et pourquoi sont-ils davantage sollicités ? Sont-ils devenus le corps d’armée déployé de facto dans les coins chauds de la planète ? Portrait de ces mystérieuses forces spéciales.


    On parle davantage de ces soldats top secret depuis qu’Ottawa les a envoyés en Irak, il y a trois ans, pour aider le pays à combattre le groupe armé État islamique. Quelque 200 membres des forces spéciales y conseillent et appuient les forces kurdes et irakiennes sur le terrain. Ces derniers mois, les troupes d’élite canadiennes ont aidé à assurer la libération de Mossoul — fief du groupe EI dans le nord de l’Irak.

     

    Mais cette équipe de soldats nec plus ultra est encore jeune. Créées au début des années 1990, les Forces opérationnelles interarmées 2 — mieux connues sous l’acronyme anglophone JTF2 — ont été mises sur pied pour mener des opérations antiterrorisme. Quinze ans plus tard, elles ont été regroupées sous l’égide du Commandement des forces d’opérations spéciales avec trois autres unités : le Régiment d’opérations spéciales, le 427e escadron d’opérations spéciales d’aviation et l’Unité interarmées d’intervention du Canada.

     

    Réparties entre Ottawa, Petawawa et Kingston, ces trois forces qui rassemblent environ 2000 soldats peuvent répondre aux menaces terroristes et aux attaques nucléaires ou biologiques, ou encore protéger des diplomates à l’étranger ou éliminer des cibles précises.

     

    « C’est sûr qu’on est très agiles. C’est notre proposition de valeur ajoutée », expliquait cette semaine le commandant des forces spéciales, le major-général Mike Rouleau, dans une rare entrevue accordée au Devoir dans ses bureaux d’Ottawa.

     

    Le grand patron des forces spéciales convient qu’il pourrait vanter leur travail pendant des heures. Reste que les experts militaires confirment que l’attrait de ces soldats d’élite est leur grande agilité, ce qui permet de les envoyer rapidement mener toutes sortes d’opérations tout en s’adaptant aisément sur le terrain si nécessaire. « Ce sont de petites unités et elles sont toujours maintenues à un haut niveau de préparation », confirme David Perry, analyste en défense à l’Institut des affaires mondiales. Ce qui fait que la demande augmente, surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001.

     

    Le Canada a bonifié ses forces spéciales sous chaque gouvernement depuis. La politique de défense de Paul Martin promettait d’en recruter davantage, avant que celle de Stephen Harper ne s’engage à faire de même, tout comme l’a fait Justin Trudeau, en juin, en promettant d’ajouter 600 nouveaux membres des forces spéciales à l’équipe actuelle, qui en compte un peu plus de 2000.

     

    « Forcément, quand on en a plus, on y a plus recours », note en outre Thomas Juneau, professeur d’affaires internationales à l’Université d’Ottawa. Qui plus est, les alliés du Canada y ont davantage recours et l’armée canadienne dépêche donc elle aussi ses forces spéciales lorsqu’elle se joint aux efforts de celles de ses partenaires.

     

    C’est que la communauté internationale s’est adaptée à l’évolution de la nature de la guerre. « C’est un changement qui a commencé en Afghanistan, relate Christian Leuprecht, professeur au Collège militaire royal du Canada et à l’Université Queens. Avec la prépondérance d’acteurs non étatiques qui, dans bien des cas, sont mieux équipés, mieux formés, mieux dirigés, qui profitent de meilleurs renseignements que certains de nos États partenaires. Ce genre d’acteurs est difficile à combattre avec des forces traditionnelles. »

     

    Seuls experts en formation ?

     

    En Afghanistan comme en Irak, le Canada a voulu aider les forces locales à se doter d’une armée capable de se défendre et de résister aux insurgés. Pourtant, en Afghanistan, la formation était en grande partie assurée par les forces traditionnelles. « À mon avis, l’armée régulière aurait pu faire la formation [en Irak], convient le major-général Rouleau. Mais ce n’était pas juste une question de formation, c’était aussi une mission de conseil et d’assistance », dit-il en ajoutant que les alliés avaient déployé leurs forces spéciales et qu’il était « logique » que le Canada envoie les siennes.

     

    En outre, l’entraînement semble avoir été plus « terrain », selon David Perry. Les forces spéciales canadiennes ne formaient pas simplement leurs élèves sur une base, loin du front comme à Kaboul, mais les épaulaient sur le terrain, car c’est ce que leur avaient demandé les Kurdes, rapporte le major-général Rouleau. « J’ai l’impression que, particulièrement récemment, on fait beaucoup moins de formation [comme en Afghanistan] en Irak, mais davantage de l’entraînement de petites unités tactiques, plus sophistiquées, qui traquent les combattants », observe David Perry.

     

    Dur à dire avec certitude, admet-il toutefois, car l’armée en dévoile toujours peu sur les activités précises des forces spéciales. Idem dans le cas de celles déployées dans le nord de l’Irak. Un reproche que doit régulièrement essuyer le major-général Rouleau.

     

    « On pourrait, au Canada, en dire beaucoup plus sur ce que font nos militaires. On exagère pour toutes sortes de raisons cet argument de “sécurité opérationnelle”. Inertie bureaucratique, aversion au risque », cite Thomas Juneau, qui a été analyste civil à la Défense avant d’enseigner à l’Université d’Ottawa. Les Américains, par exemple, en disent bien davantage.

     

    Pourtant, le major-général Rouleau martèle qu’en prenant les rênes des forces spéciales en 2014, il a justement tenu à partager la teneur du travail de ses équipes. « Quand des gens ne connaissent rien à quelque chose, automatiquement ils vont assumer qu’on fait des bêtises, reconnaît le patron de l’armée d’élite. On essaie d’en dire le plus possible, mais dans un contexte qui respecte la sécurité opérationnelle. »

     

    Reste qu’après avoir instauré des séances d’information régulièrement, sous les conservateurs, les forces spéciales ont ralenti le rythme depuis l’arrivée des libéraux. « C’était du marketing politique de la part des conservateurs, mais c’était aussi de la transparence », argue Thomas Juneau. Et le public canadien avait un meilleur portrait de la mission contre le groupe armé EI — puisque c’est la seule dont parlent ouvertement les forces spéciales. Leurs efforts de formation en Jamaïque ou leurs missions en Afrique de l’Ouest, quant à elles, ne sont pas dévoilées.

     

    Le major-général Rouleau, lui, estime que les choses ont drôlement changé depuis son arrivée chez les forces spéciales en 1994, lorsque tout devait rester secret. Maintenant qu’il est le patron, son équipe en dévoile-t-elle assez ? « Ce que Mike Rouleau pense, en tant qu’individu, ce n’est pas la question. En tant que commandant des forces spéciales canadiennes, je réponds aux ordres du chef d’état-major de la Défense. »

     

    Il en faut 600 de plus ?

     

    « Les Forces canadiennes feront face à une demande accrue pour les forces d’opérations spéciales », prédisait déjà le major-général dans son plan stratégique élaboré au moment de prendre les commandes il y a deux ans.

     

    « Si vous cherchez à jouer un rôle plus proactif et à développer les capacités locales d’un pays afin qu’il gère ses propres problèmes — et nombre de ces problèmes sont liés à des groupes d’insurrection —, alors il semble logique de consacrer temps et énergie à développer ce qui semble être devenu la force de premier choix », observe David Perry.

     

    Une augmentation de 20 % de ces troupes suit la croissance des dernières années, selon Christian Leuprecht. « La demande a augmenté de façon majeure, mais la croissance de l’organisation n’a pas suivi cette demande. » En recrutant 600 nouveaux membres au cours des cinq à dix prochaines années, le major-général Rouleau estime que son équipe pourra atteindre sa « pleine capacité opérationnelle ». Le chiffre aurait difficilement pu être plus élevé, remarque Thomas Juneau, puisque ces soldats d’élite sont repêchés à même les forces régulières, qui peinent déjà à recruter et à conserver suffisamment de leurs propres troupes.

     

    L’équipe d’élite doit cependant rester distincte, insistent tour à tour son commandant et les experts de la question. L’armée traditionnelle a son propre rôle, même si ses atouts semblent moins prisés ces jours-ci : opérations de combat à grande échelle, maintien de la paix ou missions de stabilisation — comme en Europe de l’Est, où l’armée canadienne participe aux efforts de l’OTAN contre la Russie.

     

    « Il y a des situations où on a besoin des forces traditionnelles », insiste Christian Leuprecht, en notant qu’il y a dix ans, peu de gens auraient prédit que des sous-marins ou des avions de chasse russes seraient aux portes du Canada. Qui plus est, le Canada intervient bien souvent pour aider un allié, ce qui rend encore plus difficile toute planification d’une possible future menace d’un autre pays.

     

    « Pour le moment, à la suite de l’Afghanistan, il y a une espèce d’essoufflement politique, et institutionnel aussi, à l’endroit de déploiements à grande échelle des forces régulières. Mais, dans cinq ans, on n’a aucune idée de ce qui va se passer », souligne à son tour Thomas Juneau.

     

    Quant à la mission de l’heure en Irak, le major-général Rouleau prévient que le boulot n’est pas terminé. Le gouvernement de Justin Trudeau a discrètement annoncé un prolongement de deux ans de la mission par voie de communiqué en juin. « Pour les six prochains mois, c’est sûr qu’on va être occupés », assure le major-général Rouleau, puisqu’il reste « des poches » de combattants du groupe EI dans le nord du pays, à Tall Afar, à l’ouest de Mossoul, ou à Hawija, entre Mossoul et Bagdad. « Je ne peux pas prédire l’avenir. Mais il y a du travail à faire. »













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