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    Légalisation de la marijuana: apocalypse ou solution miracle?

    Il est périlleux de tirer des conclusions de l’exemple américain si tôt

    1 mai 2017 | Canada
    Hélène Buzzetti - Correspondantes parlementaires à Ottawa
    Marie Vastel
    L’État du Colorado et celui de Washington ont légalisé la consommation récréative de cannabis en 2012.
    Photo: Jason Connolly Agence France-Presse L’État du Colorado et celui de Washington ont légalisé la consommation récréative de cannabis en 2012.

    Apocalypse ou solution miracle, la légalisation de la marijuana ? Certains invoquent l’exemple américain pour tirer la sonnette d’alarme, d’autres le citent pour apaiser les craintes. Mais le seul consensus qui se dégage, au sud de la frontière, c’est que toute extrapolation de leur expérience est périlleuse, car les données sont préliminaires et les cas de figure tous différents.

     

    Depuis que Justin Trudeau a officialisé la légalisation de la marijuana, en déposant son projet de loi en ce sens la semaine dernière, trois critiques ont été martelées : les jeunes vont consommer davantage cette drogue, les cas de conduite avec facultés affaiblies par le THC bondiront et le marché noir ne disparaîtra pas pour autant.

     

    Or, si l’on décortique les études statistiques des États américains qui ont légalisé la marijuana récréative au cours des dernières années, on constate qu’il serait bien hasardeux de tirer une conclusion dans un sens ou dans l’autre.

     

    Et Tom Burns, le « tsar » du pot en Oregon, le confirme. « Méfiez-vous de quiconque prétend savoir ! » prévient celui qui a été le premier responsable du programme de légalisation de la marijuana dans son État de la côte ouest. « Nous avons entendu les mêmes arguments ici, et aucun ne s’est avéré ! »

     

    Son homologue dans l’État voisin du Colorado tire la même conclusion. « Nous n’avons vu aucune augmentation statistiquement significative au taux de consommation », rapporte Andrew Freedman, qui a lui aussi été le premier directeur de la coordination de la légalisation de la marijuana.

     

    Le Colorado et l’État de Washington ont tous deux légalisé en 2012 la marijuana récréative pour les adultes.

     

    Au Colorado, deux études tendent à démontrer une légère diminution de la consommation chez les jeunes depuis la légalisation. Les données du National Survey on Drug use and Health pour le Colorado indiquent que 18,4 % des jeunes de 12 à 17 ont admis en 2014-2015 avoir consommé de la marijuana au cours du dernier mois contre 20,8 % l’année précédente. Une enquête du Department of Public Health and Environment de l’État fait aussi état d’une diminution : 21 % en 2015, contre 25 % six ans plus tôt.

     

    Même constat à Washington, où la consommation s’est avérée presque inchangée selon une enquête bisannuelle auprès des jeunes. Le Washington State Healthy Young Survey révèle que 6 % des 13-14 ans avaient consommé du cannabis dans le dernier mois en 2016, contre 9 % en 2012 (année de la légalisation) ; 17 % des 15-16 ans ont fait le même aveu en 2016, contre 19 % en 2012 ; et 26 % des 17-18 ans avaient récemment consommé en 2016, contre un taux presque identique de 27 % quatre ans plus tôt. De manière générale, les taux de consommation avaient augmenté de 2006 à 2012 et les diminutions depuis les ramènent aux niveaux d’avant.

     

    En Oregon, 8,8 % des jeunes de deuxième secondaire avaient consommé dans les 30 derniers jours en 2015, des chiffres en baisse par rapport à 10,6 % en 2009, selon le Healthy Teens Survey de l’Agence de santé de l’État. En 5e secondaire, 19,1 % ont reconnu avoir consommé dernièrement, contre 21,8 % en 2009.

     

    La perception de la drogue douce aux yeux des jeunes inquiète cependant les autorités de Washington. Car le pourcentage de 13-14 ans la considérant comme risquée est passé de 53 % à 48 % entre 2014 et 2016. « La diminution du risque perçu précède souvent une augmentation de l’utilisation », note le sondage mené chez les jeunes de l’État.

     

    Andrew Freedman note en revanche une légère augmentation de la consommation chez les adultes du Colorado. Mais à son avis ces données demeurent embryonnaires, puisque la légalisation ne s’est faite qu’il y a quelques années, et il est donc trop tôt pour savoir l’expliquer. « Il y a la possibilité non négligeable que les gens aient davantage tendance à admettre qu’ils ont fumé ou consommé de la marijuana maintenant qu’elle est légale que lorsqu’on leur posait la question avant qu’elle ne le devienne. » Et les études du Colorado n’explorent pas encore si la quantité de marijuana consommée a augmenté, fait-il remarquer.

     

    Risque sur les routes ?

     

    Les statistiques de conduite avec facultés affaiblies sont quant à elle les plus « décousues », selon M. Freedman. Notamment parce que le Colorado — comme Ottawa — a créé une nouvelle infraction lorsqu’il a légalisé la marijuana récréative et investi pour aider les ressources policières à la dénicher. Difficile d’établir si davantage de conducteurs présentant du THC dans leur sang se trouvaient sur les routes, ou s’ils ont simplement été dépistés en plus grand nombre par les nouveaux appareils de détection des policiers.

     

    Une vaste étude menée sur le sujet par l’Oregon Liquor Control Commission, en décembre 2016, dresse le même constat. « Bien que les données montrent que la conduite sous influence du THC a augmenté depuis quelques années, il n’y a aucune preuve qu’il y ait une épidémie de collisions reliées au THC. »

     

    Dans les trois États ayant légalisé la marijuana, on note une augmentation du pourcentage des accidents mortels impliquant des conducteurs sous l’influence du THC. De 13 % en 2012 au Colorado à 24 % en 2015. De 19 % en 2012 dans l’État de Washington, à 28 % en 2015. De 10 % en 2013 en Oregon à 16,5 % en 2015. Mais dans ces deux derniers cas, les fluctuations des années précédentes donnent l’impression d’un écart important alors que, dans les faits, les statistiques retrouvent les niveaux d’une décennie plus tôt.

     

    « Bien que le taux ait augmenté depuis 2004 dans les États du Colorado, de Washington et de l’Oregon, c’est en grande partie dû à la diminution substantielle de tous les accidents mortels à cette époque », note en outre le rapport de l’Oregon. Dans l’État de Washington, « malgré l’augmentation aiguë du taux entre 2013 et 2014 [passé d’environ 17 % à 26 %], le nombre total d’accidents mortels impliquant des conducteurs sous influence du THC n’était que de sept de plus en 2015 par rapport à 2004 (92 contre 85) ». Toutefois, « c’est certainement une tendance inquiétante » qu’il « ne faut pas négliger », reconnaît M. Freedman.

     

    Et le marché noir ?

     

    Quant au marché noir, il est difficile de mesurer son recul, si recul il y a. Au Colorado, le système de marijuana médicale permettait la culture de 99 plants à la maison. Résultat, elle a servi à détourner le produit chez les États voisins qui n’avaient pas légalisé la marijuana récréative, admet Andrew Freedman.

     

    Tom Burns confirme que le nombre de plantations illégales recensées par les autorités de l’Oregon a diminué, tout comme la quantité de marijuana interceptée en provenance d’autres États et du Mexique, et que le nombre d’arrestations pour trafic dans la rue est en chute. Mais difficile de tirer des conclusions, avertit-il. « Une fois que c’est devenu légal, les autorités policières se sont demandé pourquoi partir à sa recherche. S’ils arrêtent quelqu’un qui consomme dans la rue, il est très probable que la personne réponde : “j’ai acheté ceci légalement, alors foutez-moi la paix”. Alors oui, absolument, les autorités ont cessé d’en chercher. »

     

    Cela dit, il note que le marché est très sensible au prix de la marchandise légale. Quand l’Oregon, en octobre 2016, a imposé des règles plus strictes sur la vérification du produit (pour s’assurer de l’absence de pesticides, par exemple), le prix a augmenté. « Nous avons alors vu une diminution des ventes légales de marijuana. Nous présumons que les gens se sont à nouveau tournés vers le marché noir. »

     

    Justin Trudeau se disait convaincu encore cette semaine, en entrevue avec Vice, qu’à choisir entre acheter de la marijuana au crime organisé ou dans un commerce légal qui en garantit la qualité, les citoyens opteraient pour la seconde option.

     

    Andrew Freedman met néanmoins en garde le gouvernement canadien. « Je ne sous-estimerais pas le boulot de juguler toutes les autres méthodes par lesquelles les gens se procuraient jusque-là de la marijuana, que ce soit en les amenant à rejoindre le système légal ou en leur disant que ce qu’ils font est illégal et qu’ils vont faire l’objet d’accusations. »













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