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    Idées

    Famines, guerres et vente d’armes: et l'humain?

    18 mars 2017 | Patrick Cloos - Professeur à la Faculté des arts et des sciences de l'Université de Montréal | Canada
    «Nous vivons une période plutôt sombre où le respect de la dignité humaine n’est plus une priorité pour le Canada», soutient l'auteur.
    Photo: John D. McHugh Agence France-Presse «Nous vivons une période plutôt sombre où le respect de la dignité humaine n’est plus une priorité pour le Canada», soutient l'auteur.

    De nombreux médias nationaux et internationaux font présentement état de famines ou de menaces de famine touchant des pays de la corne de l’Afrique et le Yémen, pays qui en est séparé par le golfe d’Aden. L’Organisation des Nations unies vient de lancer un cri d’alarme à ce propos. La longue sécheresse sévissant depuis des années dans la région est bien entendu incriminée. Cependant, Rony Brauman, directeur d’études à la fondation Médecins sans frontières, déclarait récemment, avec raison : « La famine n’est pas un phénomène naturel, comme il l’a longtemps été dans le passé et comme il le demeure dans les mémoires. La famine est un phénomène fabriqué par l’homme, dans des conditions particulières. […] Ce sont d’abord les conflits, les déplacements de population et la prédation politique qui sont à l’origine de ces famines. »

     

    Parmi les pays touchés, la Somalie, le Soudan et le Yémen, trois des sept pays qui ont été visés par un décret anti-immigration émis par le gouvernement Trump, lequel considère ces pays comme une source potentielle de terroristes. Un décret qui a fait la une des médias nationaux et internationaux et qui a entre-temps été invalidé par un juge fédéral américain.

     

    L’année précédente, le premier ministre canadien nouvellement élu accueillait, de son côté, des milliers de « réfugiés syriens » sauvés d’un désastre humanitaire causé par un terrible conflit. Une image qui, de prime abord, contraste avec celle de son homologue américain. Toutefois, la même année, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement Trudeau autorisait la vente d’appareils militaires à l’Arabie saoudite, un contrat qui rapportera à l’industrie canadienne plusieurs milliards de dollars. Cela étant dit, selon le rapport 2015 du ministère canadien des Affaires mondiales sur les exportations de marchandises militaires, l’Arabie saoudite était déjà l’une des destinations principales (14,1 %) des ventes de matériel militaire canadien autorisées par la loi. On peut également lire sur le site Internet de ce ministère que le Yémen est également une destination des exportations militaires, mais pour un montant déclaré (32 000 $) qui se situe bien en deçà de celui de son proche voisin dans la péninsule Arabique, qui représentait en 2015 la seconde destination en matière de valeur exportée (95 640 705 $).

     

    Ce ministère précise, encore et toujours sur son site Internet, qu’en vertu des lignes directrices de la politique de contrôles à l’exportation approuvées en 1986 par le cabinet, le Canada contrôle rigoureusement les exportations de matériel militaire vers les pays « qui sont engagés dans un conflit ou risquent de l’être sous peu ».

     

    Des milliers de morts

     

    Pourtant, les diverses exactions commises par l’État saoudien sont nombreuses, selon Amnistie internationale, non seulement à l’intérieur de ses frontières (tortures et mauvais traitements, exécutions injustes et secrètes, détention arbitraire), mais également au Yémen. Une coalition menée par l’Arabie saoudite est responsable, selon les Nations unies, depuis son entrée en guerre au Yémen en mars 2015, de milliers de morts parmi la population civile de ce pays d’environ 25 millions d’habitants. La situation y est apparemment désastreuse pour les populations qui subissent des « violences politiques, mafieuses et djihadistes », comme le soulignait il y a quelques mois Louis Imbert, journaliste au Monde.

     

    Selon le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies, des dizaines de milliers de personnes auraient fui le Yémen en traversant la mer Rouge pour se rendre dans un des pays de la corne de l’Afrique. Plus encore ont pris le chemin inverse. Et beaucoup sont morts noyés durant cette traversée souvent périlleuse. Pour ceux qui atteignent la côte yéménite, le calvaire ne fait que commencer, vu l’insécurité et la guerre qui y règnent, une situation qui ouvre la voie à de multiples exactions. Ainsi, selon l’organisation onusienne, des millions de personnes sont menacées par la famine et ont urgemment besoin d’une assistance humanitaire.

     

    À la lumière de ces événements, qui ne datent pourtant pas d’hier et qui auraient dû être pris en compte dans l’évaluation du contrat avec l’Arabie saoudite, il semble impertinent et incohérent pour un pays comme le Canada, grand défenseur des valeurs démocratiques, d’avoir autorisé la vente de matériels militaire à des pays qui sont en guerre depuis plusieurs années. Plus globalement, quel sens peut-on encore donner à la Déclaration universelle des droits de l’homme (dont le Canada est l’un des concepteurs) et, plus localement, à la Charte des droits et libertés ?

     

    Nous vivons une période plutôt sombre où le respect de la dignité humaine n’est plus une priorité pour le Canada. La logique économique et financière a pris le dessus. Et une fois de plus, en désespoir de cause, la crise humanitaire guidera l’action. Aux dépens de la liberté des peuples.













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