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    150e du Canada: un caméléon en caleçon en cadeau

    5 décembre 2016 | Hélène Buzzetti - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada
    Pour le cliché mettant en vedette le premier ministre et son homologue français, Manuel Valls, lors d’une conférence de presse, l’artiste s’est métamorphosé en journaliste, calepin à la main, pour se fondre dans le décor diplomatique du parlement.
    Photo: Rip Hopkins Pour le cliché mettant en vedette le premier ministre et son homologue français, Manuel Valls, lors d’une conférence de presse, l’artiste s’est métamorphosé en journaliste, calepin à la main, pour se fondre dans le décor diplomatique du parlement.

    Woody Allen a fait un malheur avec son Zelig, ce personnage-caméléon prenant jusqu’à la morphologie des gens qui l’entouraient dans un désir d’être accepté. Une génération de jeunes et de moins jeunes se sont amusés — et usé la vue — à chercher Charlie. Et c’est en droite ligne avec ces deux oeuvres pourtant bien différentes que s’inscrira celle de Rip Hopkins, un photographe recruté par les deux mères patries du Canada pour lui offrir un cadeau à l’occasion de son 150e anniversaire.

     

    Étant né anglais, mais ayant grandi français, Rip Hopkins s’est tout naturellement imposé lorsque la France et la Grande-Bretagne ont voulu s’associer pour marquer ensemble les 150 ans de la Confédération outre-Atlantique. Le présent prendra donc la forme d’une exposition comptant 150 portraits de Canadiens. Bien que tous différents, ces 150 clichés — d’un policier ou d’un prêtre, d’un autochtone ou d’un chasseur, d’un retraité ou d’un tatoué et même de l’incontournable premier ministre rock-star — ont pourtant tous un point en commun : le portraitiste s’y cache.

     

    Tantôt Rip Hopkins se fait tout discret, presque invisible, lorsqu’il joue le réceptionniste dans le bureau du maire d’Ottawa ou lorsque, dans son habit immaculé de valet, il se fond au mur de marbre blanc du bureau de l’ambassadeur français au Canada. Tantôt, il occupe au contraire tout le centre de la photo, ici enfourchant une motocyclette pétaradante, là faisant la cour à une jolie propriétaire de camionnette aux couleurs démodées du flower power. Toujours, le photographe actionne son appareil grâce à une petite télécommande dissimulée.

     

    La méthode de travail de Rip Hopkins pour ce projet a de quoi surprendre. « Chaque fois, j’arrive et je me mets à poil et ensuite ce sont les gens avec lesquels je suis qui m’habillent. Je vais chez la police, chez le maire, je vais à l’église et chaque fois, je suis habillé comme les personnes photographiées », raconte-t-il au cours d’un entretien téléphonique avec Le Devoir. Précisons que par « à poil », l’artiste veut vraiment dire « en caleçon »

     

    Certes, cette façon de faire vise d’abord à mettre le sujet à l’aise. « En me mettant à poil, je me mets à nu, explique-t-il. Ça veut dire qu’on est en position de fragilité et que les personnes photographiées sont en position de force. Souvent en photographie, le photographe est en position de force. On vise avec l’appareil comme avec un fusil. On prend une photo, on prend de l’autre. Ce n’est pas une procédure dans laquelle on donne beaucoup. On est un peu le chasseur. Aussitôt qu’on retourne sa veste, on se met en position où ce sont les personnes qui nous protègent. Et quand je mets leurs vêtements, ils sentent tout de suite que je fais partie de leur univers. »

     

    Une question d’identité

     

    Il y a bien eu quelques entorses au modus operandi. Non, Rip Hopkins ne s’est pas déshabillé en présence de Justin Trudeau. Pour ce cliché-là (où on voit le premier ministre en compagnie de son homologue français Manuel Valls lors de leur conférence de presse conjointe au Parlement), l’artiste s’est contenté d’emprunter l’imperméable du responsable canadien de la logistique ainsi qu’un calepin et un crayon pour se fondre à l’attroupement de journalistes. Et Hopkins ne s’est pas plus mis en caleçon dans la basilique-cathédrale Notre-Dame d’Ottawa. Il n’a qu’enfilé par-dessus ses vêtements la soutane prêtée par monseigneur Berniquez.

     

    Mais la mise à nu de Hopkins ne vise pas que le confort du sujet photographié. Elle se veut aussi une façon d’aborder le thème de l’identité, au coeur de l’oeuvre-étrenne du photographe.

     

    « Quand on arrive au Canada, au bout de trois ou quatre ans, on est Canadien. Tandis qu’en France ou en Grande-Bretagne, c’est au bout de trois générations qu’on devient Français ou Anglais. » En prenant l’allure de ses sujets, le photographe a voulu prouver cette plasticité identitaire. Mais il voulait aussi amener les gens à s’interroger sur leur vision de l’identité.

     

    « C’est comme “Où est Charlie” », continue-t-il, soulignant l’aspect « ludique » de sa démarche. « Les gens doivent me chercher dans la photo et ils se posent alors la question par rapport à l’identité. Est-ce que l’identité de quelqu’un est juste la façon dont il se montre, se tient ? Est-ce que j’ai des préjugés ? »

     

    Il donne l’exemple des photos prises à l’auberge de jeunesse d’Ottawa, nichée dans un ancien pénitencier (lire à ce sujet Le Devoir du 25 juillet 2013). Il s’est amusé à croquer le portrait d’une touriste du Liberia que, tout de suite, les gens voyant la photo prennent pour une prisonnière. Il a refait la photo avec « quelqu’un qui n’est pas black mais qui est habillé pareil, et tout de suite, les gens pensent que c’est la directrice de la prison. C’est fou ! ».

     

    Les quatre saisons

     

    Rip Hopkins est déjà venu au Canada en mai pour saisir le printemps et l’été, une fois en octobre pour profiter des couleurs automnale et reviendra en février croquer la froidure hivernale. Mais pour chacune de ses visites, il choisit Ottawa. Pas question d’aller ailleurs pour compléter le projet. Cette sédentarité est volontaire.

     

    « Les 25-45 ans sont faciles à rencontrer : ils ont des postes professionnels visibles. Quand on voyage, on rencontre toujours ces gens-là. Alors que si on reste toujours au même endroit longtemps, on est obligé de creuser pour avoir les personnes âgées, les enfants, ceux qui s’adonnent à des activités un peu obscures. »

     

    En outre, se réjouit-il, « j’aime bien les villes qui ne sont pas sexy ». « Avec une ville qui n’est pas sexy, les gens sont beaucoup plus accueillants parce qu’ils sont moins suffisants. On dit souvent que les belles filles, elles n’ont pas beaucoup à travailler parce que c’est la beauté qui porte l’intérêt des autres envers elles. Les filles qui ne sont pas très belles sont souvent bien plus intéressantes parce qu’elles doivent travailler autre chose pour qu’on s’intéresse à elles. […] C’est pareil avec les villes ! À Paris, New York ou Londres, les gens sont souvent pressés et se donnent une certaine importance. »

     

    Au moins un avantage à vivre à Ottawa, donc ! Ottawa 2017 présentera le projet Canada Canada tandis que l’exposition de photos sera dévoilée le 28 avril 2017, à temps pour l’anniversaire.













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