Ottawa a privilégié certains réfugiés

La députée conservatrice Michelle Rempel a défendu la directive de l’ancien gouvernement.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne La députée conservatrice Michelle Rempel a défendu la directive de l’ancien gouvernement.

L’ancien gouvernement de Stephen Harper a bel et bien priorisé certaines minorités de réfugiés syriens, et de ce fait exclu des membres de la majorité musulmane, confirme un haut fonctionnaire. Une pratique jugée normale par les conservateurs. Mais « discriminatoire » par le Conseil canadien pour les réfugiés.

Les efforts du gouvernement fédéral pour venir en aide aux populations les plus persécutées par le groupe armé État islamique ont été décortiqués en comité parlementaire cette semaine. Les conservateurs et des représentants de la minorité religieuse yézidie d’Irak et de Syrie somment Ottawa d’en faire davantage pour héberger rapidement les réfugiés de cette communauté. Au fil des témoignages, le comité a appris que le gouvernement actuel ne surveillait pas les arrivées de réfugiés par origine ethnique, appartenance religieuse ou orientation sexuelle.

Mais l’un des sous-ministres qui ont dirigé le programme d’accueil de réfugiés syriens a en revanche confirmé mercredi que le précédent gouvernement conservateur avait « dérogé à la pratique normale » et s’était mis à procéder à cette classification des entrées au pays, l’an dernier. Le ministère de l’Immigration a reçu l’ordre du gouvernement de Stephen Harper, début 2015, de « surveiller si les réfugiés syriens réinstallés étaient membres de minorités ethniques ou religieuses vulnérables ou membres de la communauté lesbienne, gaie, bisexuelle, transgenre et intersexe », a relaté David Manicom, sous-ministre adjoint à Citoyenneté et Immigration. Ce nouveau critère faisait partie de « neuf secteurs de priorité ». La pratique a cessé à l’automne 2015, lorsque le nouveau gouvernement a entamé son programme d’accueil de réfugiés syriens.

Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Les efforts du gouvernement fédéral pour venir en aide aux populations persécutées par le groupe EI ont été décortiqués en comité parlementaire cette semaine.

Or, la directive conservatrice n’était pas « d’exclure ou de discriminer » certains réfugiés, a rétorqué la députée de l’opposition Michelle Rempel. « Ce n’était pas littéralement une pratique d’exclusion, a convenu M. Manicom. Dans les faits, bien entendu, si vous établissez certaines priorités, vous en dépriorisez. » Résultat : le nombre de réfugiés issus de la majorité musulmane sunnite s’est « probablement statistiquement » retrouvé diminué, a indiqué le haut fonctionnaire, qui a pris la peine lors de son témoignage d’aborder cette information qui avait circulé en pleine campagne électorale.

« On ne veut pas créer de xénophobie ou de racisme, a répliqué la conservatrice Michelle Rempel. Mais si on établit une priorité visant à accueillir un groupe menacé de génocide [les yézidis], ne devrait-on pas voir si notre système fonctionne ou non en surveillant qui entre en vertu de ce programme ? »

C’est une chose de vérifier l’efficacité d’un programme dédié à un seul sous-groupe de réfugiés, a admis le sous-ministre adjoint Manicom, mais « c’est très différent » de le faire systématiquement pour tous les réfugiés syriens ou irakiens. « Une décision du gouvernement de récolter ces informations sur toutes les entrées — peu importe qu’elles soient pertinentes ou pas —, cela soulèverait bon nombre de préoccupations pour le commissaire à la vie privée. »

Cette pratique du gouvernement conservateur est carrément « horrible » et « inacceptable », de l’avis de la directrice du Conseil canadien pour les réfugiés, Janet Dench. La conservatrice Michelle Rempel a beau parler d’une simple récolte d’information, afin de voir l’efficacité du programme d’accueil, Mme Dench estime que « si on est en train de recueillir les informations, c’est parce qu’on veut faire quelque chose avec. Prioriser [les demandes] peut-être. […] C’est de la discrimination. »

Entre janvier et novembre 2015, 306 réfugiés syriens parrainés par le gouvernement fédéral sont arrivés au pays.

Une aide aux yézidis à l’étude

Ottawa est cependant bien conscient des horreurs subies par les yézidis — qui ont pour la plupart fui la Syrie pour l’Irak. Et le gouvernement a la « flexibilité » d’adopter des « politiques humanitaires » pour « faciliter l’immigration » afin de répondre à des « circonstances temporaires ». « Les yézidis, qui font face à de graves violations de leurs droits fondamentaux et de terribles affronts à leur dignité, font partie de ces groupes et nous continuons de suivre l’évolution dans le nord de l’Irak », a indiqué au comité le sous-ministre adjoint David Manicom.

Le fédéral doit cependant évaluer la possibilité de mettre en place des mécanismes dans la région, en toute sécurité. « Donc c’est faisable », a demandé la néodémocrate Jenny Kwan. « Je ne sais pas », a nuancé M. Manicom. Car tout dépend de la situation sur le terrain. « Quelle sera la situation à Erbil, dans un mois, je ne le sais pas. »

Le comité parlementaire de l’immigration évaluait cette semaine les politiques du gouvernement pour venir en aide aux plus vulnérables — les yézidis, mais aussi les persécutés d’Ukraine ou du Soudan du Sud. Les députés comptent faire rapport à l’automne. Déjà, conservateurs et néodémocrates estiment qu’Ottawa doit agir de toute urgence pour aider les yézidis, menacés de génocide par le groupe EI.

11 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 21 juillet 2016 07 h 05

    Est-ce que l'Arabie saoudite pratique la discrimination systémique ?

    On se doit d'aider ceux qui sont persécutés et qui n'ont commis aucun crime à part d'être ce qu'ils sont. Pour la Syrie, les Kurdes, les alaouites, les chiites, les Druzes, les yézidis, les soufis et évidemment les chrétiens, comme pour toutes les autres minorités, nous viennent à l'esprit.

    Pour la majorité sunnite qui s'est révoltée contre le régime de Bachar el-Assad, disons qu'on ne versera pas beaucoup de larmes. Ce sont eux qui ont commencé la guerre civile en Syrie en s'en prenant à une dictature. Les dictatures réagissent toujours de la même façon; brutalement. Mais remplacer un gouvernement laïc où toutes les communautés vivaient dans une certaine harmonie pour finir avec une dictature islamique dont les lois sont basées sur la charia, disons que cela aurait été un pire poison. Et par leurs actions, ils ont engendré des groupes comme l'EI et d'autres aussi néfastes pour l'humanité.

    Ce qu'on ne comprend pas, pourquoi est-ce que les pays du golfe ayant les mêmes affinités religieuses et sociales ne les accueillent-ils pas ? L'Arabie saoudite, dont la majorité des citoyens est sunnite, nous vient tout de suite en tête. C'est un pays riche et pourtant elle n'est pas levé le petit doigt pour venir en aide aux réfugiés sunnites de la Syrie. En fait, elle a fermé ses frontières parce qu'il faut un visa, un passeport et être financièrement bien nanti pour accéder à la citoyenneté de ce pays. Même phénomène pour les pétromonarchies au Qatar et au Kuwait.

    Pour la discrimination, eh bien, les groupes extrémistes islamistes sont tous sunnites. Cette majorité de l'islam pratique une religion très orthodoxe dont une branche, le wahhabisme, est une vision fondamentaliste de l'islam. On imagine que c'est à cause de l'éternel conflit entre les sunnites et les chiites qui est à l'origine de ce drame humain. Les sunnites ont peur de perdre la main mise du pouvoir. Alors, pour les appels à la discrimination, on repassera jusqu'à que ces groupes nous rejoignent au 21e s

    • David Cormier - Abonné 21 juillet 2016 10 h 13

      Je suis entièrement d'accord avec vous. Et d'ailleurs, j'étais tout autant d'accord avec l'approche de Harper en la matière et pourtant c'est bien une des rares fois où j'ai été d'accord avec lui.

      Pendant qu'en pleine campagne électorale l'été dernier, le NPD et le parti libéral avaient lancé une course à qui promettrait d'accueillir le plus de réfugiés à la suite du placardage de la photo d'un enfant mort partout dans les médias et les médias sociaux, les Conservateurs prônaient une certaine prudence quant à l'accueil de réfugiés et voulaient accorder la préséance aux minorités persécutées par Daech (chrétiens, yézidis, etc.).

      Il me semble que c'était une approche raisonnable, mais c'est plutôt les partisans d'une course folle à l'accueil de migrants qui ont gagné. Et ces mêmes personnes continuent avec leur approche visant à culpabiliser la partie de la population qui prône une certaine prudence et d'accorder la priorité aux plus persécutés.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 21 juillet 2016 16 h 50

      M. Dionne, je suis d’accord avec beaucoup de choses que vous avez dites.

      Mais je nuancerais au sujet de la majorité sunnite (pour laquelle, dites-vous, vous ne verserez pas de larmes).

      Lorsque le Printemps arabe a atteint la Syrie, cette majorité a été appelée à la révolte par les prêches de leurs imams sunnites, prêches expédiés par courriel ou par télécopieur en provenance d’Arabie saoudite.

      C’est l’Arabie saoudite qui tirait les ficelles.

      Après que le Printemps arabe ait été écrasé dans le sang, l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie ont appelé des mercenaires de partout à venir renverser le régime de Bachar el-Assad. Ils les ont équipés en armes et munitions.

      Donc les souffrances de la majorité sunnite ne sont pas le prix de leur révolte. Avec 250,000 morts, quatre millions de réfugiés et 7 à 12 millions de personnes déplacées à l'intérieur du pays, ils sont victimes. Ce sont des victimes, plus que les autres, des visées expansionnistes de l’Arabie saoudite qui veut, comme vous l’avez si bien dit, remplacer le régime brutal et laïque de Bachar el-Assad par un régime tout aussi brutal mais islamiste.

      Puisque le sujet vous intéresse, je vous inviterais à lire sur l'internet la série de trois longs textes intitulés 'L'ABC de la guerre en Syrie' que j'ai écrits.

    • Cyril Dionne - Abonné 21 juillet 2016 19 h 14

      M. Martel, personne ne versera de larmes pour la majorité sunnite en Syrie. Personne. Ils ont créé leur propre malheur tout en pensant que l'Occident aurait intervenu en Syrie dans cette situation géopolitique.

      La raison principale de ce soulèvement n'a rien à voir avec l'Arabie saoudite et les autres factions islamo-fascistes. Il y a eu une pénurie d'eau potable dans ce pays à cause des changements climatiques prononcés dû presque inclusivement à la surpopulation. Alors, les fermiers ont quitté la campagne pour aller s'établir dans les villes. Évidemment, il n'y avait aucun travail. Des gens désœuvrés peuvent causer beaucoup de problèmes.

      Les Américains ont dépensé plus de 5 milliards pour lever une armée dédiée au renversement du régime sanguinaire de Bachar el-Assad. À la fin, ils se sont retrouvés avec seulement trois soldats puisque tous les autres avaient emprunté la voie du djihad. Et toutes les armes de la CIA se sont retrouvées dans les mains de nos mal-aimés de l'EI, Hillary Clinton oblige.

      Pour vos musulmans sunnites, poser-leurs les trois questions suivantes : Êtes-vous d'accord avec la liberté d'expression, ce qui veut dire pouvoir critiquer les religions ? Secundo, êtes-vous d'accord avec l'égalité pour tous dans une société moderne ? Cela sous-entend aussi que les minorités sexuelles ou autres, incluant les femmes, sont égales aux yeux de l'État. Enfin, êtes-vous d'accord avec le mur jeffersonien ou bien la séparation des croyances personnelles avec l'État ? S'ils répondent négativement à seulement une de ces questions, eh bien, les démocraties occidentales ne sont pas pour eux.

      L'islam doit se réformer et personne ne le fera pour eux. Sinon, tous peuvent rester chez eux. Demandez aux français ce qu'ils en pensent ?

      En passant, les reportages de "Frontline" sont excellents et décrivent bien la situation dans ce pays. Il n'y aucun groupe modéré en Syrie et à la fin de cette guerre civile, les gagnants le feront payer très cher aux perdan

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 22 juillet 2016 09 h 42

      Cyril Dionne écrit : "Il y a eu une pénurie d'eau potable dans ce pays à cause des changements climatiques prononcés dû presque inclusivement à la surpopulation.."

      J'ai lu cette théorie entre le climat et les révoltes. Dans le cas de la Syrie, je n'y crois pas.

      Selon le CIA WorldFactBook, l'urbanisation en Syrie était déjà de 56,1% en 2011 (avant la guerre dans ce pays). Or le début de révolte en Syrie coïncide avec le Printemps arabe : ce phénomène a débuté en Tunisie pour se répandre comme une trainée de poudre en Égypte, en Syrie, en Libye, en Arabie saoudite et au Bahrein.

      Y a-t-il eu soudainement pénurie d'eau potable de décembre 2010 à février 2011 dans tous ces pays ? Si oui, pourriez-vous me donner une référence à ce sujet.

    • Cyril Dionne - Abonné 22 juillet 2016 19 h 25

      M. Martel, en réponse à votre commentaire, voici ce que disait les scientifiques au sujet de la pénurie d'eau en Syrie :

      "In Syria, a devastating drought beginning in 2006 forced many farmers to abandon their fields and migrate to urban centers. There’s some evidence that the migration fueled the civil war there, in which 80,000 people have died. “You had a lot of angry, unemployed men helping to trigger a revolution,” says Aaron Wolf, a water management expert at Oregon State University, who frequently visits the Middle East."

      Désolé, mais c'est en anglais. Et maintenant, c'est 250 000 victimes.

  • Michel Lebel - Abonné 21 juillet 2016 07 h 11

    Un génocide

    Selon les Nations unies, l'État islamique commettrait actuellement un génocide contre les yézidis. Les membres de cette minorité méritent donc d'être particulièrement protégés par le Canada. Cela me semble évident.

    Michel Lebel

    • Jean-Charles Morin - Abonné 21 juillet 2016 16 h 10

      Pour une fois, je suis d'accord avec vous.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 21 juillet 2016 16 h 27

      M. Lebel, que savez-vous du nombre de Yézidis ?

      Selon Wikipédia, dans les pays où ils ne sont pas menacés, il y en aurait 50,000 en Allemagne, 180,000 dans les anciennes républiques soviétiques et 100,000 en Turquie.

      Depuis des décennies, les Yézidis cultivent la haine des Musulmans, ce qui n’est pas commode pour eux dans les pays où les Musulmans sont très majoritaires, comme en Irak, en Iran et en Syrie.

      Dans ce dernier pays, on ne connait pas leur nombre puisque le régime laïc de Bachar el-Assad se refusait à dénombrer les différentes confessions religieuses, tous les citoyens étant égaux aux yeux de l’État.

      Les Yézidis sont un des rares peuples qui pratiquent encore la lapidation (des femmes, essentiellement). Leur culture, très éloignée de la nôtre, est une embuche à leur intégration à la société canadienne. Voilà sans doute pourquoi le Canada n’a accueilli que trois Yézidis au cours des neuf années où ils ont été au pouvoir.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 juillet 2016 07 h 11

    Mais Trudeau a privilégié les réfugiés Syriens aux dépens des Africains

    Des tas de migrants Africains ont vu leurs demandes d'admission au Canada repoussées alors que Trudeau donnait la priorité aux Syriens.

    Guerres civiles en Afrique, Boko Haram et le djihadisme ainsi que Al Qaeda. Les médias d'ici n'en parlent pas; ils n'en ont que pour la Syrie.

    Radio Canada n'a mëme plus de correspondant en Afrique.

    • Yves Nadeau - Abonné 21 juillet 2016 09 h 39

      Pendant mes années passées en Afrique, mes amis africains avaient cette réplique au manque d'intérêt de l'Occident: «Nobody cares about Africa». Direct et juste: l'intérêt pour l'Afrique se limite à ses larges ressources naturelles et non pas à ses habitants. Et Radio-Canada fait de plus en plus «dans le (très) local».