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    Entrevue avec la ministre Jane Philpott

    L’aide à mourir, une affaire de médecins aussi

    15 juin 2016 | Hélène Buzzetti - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada
    La ministre de la Santé Jane Philpott est elle-même médecin de formation.
    Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne La ministre de la Santé Jane Philpott est elle-même médecin de formation.

    À ceux qui reprochent au gouvernement de Justin Trudeau d’avoir manqué d’ambition avec son projet de loi sur l’aide médicale à mourir, la ministre de la Santé Jane Philpott réplique qu’il n’y a pas que les patients impliqués dans ces décisions : il y a des médecins aussi. Plus on s’éloigne du moment de la mort prévisible d’un patient, plus il est déchirant pour un médecin de précipiter celle-ci. Et ce déchirement est encore plus vif quand les médecins sont appelés à appliquer des directives anticipées données des années auparavant.

     

    C’est un euphémisme de dire que la décision d’Ottawa de limiter l’accès à l’aide médicale à mourir aux personnes dont la « mort naturelle est devenue raisonnablement prévisible » a été contestée. Le NPD, le Bloc québécois, le ministre québécois de la Santé Gaétan Barrette, certains constitutionnalistes, au moins deux députés libéraux, le Sénat : nombreux sont ceux qui croient que cette aide devrait être ouverte à toute personne souffrante, qu’elle soit mourante ou pas. En entrevue avec Le Devoir, Mme Philpott, qui est elle-même médecin, invite ces gens à envisager la question par la lorgnette du corps médical.

    Demander aux médecins de faciliter la mort prématurée de gens qui autrement ne seraient pas proches de la mort relève d’une tout autre logique
    Jane Philpott
     

    « Les médecins comprennent leur responsabilité de soulager la douleur, en particulier à la fin de la vie. Nous voulons tous épargner à nos patients des souffrances indues lorsqu’ils ont atteint ce point où ils mourront de toute manière, explique la ministre-médecin. Mais de demander aux médecins de faciliter la mort prématurée de gens qui autrement ne seraient pas proches de la mort relève d’une tout autre logique et nous devons l’étudier en tant que société. »

     

    Directives anticipées

     

    Les hésitations de la ministre se répètent lorsqu’on aborde la question des directives anticipées. De telles directives permettraient à une personne recevant un diagnostic de démence (l’Alzheimer par exemple) de signifier à l’avance, en prévision du moment où elle ne sera plus lucide pour le faire, son désir qu’on la tue lorsque certaines conditions seront remplies. Le corollaire des directives anticipées est que le médecin tuera une personne qui n’est plus en mesure de consentir à sa mort. La ministre estime que cet aspect de la question est trop souvent ignoré par ses critiques.

     

    « Je suis très contente que vous posiez la question. On parle très peu de la perspective des médecins et cette perspective est importante. Dans une telle décision, il y a deux personnes impliquées : le patient et celui qui fournit l’aide à mourir. Il est extrêmement difficile pour ce fournisseur et la famille de mettre en application les directives anticipées. » Mme Philpott cite le cas des Pays-Bas où, malgré la possibilité de faire de telles directives anticipées, celles-ci ne sont que « très rarement » respectées.

     

    La ministre évoque le cas hypothétique d’une personne qui aurait demandé qu’on la tue lorsqu’elle ne sera plus capable de s’alimenter et de s’habiller par elle-même. « Reportons-nous 10 ans plus tard. Le médecin est appelé à rencontrer cette personne qui remplit peut-être tous ces critères, mais qui n’a pas l’air de souffrir pour autant et à qui il lui est impossible de demander si elle veut vraiment que ses directives anticipées soient appliquées. […] On peine à confirmer que c’est vraiment le désir de la personne. C’est une énorme responsabilité pour un professionnel de la santé de s’assurer que la personne pense encore la même chose. »

     

    Elle, en tant que médecin, le ferait-elle ? Jane Philpott hésite. Son visage se contorsionne. On sent le malaise. Elle finit par décliner la question, ne voulant pas personnaliser le débat, mais ajoute quand même : « Je peux voir pourquoi ce serait très difficile. » Elle rappelle qu’à l’heure actuelle, les directives anticipées existent pour d’autres conditions médicales et la preuve empirique démontre qu’elles sont souvent ignorées.

     

    Le projet de loi C-14 stipule que six mois après son adoption, le gouvernement devra lancer une réflexion sur l’élargissement du régime d’aide à mourir (aux mineurs, aux personnes atteintes de maladie mentale) et sur les directives anticipées. La ministre précise que ses inquiétudes ne doivent pas être comprises comme si une décision avait déjà été prise.

     

    « Cela ne veut pas dire qu’il ne sera jamais possible d’ajouter les directives anticipées au régime d’aide médicale à mourir, dit-elle. Mais je pense que les gens doivent accepter la réalité que ce n’est pas facile. »

     

    Lundi, le Sénat a longuement débattu d’un amendement à C-14 qui aurait permis les directives anticipées. Il a été rejeté massivement, à 47 voix contre 23.

     

    Conflit avec le Sénat

     

    Le projet de loi C-14 reviendra à la Chambre des communes mercredi après avoir été voté par le Sénat. Le changement le plus important ayant été apporté est justement l’élargissement du régime aux personnes qui ne sont pas en fin de vie. La ministre Philpott avait indiqué son malaise, mais disait attendre de voir quels garde-fous le Sénat ajouterait avant de se prononcer. Or, il n’y en a eu aucun.

     

    « Le Sénat avait des amendements qui auraient ajouté des garde-fous, mais ils ont été rejeté. Il n’y a donc aucun garde-fou qui a été ajouté dans le projet de loi », déplore-t-elle. Est-ce à dire que son gouvernement s’y opposera, lançant de facto les hostilités avec la Chambre haute ? « Je m’inquiète que l’équilibre délicat du projet de loi ait été modifié d’une façon préoccupante », répond diplomatiquement la ministre. Elle finit par lâcher : « Je ne veux pas me prononcer car la décision n’est pas la mienne seule. » Le lobbying au cabinet peut commencer.













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