Aide à mourir: Robert-Falcon Ouellette, le libéral qui a dit non

Multi-instrumentiste, Robert-Falcon Ouellette jouait de l’euphonium (tuba ténor) dans la fanfare de rue qui se produisait pendant le Festival d’été de Québec, la Fanfarniente della Strada.
Photo: Jake Wright Multi-instrumentiste, Robert-Falcon Ouellette jouait de l’euphonium (tuba ténor) dans la fanfare de rue qui se produisait pendant le Festival d’été de Québec, la Fanfarniente della Strada.

Dans le chœur rouge qui a entonné à l’unisson le « oui » législatif, il a été le seul à briser les rangs et à dire « non ». Robert-Falcon Ouellette est l’unique libéral à s’être levé mercredi soir dernier pour s’opposer au projet de loi C-14 de son gouvernement légalisant l’aide médicale à mourir. Le député autochtone ne pouvait appuyer ce qu’il considère comme un aval étatique au suicide alors que ce mal ravage les siens. Et l’anthropologue diplômé de l’Université Laval se demande si ce n’est pas la vie qui s’en trouve dévalorisée.

« C’est une décision mûrement réfléchie », explique-t-il au Devoir — dans un excellent français — le lendemain du vote. « Après avoir vu ce qui se passait à Attawapiskat, Cross Lake, dans les communautés autochtones, je ne suis pas convaincu qu’on prend les bonnes décisions pour notre société. C’est bien de prendre une décision pour le monde de Montréal ou de la ville de Québec ou la personne moyenne de la société en général. Mais les lois ne sont pas faites seulement pour eux. Elles ont un impact sur toute la société, sur tous les groupes qui composent la société. »

Robert-Falcon Ouellette souligne que les grandes villes offrent un anonymat permettant à un malade ou à une personne âgée de demander de mettre fin à ses jours sans que le voisinage en sache un mot. Il en va tout autrement dans une petite communauté. Il donne l’exemple de Sheridan Hookimaw, une jeune fille de 13 ans qui s’est suicidée près de la rivière traversant Attawapiskat, dans le nord de l’Ontario, et dont le corps a été retrouvé en octobre dernier. Dans une vidéo enregistrée à l’intention de sa famille, elle explique qu’elle n’en pouvait plus de souffrir, elle dont la situation médicale l’obligeait à recevoir des soins chaque semaine en dehors de la communauté.

Robert-Falcon Ouellette perçoit cet événement comme l’étincelle ayant déclenché la vague de suicides dans la communauté de 2000 âmes. « Le système était incapable de gérer la douleur qu’elle subissait. […] Elle, en posant ce geste, a fait en sorte qu’une chaîne a commencé tout de suite après, avec une centaine de tentatives de suicide dans la communauté. »


Le suicide étranger

Robert-Falcon Ouellette, un Cri de la première nation saskatchewanaise Red Pheasant, a travaillé 19 ans au sein des Forces armées canadiennes, notamment à Valcartier. Père de cinq enfants, l’homme de 39 ans a été élu pour la première fois au Parlement comme député de Winnipeg-Centre. Pendant un bref instant, il a convoité le poste de président de la Chambre des communes, mais une déclaration malheureuse sur le fait qu’il pourrait ainsi « convoquer le premier ministre à sa chaise » de président pour obtenir des fonds pour sa circonscription, alors que la fonction se doit d’être non partisane, l’a forcé à retirer sa candidature.

M. Ouellette a vécu à Québec et a même fait partie de la fanfare ambulante Fanfarniente della Strada qui se produisait au Festival d’été et dans laquelle il jouait de l’euphonium (tuba ténor). Il a obtenu un doctorat à l’Université Laval sur l’évaluation des programmes scolaires autochtones dans une perspective crie et métisse.

C’est ce pedigree d’anthropologue que Robert-Falcon Ouellette invoque pour appuyer sa position sur l’aide médicale à mourir. Il soutient que le suicide ne fait pas partie de la culture autochtone. « Ce n’est pas quelque chose que les gens faisaient. Le suicide n’existait pas dans les communautés autochtones traditionnellement. »

Vraiment ? N’y a-t-il pas des récits de sociétés nomades qui laissaient derrière elles, seuls et livrés aux éléments, les membres âgés, malades ou fatigués parce qu’ils ralentissaient dangereusement le groupe ? « Oui, ça se passe, concède le député. Mais ce n’est pas un suicide comme tel. C’est la nature qui reprend son cours. […] Personne ne va dire "Je vais mettre un sac sur ta tête pour te tuer". »

Culture autochtone

L’aide médicale à mourir n’est-elle pas, alors, seulement l’incarnation moderne de cette façon de faire ? Non, il ne le croit pas. Une version « moderne » serait de ne pas intervenir. « Vous n’êtes pas obligés de manger. Vous n’êtes pas obligés de prendre de l’eau », dit-il philosophiquement. « Des fois, il y a une noblesse à vivre la vie au complet, au début dans sa difficulté quand vous naissez, dans sa beauté quand vous grandissez et jusqu’à la fin de vos jours et allez au fond de la nature. »

L’anthropologue établit un corollaire entre ce désir de mettre fin aux vies douloureuses et la société de consommation dans laquelle on vit. « On est dans une société où tout est jetable. Nos cellulaires, nos produits, tout. On ne répare même plus, on jette et on remplace nos affaires achetées à bon prix. Est-ce maintenant rendu dans nos valeurs plus profondes au sujet des personnes et la valeur qu’elles ont dans la société ? », demande-t-il.

« La vie n’est pas toujours belle. Les personnes qui grandissent le mieux dans la société sont celles qui ont subi des contrecoups et ont été obligées d’être résilientes. On commence à oublier ça. On veut que tout soit facile, tout cuit dans le bec. Mais quand tout est facile, ça n’a pas de valeur. »

Il donne alors l’exemple des danses du soleil qui s’organisent dans sa communauté et auxquelles il participe en tant que danseur. Pendant trois jours et trois nuits, Robert-Falcon Ouellette ne mange ni ne boit. « C’est difficile », avoue-t-il, car il faut quand même danser sous le soleil de juin ou de juillet. Il s’agit de célébrer le soleil comme source de vie « et du sacrifice qui s’incarne dans la vie ». Alors malgré la difficulté, Robert-Falcon Ouellette continuera à prôner la vie même dans la grandeur de ses misères.

Robert-Falcon Ouellette en cinq dates

22 novembre 1976 Naissance à Calgary d’un père alcoolique ayant vécu l’enfer des écoles résidentielles et d’une mère dépressive. Abandonnée par son père, sa famille a vécu dans une tente un été durant alors qu’il était à l’école primaire. Sa mère réussit à l’inscrire dans une école privée huppée en obtenant des prêts bancaires sur la foi d’une lettre de son employeur gonflant son salaire.

Été 1994 De retour d’Afrique du Sud pour assister à l’élection de Nelson Mandela, il rencontre à l’aéroport de Vancouver la Québécoise Catherine Cantin, qui deviendra son épouse. Ils n’ont que 17 ans.

13 juin 2011 Obtention de son doctorat en anthropologie à l’Université Laval, après deux maîtrises, l’une en musique et l’autre en éducation.

22 octobre 2014 M. Ouellette se présente à la mairie de Winnipeg, mais perd. Il gagne cependant en notoriété. Il en conserve l’habitude de porter des chemises violettes, couleur de sa campagne.

16 novembre 2015 Assermentation en tant que député à la Chambre des communes, le même jour que le 130e anniversaire de la pendaison de Louis Riel pour qui il dit avoir beaucoup d’admiration.
7 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 9 mai 2016 05 h 17

    Un texte vraiment intéressant.

    C'est un texte vraiment très intéressant. Comme il est bon de lire les propos d'une personne qui a d'autres valeurs et subit moins l'influence d'un « esprit comptable » de notre époque. Je ne juge pas de la valeur de l'opinion d'une personne au nombre de personnes qui y adhèrent. Derrière le nombre se cache parfois un manque flagrant d'authenticité. En effet, opiner plus suivant le poids d'un poste qu'on occupe, que selon des convictions personnelles, est très à la mode de nos jours. Donc, je serais plus porté à écouter une personne de ce genre qu'un autre qui se fait toujours l'écho insignifiant d'un groupe.

  • Yvon Bureau - Abonné 9 mai 2016 06 h 30

    NON au suicide médicalement assisté --- 1e partie

    Robert-Falcon, merci pour tout ce tu as été et as fait, tellement bien, avec une si grande et fructueuse résilience.

    Si le projet de loi C-14 contient encore ceci, il faudra encore voter non. « de prescrire ou de fournir une substance à une personne, à la demande de celle-ci, afin qu’elle se l’administre et cause ainsi sa mort. (medical assistance in dying)»

    Voici ce qu j'ai envoyé au Comité dernièrement ;
    «Avec toute mon énergie, avec mon expertise et mon expérience des 30 dernières années pour la promotion des droits-responsabilités-libertés de la personne en fin de vie, expert et témoin au Comité sénatorial sur les suicide assisté et l’euthanasie, expert et témoin à la Commission spéciale sur la question de mourir dans le dignité, je vous demande du plus profond de mon esprit et de mon cœur de retirer cet article proposant le suicide médicalement assisté / modèle Oregon, dans PL C-14.

    Les impacts seraient négatifs et nombreux. Tant sur la sécurité, la sérénité et la solitude de la personne en fin de vie que sur ses proches, sur ses soignants et sur la société. Plusieurs questions. Comment s’assurer d’une fin digne et non problématique ? Comment assurer le contrôle des médicaments en circulation ? Comment s’assurer de la liberté de la personne en fin de vie, en relation avec bien d’autres personnes ? Comment contrôler et évaluer ce système d’aide à mourir ? Et l’utilisation du mot Suicide aura des impacts négatifs sur le travail extraordinaire de milliers de professionnels et de bénévoles œuvrant dans la prévention du suicide.

    Cet article ouvrant la porte au suicide médicalement assisté doit être retirer par le Comité, cette semaine.

    Suite ...

  • Yvon Bureau - Abonné 9 mai 2016 06 h 46

    NON au suicide médicalement assisté --- 2e partie

    suite ...

    Si cet article était adopté, ,les impacts seraient négatifs et nombreux. Tant sur la sécurité, la sérénité et la solitude de la personne en fin de vie que sur ses proches, sur ses soignants et sur la société. Plusieurs questions. Comment s’assurer d’une fin digne et non problématique ? Comment assurer le contrôle des médicaments en circulation ? Comment s’assurer de la liberté de la personne en fin de vie, en relation avec bien d’autres personnes ? Comment contrôler et évaluer ce système d’aide à mourir ? Et l’utilisation du mot Suicide aura des impacts négatifs sur le travail extraordinaire de milliers de professionnels et de bénévoles œuvrant dans la prévention du suicide.

    Optons pour l’unique aide à mourir, soit l’aide médicale à mourir, en présence du médecin (ou parfois d’une infirmière praticienne, si médecin non disponible), du début à la fin de la l’intervention, permettant à la personne de terminer et son agonie et sa vie, permettant une présence significative et bienveillante aux proches l’accompagnant.

    Je suis profondément convaincu que les corporations des médecins, des avocats, des infirmières, des travailleurs sociaux, des … ainsi que de nombreux organismes concernés, appuieraient fortement cette demande de retrait de cet article.

    Je vous remercie pour l’attention que vous porterez à ma demande de retrait de cet article concernant le suicide médicalement assisté du PL C-14.»

    Voilà ce que j'ai envoyé à ce Comité. J'ajouterais ceci. Tous les organismes canadiens de prévention contre le suicide devraient s'unir maintenant et dire haut et fort au Gouvernement de retirer maintenant cet article.

    Voilà M. Ouellette. Le Gouvernement devra amender+++ son PL C-14. Il devra le rendre pleinement respectueux et conforme à l'Arrêt Carter, au Jugement unanime de la CSC.

    Les gens en fin de vie et à la fin de la vie ne choississent pas entre la vie et la mort, mais entre différentes façons de mourir.

    Merci de vivre ainsi.

  • Madeleine Provencher - Inscrite 9 mai 2016 07 h 50

    Et si c'était un membre de l'ÉI?

    Il y a parfois du bon en soi dans la différence, je vous l'accorde. C'est rafraîchissant de voir les choses sous un autre angle. Ça permet de remettre en question nos convictions. Mais, bien sûr, ce n'est pas un argument. Il ne faut pas perdre son esprit critique devant la grandeur du courage et de la sincérité d'une personne. Les fanatiques de tout acabit ont souvent de cette grandiose noblesse... Si les croyances qui les animent profondément sont « désuètes », qu'elles ne reflètent pas nos moeurs et notre sensibilité, on peut admirer leur authenticité tout en étant en désaccord avec eux. Il n’y a qu’à penser aux djihadistes pour s’en convaincre! Cela dit, je suis d'accord avec vous: la prise de position de M. Ouellette est admirable. Cependant, je crois qu'elle va à l'encontre de notre vision culturelle de la dignité d'une personne. Au-delà de l'image de la vie jetable, il y a le respect de la "qualité de la vie" d'une personne (mourante ou non), qualité qui donne sens à son expérience de vie lorsqu'elle est présente, mais lui enlève tout son sens lorsque la souffrance est trop grande. Et cette qualité, dans notre culture, se jauge individuellement, dans l'intériorité de l'expérience personnelle, non pas collectivement.

  • Raymond Labelle - Abonné 9 mai 2016 11 h 51

    Le vote sur cette loi était libre aux Communes.

    Le gouvernement n'a exigé de vote d'appui à la loi que de la part des membres du Conseil des ministres. Les autres députés du parti ministériel (le Parti libéral du Canada) avaient la permission de voter selon leur conscience.

    M. Ouellette d'a donc pas dû contrevenir à la discipline de parti sur ce sujet.