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    Aide à mourir: Robert-Falcon Ouellette, le libéral qui a dit non

    9 mai 2016 | Hélène Buzzetti - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada
    Multi-instrumentiste, Robert-Falcon Ouellette jouait de l’euphonium (tuba ténor) dans la fanfare de rue qui se produisait pendant le Festival d’été de Québec, la Fanfarniente della Strada.
    Photo: Jake Wright Multi-instrumentiste, Robert-Falcon Ouellette jouait de l’euphonium (tuba ténor) dans la fanfare de rue qui se produisait pendant le Festival d’été de Québec, la Fanfarniente della Strada.

    Dans le chœur rouge qui a entonné à l’unisson le « oui » législatif, il a été le seul à briser les rangs et à dire « non ». Robert-Falcon Ouellette est l’unique libéral à s’être levé mercredi soir dernier pour s’opposer au projet de loi C-14 de son gouvernement légalisant l’aide médicale à mourir. Le député autochtone ne pouvait appuyer ce qu’il considère comme un aval étatique au suicide alors que ce mal ravage les siens. Et l’anthropologue diplômé de l’Université Laval se demande si ce n’est pas la vie qui s’en trouve dévalorisée.

    « C’est une décision mûrement réfléchie », explique-t-il au Devoir — dans un excellent français — le lendemain du vote. « Après avoir vu ce qui se passait à Attawapiskat, Cross Lake, dans les communautés autochtones, je ne suis pas convaincu qu’on prend les bonnes décisions pour notre société. C’est bien de prendre une décision pour le monde de Montréal ou de la ville de Québec ou la personne moyenne de la société en général. Mais les lois ne sont pas faites seulement pour eux. Elles ont un impact sur toute la société, sur tous les groupes qui composent la société. »

    Robert-Falcon Ouellette souligne que les grandes villes offrent un anonymat permettant à un malade ou à une personne âgée de demander de mettre fin à ses jours sans que le voisinage en sache un mot. Il en va tout autrement dans une petite communauté. Il donne l’exemple de Sheridan Hookimaw, une jeune fille de 13 ans qui s’est suicidée près de la rivière traversant Attawapiskat, dans le nord de l’Ontario, et dont le corps a été retrouvé en octobre dernier. Dans une vidéo enregistrée à l’intention de sa famille, elle explique qu’elle n’en pouvait plus de souffrir, elle dont la situation médicale l’obligeait à recevoir des soins chaque semaine en dehors de la communauté.

    Robert-Falcon Ouellette perçoit cet événement comme l’étincelle ayant déclenché la vague de suicides dans la communauté de 2000 âmes. « Le système était incapable de gérer la douleur qu’elle subissait. […] Elle, en posant ce geste, a fait en sorte qu’une chaîne a commencé tout de suite après, avec une centaine de tentatives de suicide dans la communauté. »

    
Le suicide étranger

    Robert-Falcon Ouellette, un Cri de la première nation saskatchewanaise Red Pheasant, a travaillé 19 ans au sein des Forces armées canadiennes, notamment à Valcartier. Père de cinq enfants, l’homme de 39 ans a été élu pour la première fois au Parlement comme député de Winnipeg-Centre. Pendant un bref instant, il a convoité le poste de président de la Chambre des communes, mais une déclaration malheureuse sur le fait qu’il pourrait ainsi « convoquer le premier ministre à sa chaise » de président pour obtenir des fonds pour sa circonscription, alors que la fonction se doit d’être non partisane, l’a forcé à retirer sa candidature.

    M. Ouellette a vécu à Québec et a même fait partie de la fanfare ambulante Fanfarniente della Strada qui se produisait au Festival d’été et dans laquelle il jouait de l’euphonium (tuba ténor). Il a obtenu un doctorat à l’Université Laval sur l’évaluation des programmes scolaires autochtones dans une perspective crie et métisse.

    C’est ce pedigree d’anthropologue que Robert-Falcon Ouellette invoque pour appuyer sa position sur l’aide médicale à mourir. Il soutient que le suicide ne fait pas partie de la culture autochtone. « Ce n’est pas quelque chose que les gens faisaient. Le suicide n’existait pas dans les communautés autochtones traditionnellement. »

    Vraiment ? N’y a-t-il pas des récits de sociétés nomades qui laissaient derrière elles, seuls et livrés aux éléments, les membres âgés, malades ou fatigués parce qu’ils ralentissaient dangereusement le groupe ? « Oui, ça se passe, concède le député. Mais ce n’est pas un suicide comme tel. C’est la nature qui reprend son cours. […] Personne ne va dire "Je vais mettre un sac sur ta tête pour te tuer". »

    Culture autochtone

    L’aide médicale à mourir n’est-elle pas, alors, seulement l’incarnation moderne de cette façon de faire ? Non, il ne le croit pas. Une version « moderne » serait de ne pas intervenir. « Vous n’êtes pas obligés de manger. Vous n’êtes pas obligés de prendre de l’eau », dit-il philosophiquement. « Des fois, il y a une noblesse à vivre la vie au complet, au début dans sa difficulté quand vous naissez, dans sa beauté quand vous grandissez et jusqu’à la fin de vos jours et allez au fond de la nature. »

    L’anthropologue établit un corollaire entre ce désir de mettre fin aux vies douloureuses et la société de consommation dans laquelle on vit. « On est dans une société où tout est jetable. Nos cellulaires, nos produits, tout. On ne répare même plus, on jette et on remplace nos affaires achetées à bon prix. Est-ce maintenant rendu dans nos valeurs plus profondes au sujet des personnes et la valeur qu’elles ont dans la société ? », demande-t-il.

    « La vie n’est pas toujours belle. Les personnes qui grandissent le mieux dans la société sont celles qui ont subi des contrecoups et ont été obligées d’être résilientes. On commence à oublier ça. On veut que tout soit facile, tout cuit dans le bec. Mais quand tout est facile, ça n’a pas de valeur. »

    Il donne alors l’exemple des danses du soleil qui s’organisent dans sa communauté et auxquelles il participe en tant que danseur. Pendant trois jours et trois nuits, Robert-Falcon Ouellette ne mange ni ne boit. « C’est difficile », avoue-t-il, car il faut quand même danser sous le soleil de juin ou de juillet. Il s’agit de célébrer le soleil comme source de vie « et du sacrifice qui s’incarne dans la vie ». Alors malgré la difficulté, Robert-Falcon Ouellette continuera à prôner la vie même dans la grandeur de ses misères.













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