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    Le non d'un gouvernement et d'un peuple (juin 1971)

    éditorial publié le 25 juin 1971 après le non de Bourassa à la charte de Victoria

    9 février 2004 16h30 |Claude Ryan | Canada | Éditoriaux
    Ainsi que l'indiquent les réactions entendues depuis deux jours, le «non» de M. Bourassa opposé à la charte de Victoria exprime la conviction profonde non seulement du gouvernement mais de tout le peuple québécois. Aux voix des centrales syndicales, des sociétés Saint-Jean-Baptiste, du Devoir et de La Presse (réunis pour une fois dans une attitude commune) et de nombreux commentateurs de la radio et de la télévision sont venues s'ajouter hier celles des chefs des partis politiques québécois, de la Chambre de commerce de Montréal, du Centre des dirigeants d'entreprises, et enfin de l'Assemblée nationale unanime. Si M. Trudeau avait été à Montréal ou à Québec plutôt qu'à Toronto pour sonder le pouls des Québécois, il se serait rendu compte qu'il se fourvoie gravement en imputant à des groupes de pression minables et à «quelques intellectuels réactionnaires» une décision prise par le gouvernement du Québec avec l'appui unanime de toute l'Assemblée nationale et d'une très forte majorité des citoyens.

    Indépendamment des erreurs qu'il a pu commettre à des stades antérieurs de cette histoire (et qui sont largement responsables de la commotion créée au Canada anglais par sa décision). M. Bourassa a su, au moment décisif, entendre la voix de son peuple et l'exprimer. Son geste de mercredi (pourvu qu'il n'ait pas été enveloppé dans des restrictions mentales dont on ne découvrirait que plus tard l'astuce) s'inscrit dans la ligne des grandes décisions prises par ses prédécesseurs. Le Québec a célébré hier dans la sérénité sa fête nationale: la décision de mercredi y fut pour beaucoup. On redécouvre, dans ces grands moments, combien est intense la réalité d'une conscience nationale distincte au Québec: aucun pouvoir extérieur n'y pourra jamais rien.

    Pendant que le Québec se réjouissait de la décision de son gouvernement, ailleurs au pays la colère grondait.

    À Toronto, en particulier, les trois quotidiens la Ville-Reine ont semblé se déchaîner. Le Globe and Mail, après avoir laissé tomber la veille quelques gouttes de venin à l'intention du directeur du Devoir, s'en prenait hier au gouvernement québécois, sommant presque Ottawa de le mettre en quarantaine et pressant M. Trudeau de faire appel au peuple par-dessus la tête des dirigeants québécois. Le Telegram reprochait à M. Bourassa son manque de courage et de leadership pour avoir refusé de signer son arrêt de suicide en n'acceptant pas de se faire le champion de la charte de Victoria auprès de ses concitoyens. Au Star, dont l'intransigeance s'était manifestée dès avant Victoria, même réaction outragée: s'il n'y a pas moyen de satisfaire le Québec avec une Canadien français comme premier ministre à Ottawa et un gouvernement «fédéraliste» à Québec, demande l'éditorialiste, quand cela sera-t-il jamais possible?

    La vivacité de ces réactions ne doit pas nous effrayer. Elle est plus instructive que tous les articles mielleux dont on a inondé M. Bourassa depuis son élection. Vous êtes aux yeux de ces messieurs un grand Canadien aussi longtemps que vous marchez dans leur sens. Vous devenez un renégat dès que vous préférez à leur compliments enveloppants la solidarité avec les vôtres.

    Tout cela prouve combien est fragile l'amitié entre les deux peuples et combien réelle et fondamentale est 'existence au Canada non pas d'une seule, mais de deux nations. Le Canada anglais refuse de reconnaître cette réalité. Là est la source profonde du malentendu de Victoria et du «non» que M. Bourassa vient de signifier à ses collègues des autres gouvernements. Lorsque le Canada anglais voudra admettre qu'il ne saurait exister d'homme-miracle capable de lui livrer le Québec sur un plateau d'argent, les vraies conversations commenceront. Elles seront alors plus fructueuses.

    La réaction de plusieurs hommes politiques anglophones, et aussi (quoique de façon plus subtile)d e M. Trudeau, a été de dire que le refus du Québec mettait fin pour l'instant aux pourparlers constitutionnels et que ceux-ci pourraient reprendre le jour où le Québec (considéré comme seul responsable de l'échec) aura trouvé un moyen de sortir de 'impasse et s'en sera ouvert aux autres gouvernements.

    C'est là une réaction stupide et dangereuse. Sont responsables de l'échec de Victoria non seulement le gouvernement du Québec mais tous les chefs de gouvernements qui se sont portés solidaires de la procédure insensée à laquelle le Québec a été le seul à avoir le courage de dire «non». À l'origine de la révision, il y eut — on ne saurait l'oublier — le mécontentement historique du Québec et ses aspirations nouvelles. Peut-on sérieusement s'imaginer que le retour bête au statu quo fera fondre ces sentiments et ne favorisera pas le glissement accéléré vers la séparation?

    À la réaction brutale des journaux torontois, il faut préférer les opinions plus responsables qu'ont exprimées des hommes comme Richard Hatfield. David Lewis et même William Davis. Pendant que M. Davis, tout en confessant sa déception, se déclarait disposé à reprendre les conversations. M. Hatfield laissait tomber la remarque suivante, qui ne manque pas d'intérêt: «S'il s'était agi d'accorder au Québec seul la liberté d'action qu'il réclamait dans le champ de la politique sociale, j'aurais peut-être appuyé sa proposition en entier». Cette phrase ne règle pas la question de savoir comment seraient assurées sous un tel régime des normes nationales auxquelles le premier ministre du Nouveau-Brunswick tient avec raison. Elle ouvre néanmoins des horizons qui n'ont pas été suffisamment explorés.

    Quant à M. David Lewis (secondé quant à l'essentiel par son fils Stephen, leader néo-démocrate ontarien), il a été le premier à éviter de jeter le blâme sur le Québec et à dire franchement que, dans la position où on l'avait placé, le Québec n'avait guère d'autre choix que de dire «non». Critiquant de nouveau l'intransigeance de M. Trudeau, M. Lewis estime qu'il serait possible de satisfaire aux demandes du Québec sans renoncer à des normes nationales qui protégeraient tous les Canadiens. «Nous avons deux régimes de retraite au Canada, a expliqué le leader néo-démocrate. Les bénéfices découlant de chacun sont transférables, et cela ne crée aucun problème. Je ne voix pas pourquoi des arrangements semblables seraient impossibles dans d'autres domaines».

    Ces réactions n'ont pas fait autant de bruit que les propos à l'emporte-pièce d'autres voix anglophones. elles ont cependant valeur d'indice. C'est en temps de crise — octobre nous l'a montré — que nous découvrons où sont nos vrais amis.

    Dans les développements des derniers jours, une question intrigue plusieurs esprits: M. Bourassa a-t-il agi sous l'empire d'une conviction profonde ou sous l'effet des craintes que lui aurait inspirées une opposition qu'il sentait monter? Nous optons pour la première hypothèse, mais les hésitations du premier ministre confèrent une certaine plausibilité à la seconde. S'il veut conserver l'effet positif de sa décision de mercredi, le premier ministre devra l'avenir, dans les conversations avec les autres gouvernements, se montrer plus ferme et plus net à tous les stades de la procédure. Il devra aussi éviter les huis clos interminables où on s'évertue à lui extorquer des concessions et des engagements. Il devra enfin miser moins sur la diplomatie secrète et davantage sur l'opinion publique: celle-ci ne lui fera jamais défaut dans les questions essentielles. À cause de la méthode flottante qu'il a suivie depuis quelques mois, M. Bourassa, tout en sauvant les meubles, subit au Canada anglais une perte de prestige dont le Québec eût pu faire l'économie.

    Quant à M. Trudeau, il continue de voir ces choses dans une perspective étrangement manichéenne: les bons d'un côté, les méchants de l'autre. Trahissant inconsciemment le peu de respect qu'il semble avoir au fond pour M. Bourassa, il a insinué que la décision de mercredi était attribuable non pas aux convictions de celui-ci mais au pouvoir de quelques éléments sommes toute assez minables. Ceux que M. Trudeau visait lui sauront gré de cette nouvelle marque d'attention. Ce qui demeure un drame chez cet homme, c'est son refus obstiné de percevoir, par-delà un développement qui le blesse, l'expression de la volonté d'un peuple.

    On a pratiquement désespéré de voir M. Trudeau se libérer d la prison où il s'est enfermé. On aura du moins eu la satisfaction de constater que le pupille qu'il croyait avoir trouvé à Québec est moins docile qu'il en avait l'air. Réfléchissant à tout ceci, le canada anglais finira par se rendre compte que la thèse fondamentale de M. Trudeau est un mauvais trompe-l'oeil. Cette aventure artificielle prendra fin dans la frustration. L'écroulement du château de cartes de Victoria n'est qu'un premier signe.

    Claude Ryan












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