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    Dennis Edney au «Devoir»

    L’importance de tenir tête au pouvoir

    L’avocat d’Omar Khadr a dû se battre contre l’apathie des Canadiens envers leur gouvernement

    17 octobre 2015 |Manon Cornellier | Canada
    Omar Khadr a été libéré sous caution en mai dernier, une décision que le gouvernement conservateur a portée en appel.
    Photo: Jason Franson La Presse canadienne Omar Khadr a été libéré sous caution en mai dernier, une décision que le gouvernement conservateur a portée en appel.

    Dennis Edney a le parler franc. Défendre Omar Khadr, ce jeune Canadien qui a passé 10 ans dans les geôles de Guantánamo, est un véritable cadeau pour lui, mais cela lui a aussi révélé des dessous plus sombres de la société canadienne.

     

    « C’est un cadeau de pouvoir aider une personne de la qualité d’Omar Khadr à sortir de cet enfer et de lui donner la chance de devenir pleinement lui-même. […] Cela m’a aussi fait comprendre très rapidement l’importance de tenir tête au pouvoir dans ce pays apathique qu’est le Canada », confie-t-il en entrevue au Devoir.

     

    L’avocat ne comprend pas cependant pourquoi les gouvernements libéral et conservateur ont pu faire fi des traités qu’ils ont signés en faveur des droits des enfants et qu’ils n’aient rien fait pour défendre cet enfant canadien, fait prisonnier à l’âge de 15 ans en Afghanistan, détenu dans l’infâme prison de Guantánamo, soumis à la torture et éventuellement jugé en vertu d’un processus judiciaire méprisant la primauté du droit.

     

    Il sait toutefois pourquoi ces gouvernements ont pu s’en tirer sans subir les foudres de quiconque. « Il n’y a que nous, les citoyens canadiens, qui pouvons tenir nos gouvernements responsables, mais eux savent lire le pouls de la population, et ce qu’ils voient est une population apathique », dit-il.

     

    « Les droits de la personne sont de jolis mots mais qui ne mènent nulle part si on ne les défend pas », poursuit-il. À cet égard, il n’y a que les tribunaux, qui ont toujours donné raison à Omar Khadr, qui trouvent grâce à ses yeux. « J’ai appris qu’on pouvait avoir pleinement confiance en notre système judiciaire, mais la société civile, le système parlementaire et les églises sont peu fiables quand on fait face à un gouvernement déterminé à prendre le chemin inverse du respect des droits. »

     

    Il ne porte pas le chef conservateur Stephen Harper dans son coeur et constate que la majorité des Canadiens espèrent sa défaite lundi. Tant mieux, dit-il, mais cela « arrive bien tard. Nous aurions dû garder un oeil sur ces politiciens bien avant ».

     

    L’enfant-soldat

     

    Né au Canada en 1986, Omar Khadr a été transplanté en Afghanistan à l’âge de 11 ans par son père qui était un proche d’Oussama ben Laden. Poussé au combat par son entourage, il se retrouve à l’été 2002 dans un affrontement avec des militaires américains, dont un est tué par un tir de grenade. Seul survivant de son groupe de combattants, gravement blessé, Omar Khadr est fait prisonnier, interrogé sans arrêt en Afghanistan puis transféré à Guantánamo.

     

    Malgré son âge, il est traité comme un adulte et non comme un enfant-soldat à cause de ses liens familiaux qui en font une prise de choix. De tous les pays occidentaux, le Canada sera le seul qui refusera de rapatrier son ressortissant détenu à Guantánamo. Omar Khadr n’en sortira qu’en 2012 pour venir purger au Canada le restant d’une peine de huit ans imposée après qu’il a plaidé coupable aux accusations portées contre lui. Un plaidoyer qu’il attribue à sa peur de ne jamais sortir de cette prison.

     

    La Cour suprême a pris le gouvernement canadien en défaut à trois reprises dans ce dossier, jugeant même qu’il avait porté atteinte aux droits fondamentaux du jeune Khadr. Pas plus tard qu’en mai dernier, elle a conclu qu’ayant été fait prisonnier à l’âge de 15 ans, Omar Khadr ne pouvait être traité comme un détenu adulte. Le même mois, Omar Khadr a obtenu une libération sous caution que le gouvernement Harper a portée en appel.

     

    Depuis qu’il est en liberté, Omar Khadr vit chez Dennis et Patricia Edney. « C’est un homme enfant, à certains égards, dit avec un sourire affectueux l’avocat de 68 ans. Il faut lui rappeler de ranger sa chambre ou à quelle heure rentrer. […] Mais c’est aussi un solide penseur. » Comme tant de gens torturés, ajoute l’avocat, son protégé qui étudie pour devenir ambulancier fait preuve « d’une profonde compassion ».

     

    Me Edney n’essaie plus de convaincre les Canadiens qui voient toujours Omar Khadr comme une menace. Il les invite simplement à regarder les faits, qu’il énumère longuement, et à ne pas écouter « un gouvernement qui fait appel aux instincts primaires et au racisme présent en chacun de nous ».

     

    Cette longue bataille lui a fait réaliser combien « le racisme et le sectarisme ne sont jamais trop loin de la surface de la psyché canadienne ». La campagne électorale le lui a confirmé et il trouve que la société canadienne a bien changé depuis son arrivée au pays il y a 29 ans. Il dit craindre la politique fondée sur la peur, l’effritement de la compassion. Il s’inquiète pour la primauté du droit et notre démocratie.

     

    Originaire d’Écosse, Dennis Edney a pris fait et cause pour Omar Khadr depuis près de 12 ans. Il ne pensait jamais que ce serait si long. Les images de sa première rencontre avec le jeune Khadr, en 2007, l’ont longtemps hanté.

     

    Alors que les militaires américains lui disaient qu’il ferait face au « diable », il s’est retrouvé devant un adolescent détenu dans une cellule glaciale et sans fenêtre. Assis sur le bord de son lit, sans couverture, Omar Khadr était frigorifié, des marques de blessures sur tout son corps. Me Edney dit avoir eu du mal à se contenir. « Il avait l’air d’un petit oiseau brisé. […] Je suis aussi un père. Je ne pouvais croire qu’on avait permis d’abandonner un enfant dans cet enfer. » Au moment de partir, il a spontanément dit au jeune homme qu’il ne l’abandonnerait pas.

     

    Me Edney avoue avoir parfois songé à tout lâcher. Par découragement ou pour des raisons financières, son collègue Nathan Whitling et lui défendant le jeune homme à leurs frais. Mais il n’a jamais reculé. « Sinon, comment aurais-je pu avoir la conscience tranquille ? »

     

    Et la bataille n’est pas finie. Omar Khadr a porté en appel sa condamnation devant la commission militaire et attend toujours une première décision dans cette cause. Me Edney a aussi entrepris une poursuite civile contre les gouvernements canadien et américain pour avoir conspiré pour garder Omar Khadr à Guantánamo.

    Omar Khadr a été libéré sous caution en mai dernier, une décision que le gouvernement conservateur a portée en appel. «La société civile, le système parlementaire et les églises sont peu fiables quand on fait face à un gouvernement déterminé à prendre le chemin inverse du respect des droits», dit Dennis Edney.












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