L’importance de tenir tête au pouvoir

Omar Khadr a été libéré sous caution en mai dernier, une décision que le gouvernement conservateur a portée en appel.
Photo: Jason Franson La Presse canadienne Omar Khadr a été libéré sous caution en mai dernier, une décision que le gouvernement conservateur a portée en appel.

Dennis Edney a le parler franc. Défendre Omar Khadr, ce jeune Canadien qui a passé 10 ans dans les geôles de Guantánamo, est un véritable cadeau pour lui, mais cela lui a aussi révélé des dessous plus sombres de la société canadienne.

 

« C’est un cadeau de pouvoir aider une personne de la qualité d’Omar Khadr à sortir de cet enfer et de lui donner la chance de devenir pleinement lui-même. […] Cela m’a aussi fait comprendre très rapidement l’importance de tenir tête au pouvoir dans ce pays apathique qu’est le Canada », confie-t-il en entrevue au Devoir.

 

L’avocat ne comprend pas cependant pourquoi les gouvernements libéral et conservateur ont pu faire fi des traités qu’ils ont signés en faveur des droits des enfants et qu’ils n’aient rien fait pour défendre cet enfant canadien, fait prisonnier à l’âge de 15 ans en Afghanistan, détenu dans l’infâme prison de Guantánamo, soumis à la torture et éventuellement jugé en vertu d’un processus judiciaire méprisant la primauté du droit.

 

Il sait toutefois pourquoi ces gouvernements ont pu s’en tirer sans subir les foudres de quiconque. « Il n’y a que nous, les citoyens canadiens, qui pouvons tenir nos gouvernements responsables, mais eux savent lire le pouls de la population, et ce qu’ils voient est une population apathique », dit-il.

 

« Les droits de la personne sont de jolis mots mais qui ne mènent nulle part si on ne les défend pas », poursuit-il. À cet égard, il n’y a que les tribunaux, qui ont toujours donné raison à Omar Khadr, qui trouvent grâce à ses yeux. « J’ai appris qu’on pouvait avoir pleinement confiance en notre système judiciaire, mais la société civile, le système parlementaire et les églises sont peu fiables quand on fait face à un gouvernement déterminé à prendre le chemin inverse du respect des droits. »

 

Il ne porte pas le chef conservateur Stephen Harper dans son coeur et constate que la majorité des Canadiens espèrent sa défaite lundi. Tant mieux, dit-il, mais cela « arrive bien tard. Nous aurions dû garder un oeil sur ces politiciens bien avant ».

 

L’enfant-soldat

 

Né au Canada en 1986, Omar Khadr a été transplanté en Afghanistan à l’âge de 11 ans par son père qui était un proche d’Oussama ben Laden. Poussé au combat par son entourage, il se retrouve à l’été 2002 dans un affrontement avec des militaires américains, dont un est tué par un tir de grenade. Seul survivant de son groupe de combattants, gravement blessé, Omar Khadr est fait prisonnier, interrogé sans arrêt en Afghanistan puis transféré à Guantánamo.

 

Malgré son âge, il est traité comme un adulte et non comme un enfant-soldat à cause de ses liens familiaux qui en font une prise de choix. De tous les pays occidentaux, le Canada sera le seul qui refusera de rapatrier son ressortissant détenu à Guantánamo. Omar Khadr n’en sortira qu’en 2012 pour venir purger au Canada le restant d’une peine de huit ans imposée après qu’il a plaidé coupable aux accusations portées contre lui. Un plaidoyer qu’il attribue à sa peur de ne jamais sortir de cette prison.

 

La Cour suprême a pris le gouvernement canadien en défaut à trois reprises dans ce dossier, jugeant même qu’il avait porté atteinte aux droits fondamentaux du jeune Khadr. Pas plus tard qu’en mai dernier, elle a conclu qu’ayant été fait prisonnier à l’âge de 15 ans, Omar Khadr ne pouvait être traité comme un détenu adulte. Le même mois, Omar Khadr a obtenu une libération sous caution que le gouvernement Harper a portée en appel.

 

Depuis qu’il est en liberté, Omar Khadr vit chez Dennis et Patricia Edney. « C’est un homme enfant, à certains égards, dit avec un sourire affectueux l’avocat de 68 ans. Il faut lui rappeler de ranger sa chambre ou à quelle heure rentrer. […] Mais c’est aussi un solide penseur. » Comme tant de gens torturés, ajoute l’avocat, son protégé qui étudie pour devenir ambulancier fait preuve « d’une profonde compassion ».

 

Me Edney n’essaie plus de convaincre les Canadiens qui voient toujours Omar Khadr comme une menace. Il les invite simplement à regarder les faits, qu’il énumère longuement, et à ne pas écouter « un gouvernement qui fait appel aux instincts primaires et au racisme présent en chacun de nous ».

 

Cette longue bataille lui a fait réaliser combien « le racisme et le sectarisme ne sont jamais trop loin de la surface de la psyché canadienne ». La campagne électorale le lui a confirmé et il trouve que la société canadienne a bien changé depuis son arrivée au pays il y a 29 ans. Il dit craindre la politique fondée sur la peur, l’effritement de la compassion. Il s’inquiète pour la primauté du droit et notre démocratie.

 

Originaire d’Écosse, Dennis Edney a pris fait et cause pour Omar Khadr depuis près de 12 ans. Il ne pensait jamais que ce serait si long. Les images de sa première rencontre avec le jeune Khadr, en 2007, l’ont longtemps hanté.

 

Alors que les militaires américains lui disaient qu’il ferait face au « diable », il s’est retrouvé devant un adolescent détenu dans une cellule glaciale et sans fenêtre. Assis sur le bord de son lit, sans couverture, Omar Khadr était frigorifié, des marques de blessures sur tout son corps. Me Edney dit avoir eu du mal à se contenir. « Il avait l’air d’un petit oiseau brisé. […] Je suis aussi un père. Je ne pouvais croire qu’on avait permis d’abandonner un enfant dans cet enfer. » Au moment de partir, il a spontanément dit au jeune homme qu’il ne l’abandonnerait pas.

 

Me Edney avoue avoir parfois songé à tout lâcher. Par découragement ou pour des raisons financières, son collègue Nathan Whitling et lui défendant le jeune homme à leurs frais. Mais il n’a jamais reculé. « Sinon, comment aurais-je pu avoir la conscience tranquille ? »

 

Et la bataille n’est pas finie. Omar Khadr a porté en appel sa condamnation devant la commission militaire et attend toujours une première décision dans cette cause. Me Edney a aussi entrepris une poursuite civile contre les gouvernements canadien et américain pour avoir conspiré pour garder Omar Khadr à Guantánamo.

10 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 17 octobre 2015 03 h 00

    Omar Khadr, ange ou démon ?

    Voilà le dilemme des services de renseignements.

    Son père était le trésorier d’Al-Qaeda. Sa famille habitait une maison voisine d’Osama Ben Ladin. En entrevue aux frères Kennedy (de CBC), la mère et la soeur ainée d’Omar déclaraient que rien ne leur ferait plus plaisir que de voir ce dernier mourir en martyre de l’Islam.

    Par contre, il n’existe aucune preuve qu’Omar Khadr soit un terroriste. On l’a préparé sommairement au maniement des armes alors que le lieu où il se trouvait devait être attaqué par des ennemis (sans savoir lesquels).

    Et les soldats américains l’ont découvert le visage au sol, une balle tirée dans le dos.

    Il n’existe aucune preuve que la grenade qui a tué ce soldat américain durant l’assaut ait été lancée par Omar Khadr.

    Malgré les nombreuses séances de torture qu’il a subies, Khadr n’a jamais avoué le crime dont on l’accusait.

    Il a été condamné sur la foi d’aveux obtenus, non pas sous la torture américaine, mais par la ruse canadienne.

    En effet, les émissaires du gouvernement Harper ont convaincu Khadr qu’ils obtiendraient son transfert rapide dans une prison canadienne (où sa famille pourrait le visiter) s’il signait des aveux. Et tant qu’il ne signerait pas ces aveux, ils ne pouvaient rien faire pour eux.

    Évidemment, il s’agissait d’une ruse. Puisque dès qu’Omar Khadr signait de tels aveux, le gouvernement Harper était justifié de refuser l’entrée au pays d’un terroriste condamné comme tel par les tribunaux.

    Ce sont les tribunaux canadiens qui ont finalement forcé le transfert au pays d’Omar Khadr.

  • Jacques Lapointe - Abonné 17 octobre 2015 03 h 20

    Omar Khadir

    Ce serait à Harper à payer si il y a compensation, ce qui est plus que possible, et non a nous. Il demandera à son Dieu cet Évangéliste de l'aider.

  • Hélène Gervais - Abonnée 17 octobre 2015 07 h 40

    Et les parents d'Omar ...

    on en entend jamais parler. Son père surtout, où est-il? comment se fait-il qu'il ne soit pas accusé d'avoir envoyé un enfant en Afghanistan pour en faire un enfant soldat?

    • André Chevalier - Abonné 17 octobre 2015 13 h 12

      Son père est mort.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 17 octobre 2015 13 h 40

      Son père est mort, tué par une frappe américaine.

  • Richard Lupien - Abonné 17 octobre 2015 08 h 41

    Merci monsieur Edney.

    Monsieur Edney,

    Vous êtes un exemple grandiose et éloquent pour chacun de nous. Nous vous devons un grand merci.

    Richard Lupien
    Ormstown

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 17 octobre 2015 09 h 48

      Surement un énorme merci surtout face a Harper et ses smblables tordus. Et la mollesse et la rudesse du peuple. J-P.Grisé

  • Sébastien Hains - Inscrit 17 octobre 2015 09 h 39

    Bravo M. Edney

    Très inspirant. Un modèle de civisme et de détermination. Une lumière dans l'obsurantime que nous vivons. Pourvu que M. Harper et sa troupe soient éjectés du pouvoir lundi...