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    Rupture anthropologique

    Christian Rioux
    9 octobre 2015 |Christian Rioux | Canada | Chroniques

    Le Canada passe dans le monde pour un exemple de modération et de civilité. Les Québécois l’ignorent, mais il arrive pourtant que le Canada emprunte des accents extrémistes. Dans quel autre pays pourrait-on discuter pendant des semaines le plus sérieusement du monde du droit de se couvrir le visage et de porter le niqab dans une cérémonie de… citoyenneté !

     

    Pensons-y un peu. À Paris comme à Montréal, dans les dîners de chambres de commerce, le port de la cravate est obligatoire. Dans toutes les cérémonies un peu prestigieuses, à Cannes ou à l’ADISQ, la tenue de soirée est de rigueur. Dans n’importe quelle activité sportive, l’uniforme s’impose. Mais, dans ce qui est censé être l’une des cérémonies les plus solennelles, on pourrait se présenter le visage couvert. Le seul fait de poser une question aussi extravagante montre bien que le culte des minorités et le délire multiculturel sont sur le point de faire perdre tout sens des réalités à une partie de nos élites. Heureusement que le peuple, lui, garde encore un peu de sens commun, ainsi que l’illustre la déconvenue bien méritée du NPD dans les sondages.

     

    Ce qui frappe en effet dans ce débat, ce n’est ni sa durée, ni le fait qu’il ait probablement été instrumentalisé, ni le petit nombre de ces femmes voilées. C’est plutôt qu’il ait été limité à un simple et banal débat sur les droits. Ainsi, a-t-on vu d’un côté les défenseurs tous azimuts des droits des minorités religieuses soutenir que, pour peu qu’une religion le prescrive, on devrait avoir le droit dans n’importe quelle cérémonie de marcher sur la tête ou de se présenter nu. Selon ces derniers, non seulement les minorités ont-elles tous les droits, mais les religions en ont un peu plus que les autres.

     

    Pourtant, ce qui frappe aussi, c’est qu’en face, les opposants n’ont eu à la bouche que les droits, toujours les droits. Pour ces derniers en effet, se présenter en niqab dans une cérémonie de citoyenneté représenterait essentiellement un affront aux droits des femmes. Une façon de désigner la femme comme source du péché et de consacrer son infériorité.

     

    Il n’est pas question de nier ce dernier argument qui a d’ailleurs ému Thomas Mulcair au point de le rendre « inconfortable » — et de lui faire perdre son français ! Pourtant, il ne permet pas à lui seul de justifier l’interdiction du niqab. Ce débat, entre les droits absolus des religions et ceux tout aussi absolus des femmes, ne mène qu’à un cul-de-sac. Surtout quand ces femmes choisissent volontairement de porter le niqab.

     

    On ne peut en sortir qu’en se rappelant que nos sociétés ne sont pas fondées que sur des droits, mais aussi sur des traditions, des moeurs, des cultures sans lesquelles elles sont inévitablement vouées au délitement. Or, dissimuler son visage en public représente ce que j’appellerai une rupture anthropologique avec tout ce que nous sommes.

     

    Dans nos sociétés, depuis toujours, on ne cache son visage que durant le carnaval. Pour le reste, se présenter à visage découvert est la condition sine qua non de toute civilité et donc de toute fraternité.

     

    C’est le philosophe Emmanuel Lévinas qui affirme que l’humain apparaît essentiellement par son visage et sa parole. Sans visage, pas d’humanité ! Et encore moins d’égalité puisque la personne voilée se donne le droit de me voir tout en me refusant ce même droit. La sphère publique présuppose que chacun peut y être identifié. Comme le débat public exige de connaître son interlocuteur.

     

    On parle ici de principes fondamentaux qui garantissent l’existence même de nos civilisations depuis toujours. Dans son tout dernier livre (Situation de la France, Desclée de Brouwer), le philosophe Pierre Manent propose une « alliance républicaine » avec l’islam — un projet par ailleurs très controversé. Mais il n’en refuse pas moins toute concession à l’égard du niqab. « Donner à voir le refus d’être vue est une agression permanente contre la coexistence humaine, écrit-il. Jamais les Européens n’ont caché leur visage, sauf celui du bourreau. » Face à une femme qui dissimule son visage, renchérissait la philosophe féministe Élisabeth Badinter, on est « condamné à s’adresser à cette personne humaine comme à un objet ».

     

    Je ne vois pas d’autre outrage équivalent au niqab que la nudité complète. Au fond, les femmes en niqab ne sont pas moins provocantes que les Femen, dont elles sont d’ailleurs le miroir inversé. Pourquoi les premières seraient-elles tolérées alors que les secondes ne le sont nulle part ? Toutes deux constituent une agression inacceptable aux « normes admises dans une société démocratique moderne ». Ce sont les termes qu’utilisait la Cour européenne des droits de l’Homme pour rejeter une cause réclamant le droit d’être nu en public. C’est aussi au nom du « vivre-ensemble » que la CEDH a validé la loi française interdisant de dissimuler son visage en public.

     

    Si le débat actuel illustre une chose, c’est combien la majorité de nos élites est radicalement déconnectée de 93 % de la population québécoise. Ce peuple, coupable d’avoir conservé un peu de sens commun, il ne suffira pas de le traiter d’islamophobe.













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