Dissidences au NDP et au PLC

Le malaise suscité par le port du niqab au Québec continue de hanter les néodémocrates, tout comme il hante désormais aussi les libéraux. Au moins cinq candidats québécois sont en porte-à-faux avec leur chef, soit Thomas Mulcair ou Justin Trudeau. Un sixième, qui s’était porté candidat pour le NPD en 2011, a même quitté le parti pour se rallier aux conservateurs en évoquant notamment la position néodémocrate sur cette question.

Thomas Mulcair et Justin Trudeau refusent d’interdire le port du niqab lors des cérémonies de citoyenneté. Tous deux martèlent que c’est une question de droits et libertés, et ils estiment que l’obligation d’une femme de se dévoiler en privé pour s’identifier est suffisante. Mais Stephen Harper et Gilles Duceppe rétorquent que le port du voile intégral pour prêter le serment de citoyenneté va à l’encontre des valeurs canadiennes et québécoises.

Et au grand dam du NPD et du PLC, certains de leurs candidats se rangent dans ce second camp.

« Le niqab est un vêtement d’oppresseur », a tranché le député sortant et l’une des vedettes du NPD, Romeo Saganash, lors d’un débat de candidats en Abitibi lundi soir. M. Saganash ne se fait pas d’illusions. « Mon parti ne serait pas nécessairement d’accord avec moi. » Mais il persiste et signe : « Quand les premiers Français sont arrivés, ils ont su non seulement s’adapter, mais ils ont même adopté certains us et coutumes des Amérindiens », a fait valoir le député d’origine crie.

Son rival libéral dans la circonscription abitibienne rejette lui aussi la position de son chef Justin Trudeau, qu’il ne juge « pas acceptable ». « Ce n’est même pas une question de foi musulmane, ou quoi que ce soit, c’est directement que les femmes canadiennes et québécoises se sont battues pour avoir des droits », a argué Pierre Dufour lors du même débat, dont les échanges ont été rapportés par Radio-Canada.

À l’écoute des électeurs

Si certains candidats sentent le besoin de se dissocier de la position officielle de leurs formations, c’est parce que le port du niqab crée un malaise chez l’électorat québécois, a reconnu la candidate du NPD dans Joliette. Danielle Landreville a confié au journal local de sa circonscription, L’Action, qu’elle en entend grandement parler lorsqu’elle fait du porte-à-porte.

« C’est un sujet qui brusque les gens. […] L’assermentation voilée, les gens ne sont pas rendus là », a expliqué la candidate, qui a tenu à faire le point sur la question afin d’enlever toute ambiguïté sur sa position, selon L’Action.

« Il faut que j’entende mon monde. Si on me dit que je suis dans le champ, je dois faire un examen de conscience », a-t-elle indiqué en se disant contre le port du voile intégral dans la sphère publique. Mme Landreville, qui a réussi à détrôner la députée sortante du NPD, Francine Raynault, à l’investiture, évoque à son tour la lutte des femmes au Canada. « On ne peut pas permettre des choses desquelles on s’est affranchi ici. Au Québec, l’égalité entre les hommes et les femmes, ça ne se discute pas. »

Un autre député sortant, Pierre Nantel, s’est quant à lui dit « tout à fait d’accord avec cette notion qu’on doive se présenter à visage découvert [lors des cérémonies d’assermentation] », lors d’un débat de candidats à Longueuil résumé dans Le Courrier du Sud.

La position de Thomas Mulcair est contestée jusqu’en Beauce, où le candidat du NPD aux dernières élections s’est cette fois-ci rangé derrière le conservateur Maxime Bernier. « C’était une décision réfléchie », a expliqué Serge Bergeron au FM93 de Québec. Le nouveau converti en a contre l’« illogisme » de M. Mulcair, notamment sur le niqab. « On donne un privilège à quelqu’un, puis il ne veut pas se dévoiler. Moi, je trouve que ça n’a pas de sens. Et on sait que la majorité des Québécois est comme ça, puis je suis certain que la majorité au pays est comme ça aussi », a-t-il affirmé sur les ondes de la radio de Québec. Et il ne s’est pas arrêté là : si Jack Layton avait gagné les élections de 2011, avant de décéder, « on aurait été pris avec M. Mulcair, avec les idées qu’il a en ce moment, qui sont presque toutes illogiques, a-t-il scandé. On serait dans le trou pas rien qu’un peu. »

Les partis corrigent le tir

En coulisse, les néodémocrates reconnaissent que leur position sur le port du niqab leur donne du fil à retordre au Québec. Thomas Mulcair avait même senti le besoin de faire un discours, à la veille du premier débat francophone la semaine dernière, pour justifier son point de vue. Le parti a dégringolé dans les sondages, en chutant de 47 % à 30 % depuis deux semaines. Mais il n’est pas question pour autant d’ajuster la position néodémocrate.

« Le débat sur le niqab est important. Et on comprend qu’il y a un malaise, a consenti une porte-parole du parti, Valérie Dufour. On dit aussi depuis le début que les conservateurs utilisent ce sujet-là pour détourner l’attention des électeurs quant à leur bilan. » Le NPD n’a pas l’intention de sanctionner ses candidats récalcitrants. « Leur malaise ne les empêche pas de partager la position du NPD », a-t-elle plaidé. Ils n’ont pas rejeté le port du niqab pour la totalité de la cérémonie de citoyenneté. Ils estiment simplement — comme le parti — qu’une femme doit se dévoiler pour s’identifier, a fait valoir la porte-parole.

Le NPD a plus tard transmis une déclaration au nom de la candidate Landreville, dans laquelle elle affirme que ses « paroles ont été mal comprises. […] On peut reconnaître un malaise sans remettre en question nos principes », fait valoir le communiqué, qui reprend en outre les reproches adressés par la porte-parole du NPD aux conservateurs.

Les libéraux ont eux aussi fait suivre une déclaration de leur candidat Pierre Dufour, qui vient à son tour « préciser [s]a position ». Lui aussi « ressent un malaise ». « Comme mon parti, je suis aussi immensément attaché à l’égalité hommes-femmes. […] Cela dit, […] l’État ne peut dicter à une femme ni à qui que ce soit d’autre comment se vêtir », tranche M. Dufour, en se réappropriant également le discours du Parti libéral sur la question.

Il y a dix jours, un premier candidat du NPD s’était avoué en désaccord avec le port du niqab aux cérémonies de citoyenneté. Jean-François Delisle, à Lac-Mégantic, avait carrément suggéré d’amender la Charte des droits et libertés pour y revoir la notion de liberté de religion. « Thomas Mulcair est prêt à ouvrir la Constitution sur le Sénat. Donc pourquoi il ne serait pas prêt à l’ouvrir sur cette question-là ? » avait-il soumis à La Presse canadienne. Le lendemain, le NPD avait transmis une déclaration en son nom, notant que ses propos « étaient maladroits et contradictoires et ne reflètent pas [s]es priorités ou celles du parti ».

«Le niqab est un vêtement d’oppresseur» Romeo Saganash, lors d’un débat en Abitibi lundi

Ce n’est même pas une question de foi musulmane, ou quoi que ce soit, c’est directement que les femmes canadiennes et québécoises se sont battues pour avoir des droits

C’est un sujet qui brusque les gens. […] L’assermentation voilée, les gens ne sont pas rendus là.

25 commentaires
  • Cyr Guillaume - Inscrit 30 septembre 2015 01 h 33

    Belle démocratie

    On ne peut exprimer de dissidence trop ouvertement au NPD et au PLC, quel grand partis démocratiques!

    • Raymond Labelle - Abonné 30 septembre 2015 12 h 10

      Comment se fait-il donc, tout d'abord, que ce sujet soulève tant de passions?

      Qu'est-ce que ça change dans la vie des citoyens qu'une personne sur 10 millions porte le niqab à une cérémonie d'assermentation de citoyenneté canadienne? C'est le seul cas que je connaisse, et il y en a eu des immigrants depuis la Confédération.

      Ça change beaucoup moins de choses que le régime d'assurance-emploi, moins que le projet de loi C-51, moins que la fiscalité régressive, moins que le retrait de Kyoto, entre autres.

      Un enjeu émotif, mais peu important en réalité, arrive à nous distraire du bilan des conservateurs ou de ce que signifierait leur retour. Ou de ce que proposent les partis comme programme de gouvernement.

      La tactique des conservateurs fonctionne à merveille (ils ont gagné 8 points au Québec) - voir à ce sujet l'article de Manon Cornellier d’aujourd’hui. Je supplie toutes et tous de ne pas tomber dans ce piège à ours.

      Oui, tenir à ses principes ça peut coûter cher, et le populisme racoleur, ça peut rapporter. Malheureusement.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 30 septembre 2015 16 h 38

      Monsieur Labelle, on peut mâcher de la gomme et marcher en même temps. S'occcuper du niqab et de l'économie et des autres enjeux sociaux. Si on ne peut pas le faire en temps d'élection, quand pourra-t-on le faire?

      Et même s’il y avait zéro femme avec le niqab à l’assermentation, il faudrait quand même l’interdire.

  • Yv Bonnier Viger - Abonné 30 septembre 2015 03 h 42

    Droit et liberté

    Roméo Saganash a tout à fait raison de dire que le niqab est un symbole d'oppression des femmes. Les religions qui imposent un code vestimentaire différent pour les hommes et les femmes cautionnent la persistance de la domination de l'homme sur la femme.
    Ceci dit, il faut préserver le droit à tous et toutes de se déguiser comme il ou elle le veut dans l'espace public. Par contre, quand on participe à une cérémonie civile officielle, il est tout à fait raisonnable de préciser certaines règles vestimentaires minimales comme l'obligation d'être à visage découvert pour que tout le monde nous reconnaisse.
    Yv

  • Christian Montmarquette - Inscrit 30 septembre 2015 07 h 00

    L'illogisme de Serge Bergeron

    On comprend mal la logique et l'indignation de Serge Bergeron de quitter le NPD pour le Parti conservateur, quand on sait que Harper est «contre» le port niqab aux rares cérémonies d'assermentation, mais «pour» le port niqab dans la fonction publique de manière courante et généralisée.

    Christian Montmarquette

    Référence :

    « Opposé pour l'obtention de la citoyenneté - Harper dit oui au port du niqab dans la fonction publique» - TVA-Nouvelle, 11 mars 2015

    .

  • Marc Durand - Abonné 30 septembre 2015 07 h 10

    Niqab

    Pourquoi Tom ne peut-il tout simplement affirmer que le gouvernement NPD prendra toutes les mesures requise pour interdir tout simplement le niqab lors des démarches citoyennes et que toutes ces occasions sont obligatoirement à visage découvert: prêter serment, cérémonies protocolaire (citoyenneté), voter, et le service au public.
    L'égalité homme-femme n'est pas que théorique; le NPD rejette tout symbole qui la contredit et cela passe avant tout signe extérieur réclamé sous le prétexte de liberté religieuse.

    • Laurette - Abonné 30 septembre 2015 11 h 53

      Tout à fait d'accord. M. Mulcair espère gagner les votes de quels citoyens en patinant comme il le fait et surtout ne risque-t-il pas de perdre des acquis au Québec? Ce vêtement symbolise la soumission pour toutes les femmes de ce pays. Maintenant, que des femmes veuillent afficher leur soumission dans la rue, au cinéma, en magasinant, franchement ça nous est parfaitement égal. Mais pas en accomplissant des démarches citoyennes. Nous ne sommes pas en Arabie Saouidite!

    • Cyr Guillaume - Inscrit 30 septembre 2015 14 h 41

      Parce qu'il ne veut pas froisser une partie de son électorat religieux, et des fans des droits individuels.

  • Michel Weil Brenner - Abonné 30 septembre 2015 07 h 50

    Les bons mots

    Nous constatons dans cette campagne le poids des mots , la réalité est que nous devrions remplacer le mot niqab par le mot islam ,la est le vraie debat ,la venue des immigrants de ce grand peuple Atabe est très enrichissant pour notre société, mais pour être les bienvenue ils doivent accepter de vivre dans un état laïque et s'adapter à notre culture.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 30 septembre 2015 13 h 51

      Vous avez raison...Derrière ce débat c'est le refus d'un Islam dont les valeurs sont tout-à-fait à l'opposé des valeurs occidentales configurées autour du slogan «liberté, égalité et fraternité» que nous a légué la révolution française, lesquelles valeurs reflètent étonnamment bien celles véhiculées par le judéo-christianisme... Lire le message musulman du Coran de façon parallèle à celui des Évangiles est très instructif à cet égard...Ces deux messages théosophiques sont en complète contradiction...Pas étonnant que le message islamique soit rejeté par les sociétés occidentales dont nous sommes...