L’heure est à la réconciliation avec les francophones de l’Ontario

Le premier ministre ontarien de l’époque, David Peterson, en juin 1990, lors d’un discours à l’Assemblée de Terre-Neuve
Photo: Bill Grimshaw Archives La Presse canadienne Le premier ministre ontarien de l’époque, David Peterson, en juin 1990, lors d’un discours à l’Assemblée de Terre-Neuve

Le geste, tout simple, aurait causé scandale il y a 25 ans. Vendredi, la petite localité de Sault-Sainte-Marie, dans le nord de l’Ontario, hissera pour la première fois le drapeau franco-ontarien, un quart de siècle après avoir mis le feu aux poudres en se déclarant unilingue anglaise, au plus fort des négociations de l’accord du lac Meech.

 

Si la petite localité du Nord ontarien est retombée dans l’oubli depuis, elle fait alors les manchettes d’un océan à l’autre, des semaines durant. Le 29 janvier 1990, le conseil municipal de Sault-Sainte-Marie adopte une résolution qui déclare la ville « unilingue anglaise ». Alors que le premier ministre Robert Bourassa invoque la clause dérogatoire pour bloquer une décision de la Cour suprême jugeant la loi 101 anticonstitutionnelle, la résolution de cette petite localité enflamme le pays.

 

« C’est clairement un des sommets dans les réactions d’intolérance qui vont détruire ce pays, commente à l’époque Lucien Bouchard, ministre du gouvernement de Brian Mulroney. Des Sault-Sainte-Marie, il n’en faudrait pas beaucoup pour que la corde casse. » Une quarantaine d’autres municipalités allaient bientôt lui emboîter le pas, tandis qu’à Brockville, on piétine carrément le fleurdelisée.

 

« 1990, c’est un peu le summum de l’insatisfaction canadienne-anglaise par rapport au français et au Québec, rappelle le politologue François Charbonneau, de l’Université d’Ottawa. Depuis la Révolution tranquille, le Canada se voyait transformé en raison de pressions venant du Québec. On l’oublie aujourd’hui, mais pendant près de 30 ans, jusqu’en 1995, on n’a parlé que de Constitution au pays. Chez certains anglophones, on se voyait comme spectateur, ou encore “pris en otage” par ces changements. La tension était alors à son comble. »

 

Une période sombre

 

« C’était une période terrible, terrible », confie au Devoir le premier ministre ontarien de l’époque, David Peterson. Au cours des années précédant l’incident, la province avait fait beaucoup en matière de droits linguistiques de la minorité francophone, se rappelle-t-il, notamment en adoptant la loi 8 sur les services en français, visant à améliorer l’offre de services provinciaux en français. « Et puis vint le maire Joe Fratesi, avec sa déclaration. Ce fut l’un des gestes les plus destructeurs que j’aie jamais vus. Destructeur de tout ce que l’on tentait de bâtir en Ontario et au pays pour le français et les droits des minorités. Il aurait fait n’importe quoi pour enflammer et diviser. Ça me rendait malade. »

 

« Cette déclaration, c’était une espèce de gifle juvénile. Ça n’avait aucune base légale. Ça n’a rien accompli. Si ce n’est que d’enflammer la situation, au Québec et ailleurs. »

 

Six mois plus tard, l’accord constitutionnel du lac Meech déraillait. Le Bloc québécois, mené par Lucien Bouchard, voyait le jour. Le règlement, lui, allait être invalidé par les tribunaux en 1994. Il faudra attendre à 2010 pour que Sault-Sainte-Marie présente des excuses officielles à sa population francophone.

 

Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis la crise linguistique. Vendredi, l’Ontario souligne le Jour des Franco-Ontariens. L’année 2015 marque les 400 ans de présence française en Ontario et pour l’occasion, le drapeau sera hissé dans près de 400 lieux publics. Sault-Sainte-Marie sera du lot, se réjouit son maire, Christian Provenzano. « L’inclusion est une importante valeur canadienne et, si on peut faire abstraction de ce triste incident, le Sault est une communauté très accueillante. Hisser le drapeau à la mairie permet de solidifier ceci. Toutes les communautés ont leurs périodes plus sombres. »

 

David Peterson applaudit aujourd’hui le geste du maire. Une page a ainsi été tournée. Pour de bon, l’espère-t-il. Les Franco-Ontariens également.

 

La province compte aujourd’hui près de 612 000 francophones, selon les données officielles. La proportion de francophones parlant couramment le français à la maison se situerait à 73,7 %, selon le recensement de 2011, en légère baisse par rapport au précédent.

 

Élue municipale à l’époque, l’actuelle ministre des Affaires francophones de l’Ontario, Madeleine Meilleur, juge que depuis, la communauté franco-ontarienne a su prendre sa place. « Les grandes avancées gouvernementales, comme les conseils scolaires francophones, le système de justice bilingue, la création et l’indépendance du Commissariat aux services en français reflètent aussi la persévérance de la communauté franco-ontarienne qui ne s’est jamais laissée abattre. C’est un beau moment », dit-elle.

 

Cynique, François Charbonneau se demande toutefois si, au fond, « l’indifférence » qu’il observe aujourd’hui n’est pas pire que les affrontements d’alors, pour les francophones de l’extérieur du Québec. Malgré ce geste de « réconciliation »,« le drame c’est qu’aujourd’hui, l’assimilation est en train de faire le travail », opine-t-il.

13 commentaires
  • André Nadon - Abonné 25 septembre 2015 04 h 49

    Notre pays?

    Chaque jour qui s'amène voit la population francophone diminuer malgré l'apport constant de francophones venant du Québec et du N. B. , un pays qui nous assimile depuis la conquête avec l'appui de nos élites.
    À quand notre prise en main?

  • Jacques Boulanger - Inscrit 25 septembre 2015 07 h 09

    Le racisme larvé de nos compatriotes

    Ne nous illusionnons pas, le racisme envers les Francos est toujours latent chez nos compatriotes anglophones. À la moindre petite crise, ce racisme se manifestera de toute les manières comme en 1990. Pour un anglophone, un bon francophone est un francophone mort ou assimilé.

  • Jean-François Trottier - Abonné 25 septembre 2015 08 h 13

    Un symbole, est-ce mieux que rien ?

    Malheureusement non.

    On comprend que la localité veut montrer un esprit d'ouverture, mais il est difficile dde dire si ce n'est pas encore un petit geste pour démontrer que "eux, au moins, ils sont ouverts et on peut pas en dire autant des Quiébécois"...

    Nous avons vu ce message pendant très longtemps en provenance du New-Brunswick, "seule province bilingue", qui a coup de millions en provenance d'Ottawa voulait faire la leçon du haut de ses 500 millions de population.

    Je n'ai rien contre le New-Brunswick en passant. Mais j'ai tellement lu et entendu d'anglo-québécois rabâcher cet exemple que j'en étais gêné pour eux.

    De même, ce drapeau est pour ainsi dire une anti-nouvelle: on vient à Sault-Sainte-Marie de revenir à la normale. Ainsi, on s'y décide a respecter les francos voisins de rue, de quartier, de travail.
    Rarement la normale fait objet de manchettes, sauf exception quand il s'agit d'un "geste" des anglos mais, qu'y faire ? Les dinosaures bougent lentement.
    Fatalité.

    Surtout il ne faudrait pas y voir plus qu'un non-événement de bourgade.

  • Pierre Fortin - Abonné 25 septembre 2015 08 h 44

    Faut-il pleurer, faut-il en rire?


    « L’inclusion est une importante valeur canadienne et, si on peut faire abstraction de ce triste incident, le Sault est une communauté très accueillante. Hisser le drapeau à la mairie permet de solidifier ceci. Toutes les communautés ont leurs périodes plus sombres. » — Christian Provenzano, maire de Sault-Sainte-Marie

    S'il faut 25 ans à une seule municipalité pour reconnaître cette réalité que le peuple canadien-français existe depuis plus de 400 ans, il faut envisager sérieusement que la paix interculturelle soit impossible au Canada.

    L'assimilation préconisée par Lord Durham n'a pas marché car nous sommes toujours là, la même tentative par Pierre Elliot Trudeau, il y a 33 ans, non plus. Et voilà que « David Peterson applaudit aujourd’hui au geste du maire. Une page a ainsi été tournée. »

    Et voilà, tout rentre dans l'ordre anglo-canadien, on n'en parle plus et le problème n'existe pas. Belle mentalité que celle-là! La même qui était et qui est encore à la racine du problème.

  • Serge Morin - Inscrit 25 septembre 2015 08 h 53

    Réconciliation en forme d'assimilation
    Quelle bonne nouvelle!!!!!!