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    Le petit garçon au chandail rouge

    Manon Cornellier
    4 septembre 2015 |Manon Cornellier | Canada | Chroniques

    Il aura fallu la mort d’un bambin de trois ans, Aylan Kurdi, et l’image de son petit corps échoué sur une plage turque pour qu’ici et ailleurs, on s’indigne enfin devant une crise qui perdure depuis des années.

     

    Sans s’y attendre, le gouvernement de Stephen Harper s’est retrouvé au coeur de la tempête, car, a-t-on appris, les parents d’Aylan espéraient venir au Canada. La soeur de son père, qui vit en Colombie-Britannique, avait écrit au ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration, Chris Alexander, pour lui demander de l’aide pour sa famille. La lettre lui avait été remise en mains propres au printemps par un député néodémocrate. En vain.

     

    Le lien avec le Canada a fait le tour du monde. Et on a eu honte. Pas parce que le Canada ne fait rien quant à cette crise, mais parce qu’il n’en fait pas assez et ne manifeste pas la compassion qu’on aurait habituellement attendue de lui.

     

    Dès le début du mois d’août, le chef conservateur avait indiqué que l’enjeu du terrorisme, de la sécurité et de la lutte contre le groupe armé État islamique serait un des thèmes importants de sa campagne. Il n’avait pas prévu que la situation au Moyen-Orient viendrait le hanter sous les traits de ce tout-petit en chandail rouge et shorts bleus.

     

    Une image qui nous hante, nous déchire et qui est devenue le symbole du manque de générosité des pays riches par rapport à cette marée humaine fuyant la guerre. Une image qui a mis en relief le point le plus faible de la réponse conservatrice à cette situation.

     

    Manquer de coeur en politique, c’est assassin. Les conservateurs le savent trop bien et ils ont compris jeudi qu’on leur ferait jouer le mauvais rôle. Tout leur plan de match en a été chamboulé. Le ministre Alexander a suspendu sa campagne pour rencontrer ses fonctionnaires et analyser la situation. Le ministre de la Défense, Jason Kenney, qui prévoyait faire une annonce sur « l’intégrité du système d’immigration du Canada et la sécurité nationale », s’est abstenu. Parler sécurité aurait fait mauvais genre.

     

    M. Harper, lui, a pris le sujet de front. Il a toutefois gardé le cap. Selon lui, accueillir plus de réfugiés ne résoudra pas le problème de fond. Les gens préféreraient rester dans leur région. Il faut donc offrir de l’aide humanitaire sur place et tenter d’éradiquer la source du problème, soit la violence du groupe armé État islamique (EI).

     

    En Syrie, la crise a démarré dès 2011 avec le début de la guerre civile et bien avant l’entrée en scène de l’EI. Cela fait autant d’années que les pays limitrophes subissent l’effet déstabilisant de l’afflux de réfugiés. Ces pays ont demandé de l’aide, et le Canada, il faut le dire, a répondu en versant sa juste part des fonds requis par les Nations unies.

     

    Mais voilà, si le gouvernement conservateur a su ouvrir sa bourse, il n’a pas su ouvrir ses bras et son coeur. M. Harper s’en défend, mais encore jeudi, il s’en est tenu à ce qu’il a promis en début de campagne, soit le transfert de 10 000 réfugiés syriens de plus… d’ici quatre ans.

     

    Les chefs des autres partis, de Thomas Mulcair à Justin Trudeau en passant par Gilles Duceppe, ont écorché sans insister les conservateurs jeudi, préférant lancer un appel à une action immédiate. Et dans leur cas, on ne pourra pas dire qu’ils viennent de se réveiller.

     

    Comme les groupes humanitaires et les médias, les partis d’opposition n’ont cessé de dénoncer depuis des mois les engagements timides d’Ottawa et sa lenteur à les respecter. Le Canada n’a atteint qu’en mars dernier son premier objectif pris en 2013 de transférer 1300 réfugiés syriens d’ici la fin de… 2014. Le gouvernement s’est quand même engagé en janvier dernier à en accueillir 10 000 autres, mais sur une période de trois ans. Il refuse de dire combien d’entre eux sont arrivés depuis.

     

    Et cette générosité a ses limites. Chaque fois que les conservateurs promettent de transférer plus de Syriens, ils diminuent d’autant le nombre prévu de réfugiés venus d’ailleurs. En plus, ils assignent au gouvernement le coût du parrainage de 40 % de ces réfugiés, mais laissent le reste du fardeau aux groupes privés.

     

    Les engagements pris depuis un an peuvent paraître importants, mais ils sont loin de ce que les Nations unies avaient demandé au Canada, soit 10 000 dès cette année. Le Parti libéral voudrait que ce soit davantage, mais au-delà de la guerre des chiffres, un constat s’impose, le Canada n’apporte pas sa contribution, alors qu’il a déjà fait mieux.

     

    En 1999, il a accueilli, non sans problèmes, 7000 réfugiés kosovars en trois semaines. En 1979-1980, ce sont 60 000 Vietnamiens réfugiés de la mer qui se sont établis au Canada. Et il y a le cas des Chiliens fuyant Pinochet et les ismaéliens fuyant l’Ouganda d’Idi Amin Dada. Chaque fois, cela a été possible parce que la volonté politique y était.

     

    Ce drame est une nouvelle tuile pour les conservateurs. Le procès Duffy a jeté un doute sur leur intégrité et celle de leur chef. Le ralentissement économique a fait planer une ombre sur leur image de bon gestionnaire. Et là, la mort d’un petit enfant risque de nourrir l’impression d’un gouvernement dénué de compassion.

     

    À moins qu’il trouve le ton et la réponse justes…













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