Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Libre opinion

    Monument aux victimes du communisme: justifié… mais contestable

    16 juillet 2015 | Nari Shelekpayev - Candidat au doctorat en histoire urbaine à l’Université de Montréal et chercheur en résidence pour l’année 2015 au Centre canadien de l’architecture | Canada
    Le monument aux victimes du communisme projeté à Ottawa
    Photo: La Presse canadienne Le monument aux victimes du communisme projeté à Ottawa

    Dans son article intitulé « Un monument à la droite canadienne » (Le Devoir, le 7 juillet), Yakov Rabkin a invoqué une série d’arguments historiques et politiques contre le projet du monument aux victimes du communisme à Ottawa. Nous n’entendons pas ici défendre ce projet, proposé par le ministre fédéral de la Défense. La critique de M. Rabkin me semble pertinente, mais j’estime que ses arguments auraient intérêt à être étudiés dans une autre perspective.

     

    Rabkin nous rappelle que « le communisme restait une vision, un objectif, un avenir à bâtir plutôt qu’une réalité déjà établie. Aucun gouvernement, ni à Moscou, ni à Pékin, ni à Budapest, n’a proclamé la victoire du communisme ». Or, même si la victoire du communisme n’a jamais été proclamée, cela n’a pas empêché Staline de tuer un million et demi de « traîtres de la patrie » entre 1937 et 1938 seulement ; comme cela n’a pas empêché Mao d’envoyer des millions de personnes aux camps de travail à la fin des années 1960. Quant à Budapest, la révolution de 1956 a été noyée dans le sang par les communistes, ayant laissé une blessure inguérissable dans la mémoire collective des Hongrois. Justifier le communisme sous prétexte que c’est un avenir à bâtir plutôt qu’une réalité établie me semble donc une démarche discutable.

     

    Outré par le fait que certains pays « anciennement socialistes » font s’équivaloir le socialisme soviétique et le nazisme allemand, Rabkin évoque les exemples de l’Ukraine et de l’Estonie qui érigent des monuments aux collaborationnistes. « Naturellement, ces régimes collaboraient avec les nazis dans les massacres et autres exactions. » Ce qui peut sembler naturel aujourd’hui ne l’était guère dans les années 1940. Tout d’abord, l’auteur fait lui-même un amalgame frappant entre des régimes bien distincts. Contrairement à la Hongrie ou à la Bulgarie, qui ont délibérément choisi de rejoindre l’Axe, l’Estonie et l’Ukraine ont été occupées par les nazis. Il est vrai que l’extrême droite ukrainienne tente, depuis quelques années, de réhabiliter « les collabos » en les représentant comme les héros qui luttaient pour l’indépendance. Mais leur soutien dans la société est marginal : aux législatives de 2014, le parti radical Svoboda n’a pas atteint le seuil des 5 % (4,7 %). Pour compléter le tableau et par souci d’objectivité, il faut rappeler qu’en Russie, depuis quelques mois, on discute la restauration au centre de Moscou du monument à Dzerzhinsky — le chef du NKVD, et l’un des architectes de la machine répressive dont les successeurs ont exterminé les juifs et les autres « communautés ethniques » de l’ex-URSS dans les années 1930.

     

    Contrairement à ce qu’affirme Rabkin, la chancelière allemande n’a jamais assisté à la commémoration du 70e anniversaire de la victoire à Moscou. La visite officielle d’Angela Merkel a eu lieu un jour après la commémoration officielle et a consisté à poser des fleurs sur la tombe du Soldat inconnu : cérémonie modeste contrairement au flamboyant défilé militaire présenté la veille sur la place Rouge. La chancelière a ainsi ostensiblement ignoré la commémoration officielle, à l’instar des autres leaders occidentaux. Ce geste, semble-t-il, n’implique pas une négation du rôle de l’URSS dans la victoire contre le fascisme. Il s’agit plutôt d’un message contre l’instrumentalisation politico-militaire, par les dirigeants actuels de la Russie, de la victoire du peuple soviétique dans la Seconde Guerre mondiale.

     

    La question sur le monument aux victimes du fascisme, colonialisme, capitalisme, etc., évoquée par Rabkin, a déjà été posée et discutée dans l’espace public. Le Canada aurait ses propres victimes à commémorer, avant d’en chercher ailleurs. Il ne faudrait toutefois pas oublier que sous chaque étiquette — communisme, capitalisme — se cachent les tragédies de personnes concrètes. Derrière n’importe quelle commémoration, il est facile de perdre de vue cet aspect tragique. On peut toutefois se demander pourquoi le monument au communisme devrait se trouver au centre du territoire symbolique de la ville capitale canadienne. Est-il pertinent d’ériger un monument près de la Cour suprême ? Que devrait-il rappeler aux juges exactement ? Du reste, même si l’attitude à l’égard du communisme ne changera probablement pas dans le futur proche, la politique internationale est imprévisible. Si un jour la Russie décidait de ne plus soutenir les séparatistes ukrainiens et que les relations avec l’Occident se normalisaient, que ferait le Canada de ce monument ? Le cacher durant les visites officielles ?

     

    Avons-nous besoin d’un monument aux victimes du communisme ? En principe, oui, parce que les régimes communistes ont commis des crimes atroces contre l’humanité. Au fait, la Russie n’a jamais organisé un tribunal contre les crimes du stalinisme ; au contraire, depuis quelques années, un révisionnisme est à l’oeuvre, lequel présente Staline comme un « gestionnaire efficace ». Le monument aux victimes du communisme pourrait donc servir d’antidote à une amnésie historique. Pourtant, faut-il un monument au communisme au centre de la capitale fédérale et dans sa forme actuelle, telle que proposée par le ministre de la Défense ? Non, et sur ce plan, je rejoins Yakov Rabkin.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.