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    Vérité et réconciliation

    Génocide culturel: le mot est lâché, mais pas repris par Harper

    Sept ans et 6750 témoignages plus tard, l’expression qu’utilise la commission agit comme un baume sur les blessures des Premières Nations

    3 juin 2015 | Hélène Buzzetti - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada
    Stephen Kakfwi, ancien premier ministre des Territoires du Nord-Ouest, tenant dans ses bras sa petite-fille, Sadeya Kakfwi-Scott, était à Ottawa pour assister au dépôt du rapport tant attendu.
    Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Stephen Kakfwi, ancien premier ministre des Territoires du Nord-Ouest, tenant dans ses bras sa petite-fille, Sadeya Kakfwi-Scott, était à Ottawa pour assister au dépôt du rapport tant attendu.

    Le mot a été lâché et la salle a craqué sous un torrent d’applaudissements. Le Canada « a participé à un génocide culturel ». C’est la conclusion à laquelle est arrivée, après sept années de travaux, la Commission de vérité et réconciliation (CVR) devant faire la lumière sur le régime des pensionnats autochtones. Et pour atténuer les séquelles de ce génocide, les trois commissaires proposent pas moins de 94 recommandations.

     

    Quelque 1000 personnes s’étaient réunies mardi à Ottawa pour assister à la cérémonie de présentation du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation. « Loin de leurs familles et de leurs communautés, sept générations d’enfants autochtones ont été privées de leur identité, a déclaré l’ancien juge et président de la Commission, Murray Sinclair. Coupés de leur langue, de leur culture, de leurs traditions spirituelles et de leur histoire collective, ces enfants sont devenus incapables de répondre à des questions simples telles que “D’où viens-je ?”, “Où vais-je ?”, “Pourquoi suis-je ici ?” et “Qui suis-je ?”. » La « marque de commerce » des pensionnats autochtones, a continué M. Sinclair, a été d’« enlever la culture considérée comme inférieure pour la remplacer par une culture considérée comme supérieure. […] C’est l’essence même du colonialisme. »

     

    La CVR, a rappelé le commissaire, a entendu le témoignage de 6750 personnes, non seulement d’anciens pensionnaires, mais aussi des gens qui en avaient la supervision à l’époque. « Ils nous ont parlé des démons qu’ils combattent pour n’avoir pas été capables de prendre soin de ces enfants ou de les protéger des abus. De cela, nous les remercions eux aussi. »

     

    L’objectif de la CVR était de colliger les témoignages de survivants pour que ce pan de l’histoire du Canada soit rédigé officiellement et consigné pour les générations à venir. À plusieurs reprises, d’ailleurs, les commissaires ont souligné que cette histoire n’était pas un récit autochtone, mais un récit canadien que tous les citoyens devaient s’approprier. Plusieurs des recommandations visent d’ailleurs à faciliter cette appropriation (voir le texte ci-contre).

     

    On estime que 150 000 enfants sont passés par les 139 pensionnats autochtones entre 1874 et 1996, soustraits de force à l’influence néfaste de leurs « sauvages » de parents pour mieux assimiler une éducation européo-chrétienne. Plusieurs n’en sont jamais revenus : morts de la tuberculose, de la grippe, de sévices physiques non documentés. Morts aussi d’avoir tenté de fuir ce régime assimilationniste. La Commission a pu recenser avec certitude 3200 de ces décès, mais assure qu’il y en a eu beaucoup plus : environ 5 % ou 6000.

     

    La commissaire Marie Wilson a expliqué ce flou par le fait que, dans le tiers des cas, le nom de l’enfant n’était pas enregistré. Dans la moitié des cas, la cause de la mort non plus. « Pouvez-vous imaginer l’indignité de cela ? La tristesse totale de cela ? La dévastation parentale ? » Et fallait-il que la peine de ces enfants soit grande pour que certains s’enfuient en plein hiver dans une tentative désespérée de retrouver leurs parents ? « Certains se sont perdus, certains se sont noyés. D’autres ont été retrouvés, enlacés les uns aux autres, morts de froid. »

     

    Le résumé du rapport final (la version définitive plus longue sera publiée en fin d’année) est parsemé d’extraits de témoignages crève-coeur. Ici, les enfants racontent comment les vêtements ou mocassins fabriqués par leurs parents qu’ils portaient fièrement pour la rentrée scolaire leur ont été retirés. Jetés à la poubelle. Là, une petite fille se souvient d’avoir anticipé la colère de sa mère en regardant tomber au sol ses nattes de cheveux qu’une religieuse lui coupait. Partout, toujours, ces enfants qui ont reçu le même message : ils devaient perdre leur « indiennité ».

     

    La Commission suggère pas moins de 94 recommandations portant sur un vaste éventail de sujets, allant du financement de Radio-Canada à des demandes d’excuses de la part du pape. La plus symbolique demande que le gouvernement du Canada développe une Proclamation royale de réconciliation qui s’inspirerait de la Proclamation royale de 1763 et par laquelle une relation de nation à nation serait réaffirmée.

     

    Le ministre des Affaires autochtones Bernard Valcourt, qui a assisté à toute la cérémonie de presque quatre heures, a pris acte des conclusions de la Commission. Il a parlé du « sombre chapitre » que représentent les pensionnats autochtones dans l’histoire du Canada. « Si la vérité nous permet de nous souvenir, elle nous permet aussi de penser à l’avenir, en nous montrant attentifs aux besoins des prochaines générations d’enfants », a-t-il déclaré. Il a ajouté que « la réconciliation ne consiste pas à pardonner et oublier, mais à se souvenir et à changer ».

     

    Le ministre Valcourt s’est engagé concrètement à faire appliquer deux des recommandations : le gouvernement consentira une somme non récurrente d’un million de dollars pour l’établissement du Centre national de vérité et réconciliation, qui sera basé à Winnipeg, à l’Université du Manitoba. Ce centre consignera à des fins de consultations et de recherches savantes les témoignages récoltés par la Commission. De plus, M. Valcourt s’est engagé à verser un autre million de dollars pour financer deux initiatives visant à faire connaître aux Canadiens l’histoire des pensionnats.

     

    À la fin de son discours, accueilli par des applaudissements polis, une dame s’est levée pour crier au ministre que les abus se poursuivaient, citant le taux élevé d’enfants autochtones pris en charge par la protection de la jeunesse et parfois hébergés dans des hôtels par manque de familles d’accueil.

     

    Le ministre n’a pas repris à son compte le terme « génocide culturel » utilisé par Murray Sinclair, pas plus que le premier ministre Stephen Harper, qui a été interrogé sur la question. Autant le chef du NPD, Thomas Mulcair, que le libéral Justin Trudeau ont utilisé cette expression.

     

    Mentionnons que des représentants de cinq églises (unie, presbytérienne, anglicane, jésuite et entités catholiques) ayant géré des pensionnats autochtones se sont présentés devant la foule pour offrir une fois de plus leurs excuses. Les églises ont participé à l’entente hors cours de règlement sur les pensionnats autochtones, entente qui a débouché sur une compensation financière de 1,9 milliard de dollars.

    Stephen Kakfwi, ancien premier ministre des Territoires du Nord-Ouest, tenant dans ses bras sa petite-fille, Sadeya Kakfwi-Scott, était à Ottawa pour assister au dépôt du rapport tant attendu. Le président de la Commission de vérité et réconciliation, Murray Sinclair (au centre), et les commissaires Wilton Littlechild et Marie Wilson, ont présenté les conclusions de leur rapport devant une audience d’environ 1000 personnes.












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