Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Pensionnats autochtones

    Une commission pour faire la paix des âmes

    30 mai 2015 | Hélène Buzzetti - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada
    La juge en chef de la Cour suprême du Canada, Beverley McLachlin, a soutenu jeudi que les politiques assimilationnistes du Canada envers les autochtones au début de la Confédération s’appelleraient, <em>«dans le langage du XXIe siècle, un génocide culturel».</em>
    Photo: Fred Chartrand La Presse canadienne La juge en chef de la Cour suprême du Canada, Beverley McLachlin, a soutenu jeudi que les politiques assimilationnistes du Canada envers les autochtones au début de la Confédération s’appelleraient, «dans le langage du XXIe siècle, un génocide culturel».

    La route de la guérison est parfois longue. Pour certains autochtones qui ont subi le régime des écoles résidentielles, elle sera peut-être sans fin. Mais pour la Commission de vérité et réconciliation du Canada, qui visait à leur donner un forum d’expression, elle s’arrête maintenant ici.

     

    Après avoir recueilli des milliers de témoignages et rétabli certains faits, cette commission rendra public mardi le résumé de son rapport final et, du coup, fermera — peut-être — un sombre chapitre de l’histoire du Canada.

     

    Est-ce donc la fin, vraiment ? En entrevue avec Le Devoir, Marie Wilson, une des trois commissaires, préfère dire que « c’est le début de la continuation ».

     

    L’histoire recueillie sera pérennisée, notamment au Centre national de recherche que la commission a mis sur pied à Winnipeg et où sera consignée la masse d’informations et de témoignages qu’elle a amassés pendant ses sept années de travaux.

     

    L’objectif ultime

     

    L’objectif ultime de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) était de recueillir la version des faits de ces enfants devenus grands. « Nous n’avions pas, au Canada, de rapport officiel sur ce qui s’est passé dans les pensionnats selon la perspective des enfants. On avait de vastes archives provenant du gouvernement et des quatre grandes églises qui ont géré les écoles pour le gouvernement, mais les enfants, eux, n’écrivaient pas d’archives », explique Mme Wilson.

     

    La CVR a entendu 7000 personnes, très souvent (mais pas toujours) devant public. Des témoignages de 15 à 20 minutes en moyenne, mais parfois beaucoup plus longs — jusqu’à sept heures dans un cas.

     

    On estime qu’environ 150 000 enfants autochtones ont été arrachés de leur famille et placés dans des pensionnats, souvent situés à des centaines, voire des milliers de kilomètres de leur domicile, pour forcer leur assimilation à la culture européenne et chrétienne dominante de l’époque.

     

    Certains avaient la « chance » de revenir dans leur famille chaque été. D’autres n’y retournaient qu’après des années.

     

    Il leur était interdit de parler leur langue. Plusieurs ont été agressés physiquement ou sexuellement. Il existait 139 de ces écoles, dont 10 au Québec. La dernière a fermé en 1996, à Regina.

     

    En 2006, alors que les actions judiciaires collectives se multipliaient devant les tribunaux, le gouvernement fédéral et les quatre églises ont signé une entente à l’amiable de 1,9 milliard.

     

    Les quelque 80 000 survivants (ils sont 10 000 de moins depuis) ont droit à une compensation forfaitaire de 10 000 $ chacun, plus 3000 $ pour chaque année supplémentaire passée dans ces écoles.

     

    Ceux qui ont subi des violences ont droit à une compensation additionnelle pouvant atteindre 275 000 $. Jusqu’à présent, soutient Mme Wilson, plus de 40 % des survivants ont déposé une demande à ce titre et le taux d’acceptation des cas étudiés a été de 90 %…

     

    La création de la CVR était une condition d’acceptation de l’entente posée par les victimes.

     

    Saganash se souvient

     

    Le rapport final de la CVR tiendra en plusieurs volumes. Le résumé, qui devrait compter quelques centaines de pages, sera rendu public mardi en grande pompe.

     

    Les commémorations débuteront dimanche par une marche symbolique de Gatineau à Ottawa.

     

    La participation du gouvernement fédéral dans les cérémonies n’est pas encore connue, mais une porte-parole du premier ministre assure que le gouvernement sera présent à chaque étape.

     

    Une personne qui assistera assurément aux cérémonies est le député néodémocrate Romeo Saganash. Comme il le dit lui-même, Romeo Saganash est né en 1960 sous la tente, dans la forêt, quelque part près du lac Théodat, entre Chibougamau et la baie James.

     

    Il aura pourtant passé 10 ans au pensionnat anglican de La Tuque, où on a tenté de « tuer l’Indien » en lui. « Ma mère a perdu 13 de ses 14 enfants de cette manière », raconte-t-il.

     

    Le petit Romeo ne parle que le cri lorsqu’il arrive à ce pensionnat qui opère en anglais et cette école qui enseigne en français. Esprit rebelle, il refusera pendant deux ans de parler ces deux langues, qu’il apprend pourtant vite. « C’était ma façon à moi de me battre contre ce qui arrivait. […] J’étais révolté. »

     

    Il se souvient du jour où le directeur de l’école convia par interphone toute la progéniture Saganash à son bureau. « Dans la même phrase, le directeur nous a balancé : “ Votre père est décédé, le pensionnat ne dispose pas de budget pour vous envoyer aux funérailles. ” Je me souviens de la scène, du directeur assis devant moi. Il y avait mes frères et soeurs. Je continuais à le regarder et à regarder les deux photos de ses enfants derrière lui. Je n’ai pas pleuré. Je n’ai fait que le regarder dans les yeux. » Esprit rebelle. Esprit fort.

     

    Romeo Saganash a livré en public pour la première fois son récit à la CVR. Un exercice pendant lequel il s’est « effondré », mais qui a été « nécessaire ». « J’estimais que j’avais fait la paix avec tout ça et que j’avançais à partir de là. Parce que tu traînes cette peine, cette haine, cette révolte que tu as depuis le début. Tant et aussi longtemps qu’on n’a pas eu l’occasion de raconter officiellement cette histoire, on la traîne toujours. Ça m’a libéré. Toute ma vie, sans m’en rendre compte, j’essayais de me souvenir d’être fort devant tout. » L’esprit fort a pu s’apaiser.

     

    Des morts trop nombreuses

     

    Un des frères de Romeo, Jonish, ne reviendra jamais du pensionnat où il avait été placé. « On n’a jamais su de quoi il était mort. On n’a jamais eu de certificat de décès. » Il faudra 40 ans pour que, au hasard d’un reportage, sa soeur devenue journaliste apprenne où son frère avait été enterré.

     

    Cette mort mystérieuse et banalisée n’est pas unique, tant s’en faut. La Commission avait aussi le mandat de documenter les cas. Elle conclura à plus de 3000 décès, révèle Marie Wilson, soit un taux nettement plus élevé que la moyenne de l’époque.

     

    « Beaucoup sont morts de la tuberculose et de la grippe, dit Mme Wilson. Il y a eu des suicides et des morts suspectes, ainsi que des morts jamais documentées et des morts violentes des suites de blessures physiques. » C’est pour eux aussi que la CVR aura travaillé.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.