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    Agressions sexuelles

    Défense de se plaindre

    Un rapport accablant presse les Forces armées d’instaurer un centre de plaintes indépendant, mais la Défense refuse de s’y engager

    1 mai 2015 | Hélène Buzzetti - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada

    Pour déterminer s’il y a consentement sexuel, la règle est simple : « non veut dire non ». Mais lorsqu’il s’agit d’accepter les recommandations d’un panel indépendant sur l’inconduite sexuelle au sein des Forces armées canadiennes, oui veut-il vraiment dire oui ? La question se pose alors que la Défense nationale dit accepter les conclusions de l’ancienne juge de la Cour suprême, Marie Deschamps, tout en ne garantissant pas que sa conclusion principale — la création d’un centre indépendant de réception des plaintes — sera mise en oeuvre.

     

    Mme Deschamps a reçu le mandat l’année dernière de faire la lumière sur la prévalence de la violence sexuelle au sein des Forces armées canadiennes (FAC) après la publication d’une enquête fracassante par le magazine L’actualité. La conclusion de Mme Deschamps ne laisse place à aucun doute. Il règne au sein des FAC, écrit-elle, un « climat de sexualisation » tel que l’environnement de travail est « hostile » pour les femmes et les personnes homosexuelles.

     

    Ce climat, est-il écrit dans le rapport dévoilé jeudi par la Défense nationale, est « caractérisé par la profération fréquente de jurons ou d’expressions très humiliantes faisant référence au corps des femmes, de blagues à caractère sexuel, d’insinuations ou de commentaires discriminatoires portant sur les compétences des femmes et par des attouchements sexuels non sollicités. Cumulativement, de tels comportements créent un milieu hostile aux femmes et aux LGBT, et propice aux incidents graves que sont le harcèlement sexuel et l’agression sexuelle ».

     

    Le rapport de Mme Deschamps donne un aperçu de la vulgarité des propos entendus. Ainsi nous apprend-on que l’expression « à un poil de plotte près » est souvent utilisée comme unité de mesure. Qu’une femme, au lieu d’être désignée comme un soldat, un marin ou un aviateur, est appelée « chienne » ou « salope ». Exagérations ? Le rapport prend la peine d’indiquer que ces informations proviennent de discussions… avec des militaires masculins.

     

    « D’autres ont fait valoir que les incidents inappropriés sont simplement le résultat inévitable de l’intégration des femmes dans les FAC, est-il écrit. Ou encore, ils sont d’opinion qu’un certain degré d’agression est approprié chez les militaires. En particulier, la plupart des hommes ne voyaient pas les propos à caractère sexuel comme du harcèlement et estimaient que les tentatives d’“ assainir ” leurs propos seraient “ ridicules ”. Comme l’a exprimé un des participants masculins, “ les filles qui entrent à l’armée savent à quoi s’attendre ”. » D’ailleurs, indique le rapport, un dicton en vogue dans les rangs veut qu’une femme entre dans les FAC « pour se trouver un homme, quitter un homme ou devenir un homme ».

     

    L’ancienne juge Deschamps note qu’il existe un important déficit de signalement des cas de harcèlement et d’agressions sexuelles, car les victimes craignent de ne pas être crues, d’être perçues comme des faibles (ce qui est mal vu dans un milieu qui valorise la force) ou de faire l’objet de représailles professionnelles. En outre, le traitement des plaintes est souvent si compliqué et aboutit à des sanctions jugées à ce point « dérisoires » que plusieurs victimes ayant signalé leur agression ont jugé leur expérience « atroce ».

     

    C’est pour cette raison que la recommandation principale de Marie Deschamps est la création d’un « centre indépendant de responsabilité en matière de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle ». Ce centre serait situé à l’extérieur des Forces armées canadiennes. Il aurait la responsabilité de recevoir les plaintes qui enclencheraient ou pas (selon la volonté de la victime) une enquête. Ce centre aurait aussi la responsabilité, outre d’offrir du soutien aux victimes, de colliger toutes les données relatives au harcèlement et aux agressions sexuelles : nombre de signalements faits, de plaintes déposées, d’accusations portées, etc., le tout regroupé dans un rapport annuel.

     

    Oui ou « noui » ?

     

    Les Forces armées canadiennes disent accepter cette recommandation « en principe ». Elles étudieront, dit la réponse officielle, « de façon approfondie la manière dont d’autres organismes canadiens et étrangers s’attaquent au comportement sexuel inapproprié et consultera d’éminents spécialistes du domaine, au Canada et ailleurs, dans le but de se doter d’une capacité centralisée qui soit adaptée au contexte canadien ». Ainsi, le centre « indépendant » et « extérieur » que réclame Mme Deschamps devient dans la bouche de la Défense nationale une entité « centralisée ».

     

    En conférence de presse, le fossé entre la recommandation et ce que les FAC entendent en faire était béant. « Pour moi, a répondu Mme Deschamps, c’est crucial que le centre soit totalement indépendant de la chaîne de commande et ce que j’ai compris, c’est que la chaîne de commande s’arrête au chef d’état-major. Donc quand je parle d’indépendance, je veux dire indépendance des Forces armées. C’est crucial parce que pour l’instant, les victimes ne se sentent pas en confiance de se rapporter à la chaîne de commande ou à leurs supérieurs. »

     

    Le chef d’état-major, Tom Lawson, a plutôt dit que l’important était de partager le même objectif, soit la protection des victimes. « Nous avons des modèles avec la police militaire et le système de justice militaire. Il y a déjà un système avec un degré d’indépendance. »

     

    La nouvelle « équipe d’intervention stratégique sur l’inconduite sexuelle » qui a vu le jour aura la responsabilité de donner suite au rapport Deschamps. Sa dirigeante, la majore-générale Chris Whitecross, a indiqué que l’équipe sera la « genèse de cette entité centralisée » qu’on entend créer. Qu’en pense Mme Deschamps ? « Je n’entends pas un “ non ”, alors c’est un début. Mme Whitecross ira recueillir des informations. S’ils trouvent de meilleures pratiques que celles que j’ai trouvées, je resterai à l’écoute », a-t-elle répondu, une pointe de sarcasme dans la voix.

     

    Malgré cet important bémol, les hauts gradés de la Défense nationale ont dit accepter le rapport Deschamps, reconnaissant que les comportements sexuels inappropriés constituent « un problème grave ». Le général Lawson a parlé d’un climat « corrosif » qui était « complètement contraire » à l’esprit des Forces armées. Il promet des actions et des rapports d’étape d’ici la fin de l’année.

     

    Pas vraiment d’excuses

     

    Pendant la conférence de presse, les journalistes ont à de nombreuses reprises demandé aux représentants des FAC s’ils offraient leurs excuses aux victimes pour avoir présidé à un tel climat malsain. L’adjudant-chef Kevin West a répondu : « Je m’excuse pour la conduite de certaines personnes à l’intérieur des Forces armées. » Le général Lawson a ajouté : « Je prends toute la responsabilité pour toute action ou opération des FAC. Mais juste de dire que je prends la responsabilité n’est pas assez. On doit faire quelque chose. »

     

    Le ministre de la Défense, Jason Kenney, qui se trouvait pourtant à Ottawa jeudi, ne s’est pas rendu disponible pour commenter le rapport une fois rendu public. Le critique néodémocrate en matière de défense, Jack Harris, s’est désolé de l’accueil tiède de la Défense nationale à la principale recommandation de Mme Deschamps. « Combien d’autres femmes devront être victimes d’agressions sexuelles avant que les forces armées changent leur culture ? », a-t-il demandé. Du côté libéral, le député David McGuinty a soutenu que le premier ministre devrait se lever à la Chambre des communes pour « s’excuser auprès de tous les membres des Forces armées canadiennes ».

     

    Avec Marie Vastel













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