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    Il y a 150 ans, l’union fédérale

    Peuple jamais consulté, élus québécois divisés

    10 mars 2015 | Stéphane Kelly - Sociologue, professeur au cégep de Saint-Jérome et auteur, entre autres, de «La petite loterie» (Boréal, 1997) | Canada
    Les opposants à l’unification politique des colonies britanniques de l’Amérique du Nord souhaitaient un développement de l’économie basé sur l’axe nord-sud plutôt que sur l’axe est-ouest. Ici, les délégués de la Conférence de Québec, le 27 octobre 1864.
    Photo: Domaine public Les opposants à l’unification politique des colonies britanniques de l’Amérique du Nord souhaitaient un développement de l’économie basé sur l’axe nord-sud plutôt que sur l’axe est-ouest. Ici, les délégués de la Conférence de Québec, le 27 octobre 1864.

    Il y a 150 ans, le 10 mars 1865, un vote important se tenait au Parlement du Canada-Uni. Les 124 députés votèrent une résolution donnant un appui aux Résolutions du Québec. Rédigées lors de la Conférence de Québec à l’automne 1864, elles priaient la métropole impériale de procéder à l’unification politique des colonies de l’Amérique du Nord britannique.

     

    Lors du vote, 91 députés ont voté pour, 33 ont voté contre. En Ontario, 54 députés ont voté pour, 8 seulement ont voté contre. Au Québec : 37 députés ont voté pour et 25 ont voté contre. Parmi ces opposants québécois, on trouvait des rouges, des violets (libéraux modérés), des bleus. Les dix députés rouges ont voté contre ; onze des dix-sept députés violets aussi ; ainsi que quatre des trente-cinq députés bleus.

     

    Toutes couleurs confondues, les opposants représentaient des comtés connectés aux réseaux commerciaux américains. Ils venaient surtout de la région du Grand Montréal, de la Montérégie, des Cantons-de-l’Est, des Bois-Francs et de la Beauce. Maints provenaient donc de villes ou de villages frontaliers ou quasi frontaliers. Leurs électeurs souhaitaient un développement de l’économie basé sur l’axe nord-sud, plutôt que sur l’axe est-ouest.

     

    En simplifiant, on peut dire que la grande majorité des députés des comtés au nord de Yamachiche (patrie de Duplessis) ont voté pour la Confédération en 1865. Sur cet enjeu national, le Québec français se déchirait en deux : le Haut-Québec, au nord de Yamachiche, était conservateur ; le Bas-Québec, lui, était républicain.

     

    Des mouvements d’opposition s’étaient organisés dans trois des provinces fondatrices : au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse et au Québec. Pourtant, les pères fondateurs refusèrent de consulter le peuple. « Au fond de l’abîme se tient la démocratie », lança George-Étienne Cartier, tandis que, pour John A. Macdonald, « une élection est un trouble civil ».

     

    L’historiographie canadienne n’est guère plus respectueuse envers le point de vue de ces opposants. Elle les considère comme des trouble-fête, des traîtres et des paranoïaques. Leurs arguments étaient pourtant sensés. Les opposants québécois avançaient trois catégories d’arguments. Politiquement, ils notaient un recul sur le plan de la vie démocratique. Plusieurs résolutions étaient condamnées : abolition du principe électif pour la Chambre haute ; caractère monarchique du régime ; faiblesse des gouvernements provinciaux ; droit de désaveu accordé à la Couronne.

     

    Culturellement, les opposants anglophones et francophones se divisaient autour des garanties promises par les résolutions. Les premiers craignaient que le nouvel État provincial brime les droits de la minorité anglo-protestante ; les seconds redoutaient que l’union fédérale amène le déclin de la nationalité canadienne-française ; au-delà de cette divergence, ils s’entendaient sur ceci : les garanties constitutionnelles étant vagues, les querelles nationales, loin de s’éteindre, allaient s’exacerber avec la naissance du nouveau régime.

     

    Économiquement, les opposants contestaient la nécessité de lever une armée permanente et de bâtir un chemin de fer intercolonial, puisque la menace militaire était un leurre. Ces dépenses publiques allaient créer une spirale sans fin d’endettement public ; la dette publique, astronomique, allait exiger de fortes hausses de taxes et, par conséquent, appauvrir les classes populaires.

     

    Le Grand Tronc

     

    Soit dit en passant, la naissance même de la Grande Coalition tenait à des circonstances louches. Si l’historien J. M. S. Careless a déjà écrit que l’épouse de George Brown était la « mère de la Confédération », aux yeux des opposants québécois, il y avait aussi un « parrain » ; dans le sens mafieux du terme. C’était le Grand Tronc. Par ses ressources, ce parrain était en mesure d’élargir constamment le cercle de la famille, en fidélisant les plus récalcitrants.

     

    Cette interprétation, proposée par les opposants, n’est pas farfelue, bien qu’elle ait été associée à un « style de pensée paranoïaque » par les historiens. L’élan donné à la Grande Coalition venait bel et bien des milieux financiers londoniens. Ces derniers devinrent très nerveux, en 1862, avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement dirigé par le réformiste John Sandfield Macdonald et le violet Louis-Victor Sicotte. Ceux-ci cherchèrent à affranchir le Canada-Uni de la tutelle des financiers britanniques, en préconisant une « décolonisation économique » : cesser de renflouer les coffres du Grand Tronc ; réduire les emprunts à Londres ; contrôler la dette publique ; équilibrer les budgets.

     

    Cette stratégie faisait suer les financiers de la City. En réponse à cette incertitude politique et financière, ils créèrent un groupe de pression, la British North America Association (BNAA), qui soutint activement l’unification politique de l’Amérique du Nord britannique et la construction du réseau ferroviaire reliant Halifax à Québec.

     

    Avant l’arrivée au pouvoir du ministère Macdonald-Sicotte, le Colonial Office s’était montré indifférent, voire parfois hostile au projet d’unification politique des colonies. Un virage dans la politique coloniale vint après que la British North America Association eut lancé son appel en faveur d’une unification des colonies. Avec le retour au pouvoir des conservateurs, en 1864, les conférences de Charlottetown et de Québec furent tenues.

     

    Quand le contenu des Résolutions de Québec fut connu à Londres, les grands financiers britanniques réagirent positivement. La réaction de la City était cruciale pour la poursuite du projet. Si les financiers avaient manifesté de l’hostilité, il aurait été abandonné, tant sa réalisation dépendait de garanties financières.

     

    Les financiers britanniques espéraient que le projet d’unification des colonies apaiserait les tensions démocratiques qui s’exprimaient dans les assemblées coloniales. Ils prônaient l’adoption de critères plus sévères pour se qualifier comme électeur. Les pères fondateurs empruntèrent une autre voie. En définissant une union fédérale fortement centralisée, on poussait les décisions importantes vers un niveau plus distant de gouvernement, le palier fédéral.

     

    La City s’était d’abord montrée déçue en apprenant qu’on envisageait le maintien d’assemblées provinciales. En prenant connaissance du partage des compétences proposé par les Résolutions de Québec, elle fut rassurée. Il était désormais clair que les provinces ne seraient guère plus que des municipalités vaniteuses, soumises au bon vouloir d’un puissant gouvernement central.













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