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    Victimes du communisme

    Un monument commémoratif sème la controverse

    Des professeurs mettent en doute la pertinence d’un tel projet dans la capitale canadienne

    6 février 2015 | Hélène Buzzetti - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada

    Une autre voix s’élève contre l’érection à Ottawa d’un monument à la mémoire des victimes du communisme. Cette fois, c’est l’Institut royal d’architecture du Canada qui demande qu’à tout le moins, un nouvel emplacement soit choisi pour cette structure qui ne fait pas l’unanimité.

     

    Le Monument aux victimes du communisme doit être bâti au coût de 5,5 millions de dollars : 3 millions seront fournis par le gouvernement fédéral tandis que le reste sera amassé dans la collectivité par le groupe Tribute to Liberty.

     

    La structure retenue parmi six projets finalistes prend la forme d’un énorme triangle plié en accordéon formant six corridors dans lesquels les gens pourront déambuler. Les faces extérieures, les plus hautes atteignant une dizaine de mètres, seront recouvertes de « carrés commémoratifs ». Il y aura 100 millions de carrés pour représenter chacune de ce que le groupe désigne comme les victimes des régimes communistes.

     

    La structure trônera sur la rue Wellington d’Ottawa, l’artère principale sur laquelle se retrouvent déjà les édifices du parlement, juste à côté de la Cour suprême du Canada. Ce site, admirablement bien situé, a été cédé par le gouvernement à Tribute to Liberty pour un dollar. L’IRAC éprouve un malaise par rapport à cet emplacement. « On ne veut pas critiquer le thème du monument,explique Ian Chodikoff, le directeur général de l’IRAC. Mais le choix de placer ce monument, qui n’est pas neutre, devant la Cour suprême ne respecte pas cette neutralité qu’incarne la Cour. »

     

    M. Chodikoff rappelle en outre que ce monument, avec sa dizaine de mètres de hauteur, paraîtra déplacé, encerclé qu’il sera d’édifices de plusieurs étages partout autour. Dans son communiqué de presse diffusé jeudi, l’IRAC demande donc qu’Ottawa respecte la vocation initiale de ce site, qui était d’accueillir un jour un autre édifice relié à la justice pour compléter le triangle judiciaire formé par la Cour suprême et le ministère de la Justice, tout à côté. L’IRAC propose de déplacer le futur monument 300 mètres plus loin, de l’autre côté de la rue, dans un parc déjà existant.

     

    Pour les promoteurs du projet, il n’en est pas question. Le président de Tribute to Liberty, Ludwik Klimkowski, estime que cet emplacement vise justement à donner aux visiteurs la perspective d’un Canada où s’applique la règle de droit. « Une fois que vous serez sur le pont de l’espoir [une énorme passerelle qui constitue l’autre composante du monument], vous aurez une vue sur la Cour suprême, le parlement et la tour de la Paix. »

     

    La juge en chef de la Cour suprême, Beverley McLachlin, avait écrit à la sous-ministre des Travaux publics l’automne dernier pour « partager certaines préoccupations » concernant des projets finalistes. Certains pourraient envoyer « involontairement un message d’austérité et de brutalité qui ne sont pas compatibles avec un espace dédié à l’administration de la justice ». Mme McLachlin a refusé de préciser si ses commentaires s’appliquaient au projet finalement retenu.

     

    Projet controversé

     

    Au-delà de l’emplacement, il y a aussi le thème même du monument commémoratif qui ne fait pas l’unanimité. Patrice Groulx, chargé de cours à l’Université Laval en sciences historiques et patrimoniales, trouve le concept même de « victimes du communisme » très « flou ». « À quoi fait-on référence exactement ? »,demande-t-il. À des régimes politiques précis ? À des pays ? « Et parle-t-on de gens qui ont péri ou qui ont souffert du communisme ? Ce n’est pas la même chose. On souffre parce qu’on a fait la queue devant un magasin ou parce qu’on a été torturé en prison ? » Le fait de placer cet énorme monument sur la voie principale de la capitale du Canada crée une distorsion historique. « Le Canada n’a pas été victime du communisme, donc c’est un peu étrange. […] Il n’est pas un pays reconnu comme ayant accueilli beaucoup de réfugiés des régimes communistes. »

     

    Professeur d’histoire spécialisé en stalinisme à l’UQAM, Jean Lévesque met aussi en garde contre le chiffre même de 100 millions. Ce chiffre est tiré du Livre noir du communisme, paru en 1994-1995, qui avait l’ambition de faire le bilan des régimes marxistes. Mais ce chiffre avait fait l’objet d’une controverse au sein même de l’équipe de rédaction de ce livre. « Pour la Chine, rappelle M. Lévesque, on parle de 25 à 50 millions de victimes. Mais on passe du simple au double ! Disons que 100 millions, c’est un raccourci, et cela représente certainement l’estimation la plus “généreuse” possible. […] Il n’y a certainement pas de consensus académique sur ce chiffre. »

     

    Le Devoir a découvert que plusieurs des membres de Tribute to Liberty sont des donateurs du Parti conservateur. Quatre des membres, dont le président Klimkowski, ont ensemble donné plus de 4000 $ au parti de Stephen Harper. M. Klimkowski s’en défend bien, soutenant que les membres donnent aussi aux autres partis. Le Devoir n’a pu retrouver qu’un individu, Paul Grod, qui a donné autant au Parti conservateur qu’au Parti libéral. Un seul autre a fait trois dons totalisant 210 $ aux libéraux.













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