Soigner les apparences
Paul Martin fonctionne en cinquième vitesse depuis qu'il a été assermenté premier ministre. En moins de cinq jours, il a réuni deux fois son conseil des ministres, fait plusieurs annonces et visité le ministère de la Défense pour lui remonter le moral. Tout est fait pour souligner le changement par rapport au gouvernement Chrétien.
Paul Martin et son équipe ont réussi à créer l'impression de mouvement, de détermination, d'action, mais ils ont laissé au passage beaucoup de questions sans réponse. Leur empressement à créer une image a son revers: des fils qui pendent de partout.
C'était particulièrement flagrant hier lorsqu'on a annoncé le gel de certaines dépenses et, samedi, lorsqu'on a décrété la fin du programme des commandites et la mort de Communication Canada.
Soucieux de sa réputation de bon gestionnaire, le cabinet Martin a imposé hier le gel des grands projets d'investissement, de la reclassification des fonctionnaires et de la taille de la fonction publique. Pour une bonne cause, nous dit-on, soit assurer le respect de l'engagement fait aux provinces de leur verser deux milliards pour la santé. Évoquer sans cesse des finances serrées, la menace d'un déficit et la nécessité de faire des économies permet aussi de préparer sans le dire les esprits à diminuer leurs attentes.
Le problème est qu'un pareil gel a des conséquences et qu'il faut pouvoir les expliquer, ce que personne n'est arrivé à faire. Les fonctionnaires, qui n'ont pas été prévenus ni consultés, étaient furieux hier. Les mêmes fonctionnaires sur qui ont dit compter pour réorganiser le gouvernement. La confusion entourait aussi le gel des projets d'immobilisation. Lesquels seront gelés? Les avis divergeaient, allant uniquement des projets à l'étude à d'autres déjà amorcés. Un comité du cabinet devrait en décider et sa première réunion aura lieu aujourd'hui. Si les ministres avaient accepté d'attendre avant de faire leur annonce, ils auraient évité l'imbroglio.
L'intention du gouvernement de revoir toutes ses dépenses l'a aussi rendu vulnérable sur sa gauche, comme l'a montré le chef néo-démocrate Jack Layton. Sa question, reprise depuis par la presse: pourquoi revoir les dépenses et non pas les réductions de taxes promises aux entreprises pour le 1er janvier prochain? On parle de 1,1 milliard, selon le ministère des Finances, et de 4,4 milliards, selon le NPD. Le gouvernement ne veut rien entendre.
Samedi, c'était sur le front de l'éthique que Paul Martin voulait se démarquer de Jean Chrétien, avec un code d'éthique revu et corrigé, mais surtout la mise à mort du programme de commandites et de Communication Canada. Un geste essentiel pour désamorcer la bombe contenue dans le rapport de la vérificatrice générale sur les programmes de publicité et de commandites, qui sera déposé dès le retour des Communes en février.
Mais une fois la décision prise, comment assurer les services offerts par Communication Canada, comme le site Web du gouvernement et la ligne téléphonique sans frais? Ils seront maintenus, a-t-on dit, mais personne ne pouvait dire par qui ni comment. Quant aux groupes qui bénéficiaient des commandites, ils devront se tourner vers Patrimoine Canada, qui ne recevra pas plus d'argent. Quels programmes devront partager le gâteau entre davantage de convives? Impossible encore de le savoir.
La réorganisation des ministères, annoncée vendredi, souffre elle aussi de cette précipitation à vouloir faire neuf. L'opération va toucher presque le quart de la fonction publique mais on était toujours incapable hier d'évaluer le coût de l'opération.
L'amalgamation du ministère du Solliciteur général et d'agences qui collaborent déjà entre elles au sein du ministère de la Sécurité publique pose moins de problèmes. La division du Développement des ressources humaines en deux ministères semble par contre davantage improvisée. Ainsi, on a pu noter, grâce à une erreur dans le communiqué français, qu'on avait d'abord envisagé de le diviser en trois mais qu'on a changé d'idée à la dernière minute. Les fonctionnaires touchés étaient quant à eux désorientés vendredi puisque bien des services et programmes de DRHC servaient à la fois les objectifs des deux nouveaux ministères. Comment défaire l'omelette, se demandait-on.
La gestion des ressources humaines dans la fonction publique est un autre casse-tête qui fait grogner les syndicats. À leur avis, ces nouvelles structures brouilleront les relations de travail. Le Conseil privé assurera, grâce à une agence à naître, la mise en oeuvre de la nouvelle loi de la fonction publique. Le ministère des Travaux publics sera en charge des négociations collectives et le Conseil du trésor, qui avait amorcé une nouvelle ronde de pourparlers en septembre, ne s'en mêlera plus. À ce qu'on dit cependant, car c'est le président de ce même Conseil qui a annoncé hier le gel de la reclassification des fonctionnaires.
Tout ce branle-bas risque d'amener le gouvernement à passer de nombreuses semaines à mettre la machine sur les rails plutôt qu'à la faire fonctionner. Mais on veut du changement...
Une anecdote montre jusqu'où va cette obsession. L'équipe Martin a refait le site Internet du premier ministre pour en faire, dans sa précipitation, un des moins efficaces du gouvernement. Il n'y a même plus d'archives, plus une trace de Jean Chrétien. Impossible, même à travers l'outil de recherche, de faire surgir son nom ou de retracer ses discours.
Tout se passe comme si le monde avait commencé avec Paul Martin. M. Martin oublie-t-il qu'il ne serait pas là où il est sans avoir réussi comme ministre des Finances et sans avoir eu l'appui indéfectible de Jean Chrétien pour s'attaquer au déficit? À moins qu'il veuille qu'on gomme aussi ce fil qui dépasse.
mcornellier@ledevoir.com
Paul Martin et son équipe ont réussi à créer l'impression de mouvement, de détermination, d'action, mais ils ont laissé au passage beaucoup de questions sans réponse. Leur empressement à créer une image a son revers: des fils qui pendent de partout.
C'était particulièrement flagrant hier lorsqu'on a annoncé le gel de certaines dépenses et, samedi, lorsqu'on a décrété la fin du programme des commandites et la mort de Communication Canada.
Soucieux de sa réputation de bon gestionnaire, le cabinet Martin a imposé hier le gel des grands projets d'investissement, de la reclassification des fonctionnaires et de la taille de la fonction publique. Pour une bonne cause, nous dit-on, soit assurer le respect de l'engagement fait aux provinces de leur verser deux milliards pour la santé. Évoquer sans cesse des finances serrées, la menace d'un déficit et la nécessité de faire des économies permet aussi de préparer sans le dire les esprits à diminuer leurs attentes.
Le problème est qu'un pareil gel a des conséquences et qu'il faut pouvoir les expliquer, ce que personne n'est arrivé à faire. Les fonctionnaires, qui n'ont pas été prévenus ni consultés, étaient furieux hier. Les mêmes fonctionnaires sur qui ont dit compter pour réorganiser le gouvernement. La confusion entourait aussi le gel des projets d'immobilisation. Lesquels seront gelés? Les avis divergeaient, allant uniquement des projets à l'étude à d'autres déjà amorcés. Un comité du cabinet devrait en décider et sa première réunion aura lieu aujourd'hui. Si les ministres avaient accepté d'attendre avant de faire leur annonce, ils auraient évité l'imbroglio.
L'intention du gouvernement de revoir toutes ses dépenses l'a aussi rendu vulnérable sur sa gauche, comme l'a montré le chef néo-démocrate Jack Layton. Sa question, reprise depuis par la presse: pourquoi revoir les dépenses et non pas les réductions de taxes promises aux entreprises pour le 1er janvier prochain? On parle de 1,1 milliard, selon le ministère des Finances, et de 4,4 milliards, selon le NPD. Le gouvernement ne veut rien entendre.
Samedi, c'était sur le front de l'éthique que Paul Martin voulait se démarquer de Jean Chrétien, avec un code d'éthique revu et corrigé, mais surtout la mise à mort du programme de commandites et de Communication Canada. Un geste essentiel pour désamorcer la bombe contenue dans le rapport de la vérificatrice générale sur les programmes de publicité et de commandites, qui sera déposé dès le retour des Communes en février.
Mais une fois la décision prise, comment assurer les services offerts par Communication Canada, comme le site Web du gouvernement et la ligne téléphonique sans frais? Ils seront maintenus, a-t-on dit, mais personne ne pouvait dire par qui ni comment. Quant aux groupes qui bénéficiaient des commandites, ils devront se tourner vers Patrimoine Canada, qui ne recevra pas plus d'argent. Quels programmes devront partager le gâteau entre davantage de convives? Impossible encore de le savoir.
La réorganisation des ministères, annoncée vendredi, souffre elle aussi de cette précipitation à vouloir faire neuf. L'opération va toucher presque le quart de la fonction publique mais on était toujours incapable hier d'évaluer le coût de l'opération.
L'amalgamation du ministère du Solliciteur général et d'agences qui collaborent déjà entre elles au sein du ministère de la Sécurité publique pose moins de problèmes. La division du Développement des ressources humaines en deux ministères semble par contre davantage improvisée. Ainsi, on a pu noter, grâce à une erreur dans le communiqué français, qu'on avait d'abord envisagé de le diviser en trois mais qu'on a changé d'idée à la dernière minute. Les fonctionnaires touchés étaient quant à eux désorientés vendredi puisque bien des services et programmes de DRHC servaient à la fois les objectifs des deux nouveaux ministères. Comment défaire l'omelette, se demandait-on.
La gestion des ressources humaines dans la fonction publique est un autre casse-tête qui fait grogner les syndicats. À leur avis, ces nouvelles structures brouilleront les relations de travail. Le Conseil privé assurera, grâce à une agence à naître, la mise en oeuvre de la nouvelle loi de la fonction publique. Le ministère des Travaux publics sera en charge des négociations collectives et le Conseil du trésor, qui avait amorcé une nouvelle ronde de pourparlers en septembre, ne s'en mêlera plus. À ce qu'on dit cependant, car c'est le président de ce même Conseil qui a annoncé hier le gel de la reclassification des fonctionnaires.
Tout ce branle-bas risque d'amener le gouvernement à passer de nombreuses semaines à mettre la machine sur les rails plutôt qu'à la faire fonctionner. Mais on veut du changement...
Une anecdote montre jusqu'où va cette obsession. L'équipe Martin a refait le site Internet du premier ministre pour en faire, dans sa précipitation, un des moins efficaces du gouvernement. Il n'y a même plus d'archives, plus une trace de Jean Chrétien. Impossible, même à travers l'outil de recherche, de faire surgir son nom ou de retracer ses discours.
Tout se passe comme si le monde avait commencé avec Paul Martin. M. Martin oublie-t-il qu'il ne serait pas là où il est sans avoir réussi comme ministre des Finances et sans avoir eu l'appui indéfectible de Jean Chrétien pour s'attaquer au déficit? À moins qu'il veuille qu'on gomme aussi ce fil qui dépasse.
mcornellier@ledevoir.com
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