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    Les caricatures de la discorde

    Les médias francophones et anglophones n’ont pas adopté la même politique en matière de diffusion des dessins de «Charlie Hebdo»

    9 janvier 2015 | Hélène Buzzetti - Correspondante parlementaire à Ottawa | Canada
    Si le «National Post» a publié jeudi de nombreux dessins et unes de «Charlie Hebdo», d’autres, comme le «Globe and Mail» et «The Gazette», ont plutôt choisi de n’en publier aucune.
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir Si le «National Post» a publié jeudi de nombreux dessins et unes de «Charlie Hebdo», d’autres, comme le «Globe and Mail» et «The Gazette», ont plutôt choisi de n’en publier aucune.









    Charlie Hebdo attaqué:
    textes, dessins, vidéos

    Le Québec francophone a tranché et ses médias ont diffusé les caricatures maudites. Inversement, une bonne partie de la presse canadienne-anglaise a snobé les images du prophète tel qu’imaginé par les plumes de Charlie Hebdo. Pas essentiel à l’histoire, a dit l’un, pas respectueux des musulmans, a dit l’autre. Problème technique, assure un troisième. Survol.

     

    Le clivage linguistique ne pouvait être plus frappant. Sur les ondes de Radio-Canada, les unes insolentes de Charlie Hebdo montrant le prophète ont défilé toute la journée mercredi. Pas de ça sur les ondes de son frère siamois anglophone, CBC. Aucune caricature n’a été diffusée. La décision était assumée.

     

    Jeudi matin, le directeur des normes et pratiques journalistiques, David Studer, a été invité sur les ondes de sa propre boîte pour expliquer la décision de la direction. « C’est une des doctrines de l’islam que le prophète ne doit pas être représenté, en photo ou en caricature. Charlie Hebdo était particulièrement provocateur avec cela et c’est probablement, sûrement pour cela qu’il a été ciblé. Mais la qualité des caricatures ou leur drôlerie n’y est pour rien. C’est le seul fait que ces images existent qui est au coeur de tout ceci. Certains disent : “ On a besoin de voir ces images pour comprendre ce qui se passe .” Je ne suis pas d’accord. […] On n’a pas besoin de voir une image pour comprendre qu’une image existait. De reproduire cette image est de reproduire quelque chose qui est choquant pour des gens d’une religion importante et grand public. »

     

    Au journaliste qui l’interrogeait (de manière musclée) et qui lui a soumis que CBC avait été traitée de « lâche », M. Studer a répondu : « La raison pour laquelle nous avons fait ce choix n’est pas la peur. » Et pourquoi refuser de montrer des représentations du prophète alors que des images controversées du Christ, par exemple, sont souvent montrées sans scrupules ? « Il y a eu, à travers l’histoire de l’islam, beaucoup de débats sur l’iconographie et le désir de ne pas rendre un culte au prophète comme s’il était un dieu. Et je crois qu’on doit respecter cela. » M. Studer a passé sous silence le fait que ce même débat a déchiré les chrétiens au XVIe siècle et que, encore aujourd’hui, certains protestants et certains juifs réprouvent toute représentation de Dieu.

     

    La décision de CBC a été dénoncée par le député conservateur Dan Albas dans son blogue. Il a rappelé que CBC ne se gênait pas pour verser dans la satire avec ses émissions Rick Mercer Report, This Hour has 22 minutes, The Royal Canadian Air Farce. « Il est préoccupant que notre diffuseur national décide arbitrairement que certaines religions sont sujettes à une interprétation comique mais que d’autres en sont exemptes ou sont jugées intouchables. Cela peut, dans les faits, créer des divisions qui sont contraires aux valeurs qui nous sont chères. »

     

    Son collègue, l’ex-ministre et ancien journaliste Peter Kent, l’a contredit sur Twitter. « Ce n’est pas bien de s’en prendre à CBC pour ne pas avoir diffusé les caricatures controversées. Studer a raison. La défense de la liberté d’expression, la solidarité avec #JeSuisCharlie ne le requièrent pas. »

     

    Au Globe aussi

     

    Au Globe and Mail non plus, les images n’ont pas trouvé preneur. « On n’a pas besoin de montrer une caricature pour montrer l’histoire. L’histoire, ce sont les assassinats, pas les caricature, a justifié le rédacteur en chef, David Walmsley. Charlie Hebdo a sa voix, le Globe and Mail a la sienne. Nous n’avions pas publié ces caricatures avant la tuerie et notre position éditoriale reste la même aujourd’hui. » Pourquoi ne pas avoir publié les caricatures danoises en 2006 quand elles enflammaient le monde musulman et qu’elles étaient au coeur de l’histoire ? M. Walmsley répond simplement au Devoir qu’il n’était pas en poste à l’époque.

     

    Le Toronto Star a publié une des caricatures. La Gazette de Montréal a décidé de ne pas participer à l’initiative conjointe de tous les quotidiens québécois de reproduire la une de Charlie Hebdo, celle où Mahomet dit qu’il est dur d’être aimé par des cons. Mais ce refus n’a rien à voir avec l’image elle-même, explique la rédactrice en chef, Lucianda Chodan. « L’idée est que nous ne participons pas à quelque chose qui s’apparente à un geste politique. » En fait, explique Mme Chodan, la Gazette avait l’intention de publier certaines de ces images, mais un problème technique est survenu. Elles devraient y être ce matin.

     

    Mme Chodan assure qu’aucune directive n’a été donnée à Postmedia pour ne pas publier les images. Elles ont d’ailleurs été reproduites dans le National Post, ainsi que dans les versions « tablette » du Ottawa Citizen et du Calgary Herald. Le texte principal du Citizen était la chronique d’Andrew Coyne dénonçant la décision des médias, en 2006, de ne pas diffuser les caricatures danoises. « Il est vrai, écrit-il, qu’on devrait éviter en règle générale d’offenser gratuitement […] et, bien qu’un rédacteur puisse, dans cet esprit, refuser de publier quelque chose de mauvais goût ou d’insultant pour ses lecteurs, il me semble que le meilleur moment pour le publier est lorsque quelqu’un vous menace de mort si vous le faites. Charlie Hebdo avait compris cela. Si nous voulons honorer sa mémoire, nous devrions l’imiter. »













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