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    L’héritage méconnu de John A. Macdonald

    8 janvier 2015 | Jean-François Caron - Politologue | Canada

    Il y aura 200 ans ce dimanche naissait en Écosse John A. Macdonald, dont le destin allait le propulser au rang de premier premier ministre du Canada en 1867. Paradoxalement, les connaissances des Canadiens sur cet homme sont fort peu développées. En effet, un sondage de l’Institut du Dominion réalisé en 2009 montrait que plus de deux Canadiens sur cinq ne pouvaient pas l’identifier comme ayant été le premier chef de gouvernement du pays. Voilà un constat étonnant qui fera dire à plusieurs cyniques qu’il est symptomatique de la relation que nous entretenons avec notre histoire.

     

    Certains seront donc surpris d’apprendre que celui qui fut notre premier premier ministre était reconnu pour son alcoolisme (qui l’amena à brûler accidentellement sa chambre d’hôtel à Londres en 1866 alors que la délégation canadienne parachevait l’Acte de l’Amérique du Nord britannique avec les autorités coloniales), son racisme envers les Premières Nations et sa propension à provoquer en duel ses adversaires politiques. Il fut le père d’une politique économique protectionniste aujourd’hui révolue et le chef d’un gouvernement qui fut l’un des plus corrompus de l’histoire canadienne.

     

    Toutefois, chose encore plus surprenante et pertinente alors que nous nous apprêtons à célébrer le 150e anniversaire de la fondation du pays, il est de notoriété que Macdonald n’a jamais entretenu une grande admiration pour le régime fédéral né en 1867. En effet, ce dernier n’a jamais caché sa préférence pour un régime unitaire où tous les pouvoirs auraient été concentrés dans un seul Parlement. Il n’accepta le fédéralisme qu’à contrecoeur, non sans avoir oeuvré en catimini pour lui donner une orientation centralisatrice. En conséquence, il n’est pas interdit d’émettre l’hypothèse selon laquelle le caractère centralisateur du fédéralisme canadien qui est souvent décrié par les nationalistes québécois est peut-être davantage lié à cet homme qu’à une intention collégiale des Pères fondateurs du pays. Cet héritage, qui est souvent négligé par les historiens et les politologues, est peut-être le plus significatif laissé par Macdonald.

     

    Pouvoir résiduaire

     

    L’influence de ce dernier fut particulièrement notable en ce qui a trait au fameux pouvoir résiduaire qui relève clairement du gouvernement central. Il est généralement admis que ce pouvoir, qui vise à attribuer les futures compétences au gouvernement fédéral, constitue une preuve de la volonté centralisatrice qu’avaient les Pères fondateurs. Or cette interprétation est erronée. Il est en effet possible de noter que les Résolutions de Québec avaient accordé ce pouvoir tant au gouvernement fédéral (pour les matières ayant un caractère général) qu’aux provinces (pour les matières ayant une nature locale).

     

    Ce n’est qu’une fois à Londres que l’entente initiale fut profondément modifiée et que le pouvoir résiduaire est devenu une force constitutionnelle favorisant la centralisation. Ce changement est largement attribuable à Macdonald qui, afin de faire prévaloir sa vision, aurait mis à profit son influence auprès des autorités londoniennes pour changer les règles du jeu à la dernière minute. Hector-Louis Langevin, qui était un délégué à Londres, avait d’ailleurs soulevé dans sa correspondance son exaspération de devoir surveiller Macdonald dans ses tractations avec les Britanniques afin de l’empêcher de modifier les résolutions de la Conférence de Québec au profit de solutions favorables à la centralisation du régime. Le fait que de nombreux honneurs furent accordés par le gouvernement britannique à Macdonald et refusés aux autres Pères de la Confédération tendrait à confirmer les liens privilégiés qu’il entretenait avec les autorités coloniales.

     

    Il en fut de même avec les pouvoirs de désaveu et de réserve que l’on retrouve dans la Constitution et qui permettent au gouvernement fédéral d’invalider des lois adoptées par les législatures provinciales : ce qu’il ne s’est pas privé de faire. En fait, comme le rappelle le politologue Réjean Pelletier, le gouvernement fédéral désavoua 65 lois provinciales et en réserva 57 entre 1867 et 1896, ce qui correspond à environ 6 % de toutes les lois provinciales adoptées au cours de cette période. Encore une fois, Macdonald a joué un grand rôle à cet égard, dans la mesure où ces pouvoirs étaient à l’époque purement symboliques.

     

    Cette manière de voir les choses fut d’ailleurs clairement exprimée par Charles Hamilton-Gordon, qui était le lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick, dans une lettre adressée au secrétaire aux colonies ainsi que dans les pages du quotidien The Globe sous la plume de George Brown. Plusieurs Pères fondateurs furent donc immensément surpris de voir le gouvernement fédéral abuser de ces pouvoirs : abus qui fut confirmé par le Conseil privé de Londres (qui fut le plus haut tribunal du pays jusqu’en 1949), qui trancha que l’utilisation de ces pouvoirs par le gouvernement fédéral était, bien que parfaitement légale, tout à fait injuste. Aidé par les circonstances, Macdonald a donc réactivé un pouvoir qui était tombé en désuétude.

     

    En somme, il est à souhaiter que les événements marquant le 150e de la Confédération permettront de revenir sur le rôle que certains Pères fondateurs ont joué ainsi que sur leurs intentions pour le pays qui allait naître le 1er juillet 1867. À cet égard, le rôle aujourd’hui attribué à Macdonald quant au projet fédéral de 1867 mériterait d’être revu au profit de celui d’autres hommes (tels Brown et Cartier) qui avaient une vision bien différente du fédéralisme.













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