L'énigme canadienne
Photo : Agence Reuters
Moment inusité: à l’invitation pressante de quelques jeunes, Jean Chrétien essaie une planche à roulettes. C’était en 1995, à Ottawa.
Vendredi prochain, on procédera à la passation officielle des pouvoirs et du titre de premier ministre du Canada de Jean Chrétien à Paul Martin. Pour le premier, ce sera la fin d'une très longue route, qui aura placé sous les feux de la rampe un personnage beaucoup plus facile à caricaturer qu'à saisir.
Il s'en est dit et écrit, des choses sur Jean Chrétien, depuis un mois. À donner un peu le tournis, à vrai dire. Normal, quarante années de vie dans l'oeil de la tempête, dont dix à la tête d'un grand pays adulé et tout, voilà qui invite à de lourds et éloquents — amusés aussi, prenant prétexte de l'incongruité du personnage même — commentaires, analyses, essais, bilans et autres trucs destinés à meubler le silence et les espaces vides. Or, s'il est une ligne directrice, fût-elle ténue, qui se dégage du déluge, elle ne manque pas de sel: personne ne semble trop certain de ce qu'il avance, de la justesse de ses propos, de ce que l'histoire retiendra de ce phénomène à peu près indescriptible.
Les critiques de Jean Chrétien, souvent acerbes, se butent au principe de réalité. Quoi qu'on dise, on ne peut pas avoir fait une carrière aussi longue, aussi réussie, aussi prestigieuse, sans avoir quelque chose de spécial, sans avoir touché les gens d'une façon bien particulière, sans être parvenu à naviguer avec tact et conviction dans les eaux sans merci de la politique. Ses laudateurs, eux, enfilent trois paires de gants blancs. Leur défense et illustration nécessite toujours un très long développement justificatif qui trahit sa réserve par l'emploi d'expression récurrentes: malgré que, même si, quand même, et pourtant.
Invariablement, l'évocation de son parcours est constellée de citations. Pour l'homme «aux deux langues secondes» qui est pratiquement devenu l'incarnation de la tournure emberlificotée, de la faute de syntaxe, de la confusion juteuse — les armes nucléaires à garder hors de la portée des enfants —, le moins pittoresque des paradoxes n'est d'ailleurs pas qu'au Québec du moins, la phrase qui restera le plus accolée à son passage au pouvoir est apocryphe. «Le plus meilleur pays du monde», on peut en retirer les guillemets: Jean Chrétien n'a jamais dit cela. Il a bien évoqué «le meilleur pays du monde pour y vivre», mais le plus meilleur, nenni. Tout comme les sceptiques offrent le gros lot à quiconque fera la démonstration patente de facultés paranormales et, après des années, ont toujours le magot bien au chaud dans une chambre forte, le défi a été lancé de mettre au jour le document qui attesterait de l'usage du méga-superlatif par le premier ministre. Personne n'a jamais rien trouvé.
Cela étant, pour un reporter de la presse écrite affecté à la politique fédérale, M. Chrétien a plus souvent qu'à son tour été source de dilemme: reproduire texto ses propos, quitte à ce qu'ils soient incompréhensibles — Chambre des communes, 1994: «Monsieur le président, je me suis informé auprès de l'ambassade des États-Unis, du Canada aux États-Unis, et M. King-Kong [rires], de toute façon vous savez de qui je veux parler, M. Coon-Come a fait un discours devant un auditoire et puis c'était un débat où il y avait des représentants du Québec, ou du Canada ailleurs, qui ont débattu ces propos, l'autre côté de la médaille a été donné publiquement à ce moment-là et, comme il s'agissait d'un débat, ben les faits ont été rectifiés par les citoyens qui étaient là, invités par un groupe d'universitaires, alors l'ambassade a pas cru qu'il devait intervenir.
Dans, qu'est-ce vous voulez, où des opinions sont émises partout au Canada, comme je disais hier, j'ai été souvent été la victime de la part de gens que je connais très bien, que je vois même dans mon comté, d'abus de mots que je n'aimais pas beaucoup mais dans, mais dans une démocratie il faut vivre ça et j'ai vu que le premier ministre Parizeau qui aurait été accusé s'est défendu et plus loin le chef indien a dit qu'il ne voulait pas attribuer ces propos à monsieur Parizeau, il a fait une rectification suivant les informations» —, ou tricher en les arrangeant?
Si on est titillé par les errements de langage et les pitreries involontaires de Jean Chrétien — le port du casque militaire à l'envers, un exemple parmi plusieurs —, on est aussi tiraillé entre les deux facettes de l'homme, le pragmatique et l'idéologue. Le pragmatique, qui a toujours su flairer le vent et n'a pas reculé devant des virages à 180 degrés sur des dossiers aussi fondamentaux que le libre-échange ou la TPS, est aussi celui qui a empoigné Bill Clennett parce que celui-ci se trouvait dans son chemin et qui, lorsque interpellé sur l'extinction de la flamme de la Paix à l'occasion de manifestations entourant une rencontre du G-20 à Ottawa, avait simplement déclaré: «On va la rallumer.» L'idéologue, c'est celui qui a piloté le rapatriement de la Constitution sans se formaliser un instant de l'inévitable ressac au Québec et qui n'a jamais voulu préciser quelle majorité référendaire devrait être dégagée pour qu'il la reconnaisse.
Jean Chrétien a, plutôt trois fois qu'une, fait le tour de l'horloge. Il a été élu député à douze reprises. Il a détenu douze portefeuilles ministériels. En tant que premier ministre, il a vu défiler douze chefs de partis d'opposition. Si la propre horloge, biologique celle-là, de Paul Martin n'avait poussé ce dernier à accélérer le travail de sape en coulisses, il aurait sans doute été au sommet de l'État pendant douze ans. Ou, allez savoir, douze mandats.
Toutefois, en dépit de cette longévité et de l'apparente familiarité — paravent efficace derrière lequel dissimuler un appétit obsessif pour le pouvoir — qu'il a dégagée sous les feux de la rampe, l'homme demeure insaisissable. Que retiendra-t-on de lui? Comme premier ministre, il n'a été l'homme d'aucune grande politique; son gouvernement a bien sûr éliminé le déficit, mais cette mesure, par ailleurs largement mise en forme aux dépens des provinces et du programme d'assurance-emploi, restera bien davantage associée à Paul Martin. Il a étouffé tous les «scandales» de son administration avec la vertu d'un commissaire à l'«éthique» qu'il avait faussement promis de faire dépendre du Parlement. Il aura attendu aux derniers mois de son règne pour présenter une réforme majeure, le financement des partis politiques, qu'il n'aura pas à appliquer lui-même, ni à lui-même.
La grande cause de sa vie aura finalement été le Canada. Mais ne devrait-ce pas être la grande cause de tout premier ministre? Et n'est-ce pas lui qui sera passé à un cheveu de la perdre de façon spectaculaire? N'empêche, au fond, Jean Chrétien est peut-être exactement comme ce Canada, ce «Woody Allen des nations» pour reprendre le mot de Keith Spicer, «dont l'identité est sa crise d'identité»: à première vue, il n'a aucun sens, mais il fonctionne parfaitement bien. De guerre lasse, l'énigme Chrétien s'en ira bientôt. Elle ne sera pas pour autant résolue.
Que voulez-vous.
Il s'en est dit et écrit, des choses sur Jean Chrétien, depuis un mois. À donner un peu le tournis, à vrai dire. Normal, quarante années de vie dans l'oeil de la tempête, dont dix à la tête d'un grand pays adulé et tout, voilà qui invite à de lourds et éloquents — amusés aussi, prenant prétexte de l'incongruité du personnage même — commentaires, analyses, essais, bilans et autres trucs destinés à meubler le silence et les espaces vides. Or, s'il est une ligne directrice, fût-elle ténue, qui se dégage du déluge, elle ne manque pas de sel: personne ne semble trop certain de ce qu'il avance, de la justesse de ses propos, de ce que l'histoire retiendra de ce phénomène à peu près indescriptible.
Les critiques de Jean Chrétien, souvent acerbes, se butent au principe de réalité. Quoi qu'on dise, on ne peut pas avoir fait une carrière aussi longue, aussi réussie, aussi prestigieuse, sans avoir quelque chose de spécial, sans avoir touché les gens d'une façon bien particulière, sans être parvenu à naviguer avec tact et conviction dans les eaux sans merci de la politique. Ses laudateurs, eux, enfilent trois paires de gants blancs. Leur défense et illustration nécessite toujours un très long développement justificatif qui trahit sa réserve par l'emploi d'expression récurrentes: malgré que, même si, quand même, et pourtant.
Invariablement, l'évocation de son parcours est constellée de citations. Pour l'homme «aux deux langues secondes» qui est pratiquement devenu l'incarnation de la tournure emberlificotée, de la faute de syntaxe, de la confusion juteuse — les armes nucléaires à garder hors de la portée des enfants —, le moins pittoresque des paradoxes n'est d'ailleurs pas qu'au Québec du moins, la phrase qui restera le plus accolée à son passage au pouvoir est apocryphe. «Le plus meilleur pays du monde», on peut en retirer les guillemets: Jean Chrétien n'a jamais dit cela. Il a bien évoqué «le meilleur pays du monde pour y vivre», mais le plus meilleur, nenni. Tout comme les sceptiques offrent le gros lot à quiconque fera la démonstration patente de facultés paranormales et, après des années, ont toujours le magot bien au chaud dans une chambre forte, le défi a été lancé de mettre au jour le document qui attesterait de l'usage du méga-superlatif par le premier ministre. Personne n'a jamais rien trouvé.
Cela étant, pour un reporter de la presse écrite affecté à la politique fédérale, M. Chrétien a plus souvent qu'à son tour été source de dilemme: reproduire texto ses propos, quitte à ce qu'ils soient incompréhensibles — Chambre des communes, 1994: «Monsieur le président, je me suis informé auprès de l'ambassade des États-Unis, du Canada aux États-Unis, et M. King-Kong [rires], de toute façon vous savez de qui je veux parler, M. Coon-Come a fait un discours devant un auditoire et puis c'était un débat où il y avait des représentants du Québec, ou du Canada ailleurs, qui ont débattu ces propos, l'autre côté de la médaille a été donné publiquement à ce moment-là et, comme il s'agissait d'un débat, ben les faits ont été rectifiés par les citoyens qui étaient là, invités par un groupe d'universitaires, alors l'ambassade a pas cru qu'il devait intervenir.
Dans, qu'est-ce vous voulez, où des opinions sont émises partout au Canada, comme je disais hier, j'ai été souvent été la victime de la part de gens que je connais très bien, que je vois même dans mon comté, d'abus de mots que je n'aimais pas beaucoup mais dans, mais dans une démocratie il faut vivre ça et j'ai vu que le premier ministre Parizeau qui aurait été accusé s'est défendu et plus loin le chef indien a dit qu'il ne voulait pas attribuer ces propos à monsieur Parizeau, il a fait une rectification suivant les informations» —, ou tricher en les arrangeant?
Si on est titillé par les errements de langage et les pitreries involontaires de Jean Chrétien — le port du casque militaire à l'envers, un exemple parmi plusieurs —, on est aussi tiraillé entre les deux facettes de l'homme, le pragmatique et l'idéologue. Le pragmatique, qui a toujours su flairer le vent et n'a pas reculé devant des virages à 180 degrés sur des dossiers aussi fondamentaux que le libre-échange ou la TPS, est aussi celui qui a empoigné Bill Clennett parce que celui-ci se trouvait dans son chemin et qui, lorsque interpellé sur l'extinction de la flamme de la Paix à l'occasion de manifestations entourant une rencontre du G-20 à Ottawa, avait simplement déclaré: «On va la rallumer.» L'idéologue, c'est celui qui a piloté le rapatriement de la Constitution sans se formaliser un instant de l'inévitable ressac au Québec et qui n'a jamais voulu préciser quelle majorité référendaire devrait être dégagée pour qu'il la reconnaisse.
Jean Chrétien a, plutôt trois fois qu'une, fait le tour de l'horloge. Il a été élu député à douze reprises. Il a détenu douze portefeuilles ministériels. En tant que premier ministre, il a vu défiler douze chefs de partis d'opposition. Si la propre horloge, biologique celle-là, de Paul Martin n'avait poussé ce dernier à accélérer le travail de sape en coulisses, il aurait sans doute été au sommet de l'État pendant douze ans. Ou, allez savoir, douze mandats.
Toutefois, en dépit de cette longévité et de l'apparente familiarité — paravent efficace derrière lequel dissimuler un appétit obsessif pour le pouvoir — qu'il a dégagée sous les feux de la rampe, l'homme demeure insaisissable. Que retiendra-t-on de lui? Comme premier ministre, il n'a été l'homme d'aucune grande politique; son gouvernement a bien sûr éliminé le déficit, mais cette mesure, par ailleurs largement mise en forme aux dépens des provinces et du programme d'assurance-emploi, restera bien davantage associée à Paul Martin. Il a étouffé tous les «scandales» de son administration avec la vertu d'un commissaire à l'«éthique» qu'il avait faussement promis de faire dépendre du Parlement. Il aura attendu aux derniers mois de son règne pour présenter une réforme majeure, le financement des partis politiques, qu'il n'aura pas à appliquer lui-même, ni à lui-même.
La grande cause de sa vie aura finalement été le Canada. Mais ne devrait-ce pas être la grande cause de tout premier ministre? Et n'est-ce pas lui qui sera passé à un cheveu de la perdre de façon spectaculaire? N'empêche, au fond, Jean Chrétien est peut-être exactement comme ce Canada, ce «Woody Allen des nations» pour reprendre le mot de Keith Spicer, «dont l'identité est sa crise d'identité»: à première vue, il n'a aucun sens, mais il fonctionne parfaitement bien. De guerre lasse, l'énigme Chrétien s'en ira bientôt. Elle ne sera pas pour autant résolue.
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