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    Glorieux, le Canada

    25 octobre 2014 | Chantal Gagnon - L’auteure est professeure au Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal et membre de l’Ordre des traducteurs, terminologues, et interprètes agréés du Québec. | Canada

    Sur le site du premier ministre du Canada, on retrouve la version française du discours livré par Stephen Harper au soir de la fusillade à Ottawa du 22 octobre dernier. Dans ce discours, Stephen Harper fait particulièrement appel à la fibre patriotique de son auditoire. Il va même jusqu’à utiliser l’expression « compatriotes » à trois reprises.

     

    Nos recherches montrent que, dans les messages à la nation diffusés à la radio ou à la télévision, les Canadiens de langue française n’avaient pas été interpellés à titre de compatriotes depuis les années 1940, à l’époque où William Mackenzie King était premier ministre. Avec la transformation du nationalisme québécois et du nationalisme pancanadien au XXe siècle, les premiers ministres du Canada s’étaient généralement abstenus de prononcer le mot « compatriote » à la télévision française, puisque pour bien des Québécois, la patrie, c’est d’abord le Québec. En 2008, lors de son message télévisé précédent, Stephen Harper avait plutôt eu recours au gentilé « Canadiens » en s’adressant à ses concitoyens. En point de presse, Thomas Mulcair et Justin Trudeau ont quant à eux évité ce terme sémantiquement instable. Pour véhiculer des valeurs patriotiques, ces chefs ont évoqué « le peuple » (Mulcair) ou « une nation de justice et de respect » (Trudeau). Il est possible que les récentes déconvenues du Parti québécois et du Bloc québécois aient incité le gouvernement de Stephen Harper à prendre des libertés avec les normes non dites de la politique canadienne en terre québécoise. Il pourrait aussi y avoir un problème de traduction. Chaque fois qu’en anglais le texte présentait « fellow Canadians », en français on retrouvait « compatriotes ».

     

    Il s’agit, d’une certaine façon, d’une traduction littérale, à la Google Translate (pour ce syntagme précis, c’est d’ailleurs la solution qu’on y propose). L’hypothèse d’une traduction négligée est appuyée par le reste du discours.

     

    En effet, le texte est truffé d’erreurs d’orthographe. Ici, une virgule manque, là, on écrit « il luttait pour va vie » au lieu de « sa vie ». À d’autres endroits, un participe passé est mal accordé ou une majuscule manque à « les canadiens et les canadiennes ». Bien des erreurs relevées auraient été évitées avec l’utilisation d’un correcticiel. C’est dire le peu de temps qui a été consacré à la version française.

     

    Et il y a pire. La version écrite de la déclaration se termine par « vive le Canada glorieux et libre ». Il s’agit d’une traduction mot à mot des paroles de notre hymne national en version anglaise (« glorious and free »). Or, faut-il le rappeler, les paroles de la version française sont différentes. L’allusion (patriotique) est perdue, et la fin du discours est maladroite, parce que peu idiomatique. Dans la presse d’expression française, « Glorieux » rime avec hockey, car c’est ainsi qu’on surnomme les Canadiens de Montréal. Pour l’auditoire de Stephen Harper, il y a donc un rendez-vous manqué à certains égards. Dans la version télévisée, le premier ministre a corrigé le tir, y allant d’un « vive le Canada fort et libre ». Mais personne n’a pensé à revoir la version textuelle, pleine d’erreurs.

     

    Le discours du 22 octobre était capital parce qu’il mettait des mots sur une douleur nationale. La vie du premier ministre ayant été brièvement en jeu, la symbolique du discours était d’autant plus forte. Même si les discours français de ses opposants étaient meilleurs, c’est le discours de Stephen Harper qui a été le plus cité dans les journaux. Que la version française n’ait pas fait l’objet d’une révision digne de ce nom montre le peu d’importance accordée au fait français sous le gouvernement de Stephen Harper. Soulignons-le : la version anglaise du discours était impeccable. On peut expliquer les erreurs du texte français par la gravité des événements de la journée, mais on ne peut pas les excuser. Il ne s’agit pas du premier message à la nation jamais diffusé sur les ondes télévisuelles. Avant l’époque de monsieur Harper, d’autres premiers ministres ont dû faire des messages à la nation, avec une technologie moins avancée et moins efficace (on pense notamment à l’absence d’ordinateur). Pourtant, aucun message à la nation avant celui-ci n’avait été aussi bâclé.

     

    Il y a beaucoup de leçons à tirer de la présente crise. Bien des choses auraient pu se dérouler autrement. Il en va ainsi de la traduction des discours du premier ministre. En situation d’urgence, les francophones ont droit à la même qualité de communication que les anglophones.













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