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    Référendums de 1980 et de 1995

    À question ambiguë, réponse ambiguë

    4 octobre 2014 | Chantal Gagnon - L’auteure est professeure au Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal | Canada

    Avec le référendum en Écosse, la parution de Confessions post-référendaires et la récente publication du sondage Léger Marketing–Le Devoir, on a beaucoup parlé de souveraineté au cours des dernières semaines. Si beaucoup a été dit, il y a certains aspects des deux référendums sur la souveraineté qui n’ont pas encore été soulevés.

     

    Dans Confessions post-référendaires, Chantal Hébert et Jean Lapierre estiment que tous les chemins de la saga référendaire de 1995 mènent à un Jean Chrétien illusionniste, qui se cache derrière un écran de fumée. On ne sait donc pas exactement comment aurait réagi l’ancien premier ministre. À ce chapitre, la réponse de Pierre Elliott Trudeau au lendemain d’un oui pourrait nous éclairer. Au cours de nos recherches dans les archives nationales, nous avons trouvé la version anglaise du discours qu’aurait prononcé Pierre Elliott Trudeau si le oui l’avait emporté. Le texte français a peut-être lui aussi été archivé, mais pas dans les boîtes consultées.

     

    L’hypothétique discours de Trudeau puisait abondamment dans un autre discours, celui prononcé au Centre Paul-Sauvé le 14 mai 1980. Ci-dessous, nous citons un extrait du discours archivé, jumelé à l’extrait correspondant dans le discours du 14 mai. Les formulations chan- gent à peine d’un texte à l’autre : « If, citing the “yes” it has obtained today, that government tries to open the door to sovereignty-association, it will find the door still tightly shut, because neither Mr. Lévesque nor I have the key to open it. […] Mr. Lévesque doesn’t have it, because he didn’t dare ask the people of Quebec for a clear mandate for independence or sovereignty. I don’t have it, because I have no mandate either to break up Canada or to negotiate association. »

     

    « Comme il n’y a pas d’association, vous n’avez pas de mandat pour faire la souveraineté, vous n’avez pas la clef pour ouvrir cette porte, puis moi non plus. […] Maintenant, si vous voulez parler, si vous voulez parler de souveraineté, laissez-moi vous dire que vous n’avez pas de mandat pour négocier la souveraineté, parce que vous n’avez pas demandé, purement et simplement, aux Québécois s’ils voulaient la souveraineté. »

     

    Ailleurs dans les deux discours, Trudeau explique qu’il interprète un oui comme la volonté de négocier un fédéralisme renouvelé : « If the government of Quebec interprets the result of the referendum in that way, and if they come knocking at the door which leads to renewed federalism, they will find it wide open. » « Par contre, si monsieur Lévesque, par miracle, c’est le cas de le dire, frappait à l’autre porte et disait : J’ai un mandat pour négocier, je voudrais négocier un fédéralisme renouvelé, la porte serait grande ouverte. »

     

    À la lecture de ces extraits, on conclut qu’à bien des égards, le premier ministre Trudeau avait annoncé ses couleurs, haut et fort. Par contre, ce sur quoi le discours des archives reste muet, c’est la façon dont le gouvernement fédéral aurait géré l’impasse si René Lévesque, fort d’un oui, avait insisté pour négocier une souveraineté-association. Le discours du 14 mai montre bien que le premier ministre Trudeau s’attendait à ce que son opposant réclame la souveraineté. Mais de cela, pas un mot dans sa réponse. En somme, la position du premier ministre du Canada aurait joué sur l’ambiguïté de la question du référendum.

     

    On ne peut pas déduire la position de Chrétien de ses discours préréférendaires. Dans son message à la nation du 25 octobre 1995, Chrétien associe le oui à un Canada brisé. Au passage, il faut dire que ce discours de Jean Chrétien méritait une plus grande couverture médiatique que celle qui lui a été accordée. Peu de gens ont vu que, dans la version anglaise de son discours, l’ancien premier ministre s’inquiétait de la sécurité de ses concitoyens, alors qu’en français, il évoquait la question de la sécurité sociale. Les francophones connaissaient la tradition pacifique du Québec, tandis que les nouveaux arrivants, qui choisissent souvent l’anglais pour s’intégrer au Québec, provenaient parfois de pays où la démocratie n’était pas bien établie. Ces derniers auraient pu croire au risque de la guerre civile après un oui. En 1995, les médias n’ont pas remarqué ces écarts de traduction, puisqu’ils se sont plutôt penchés sur les écarts de traduction manifestes du discours de Lucien Bouchard. L’expertise de son parti en bilinguisme a fait marquer des points à Jean Chrétien. Le Bloc québécois avait peu l’habitude de produire ses discours dans les deux langues. Critiqué par les médias pour ne pas avoir respecté les normes de la traduction canadienne, Lucien Bouchard n’a pas réussi à avoir tout l’effet recherché dans les médias.

     

    Avant les référendums de 1980 et de 1995, les premiers ministres du Canada ont adopté une approche fort différente dans le contenu de leurs discours de campagne. Mais il y a fort à parier qu’au soir d’un oui, leurs discours auraient été semblables dans l’ambiguïté de leur réponse. Car les livres sur Jean Chrétien s’entendent généralement sur une chose : le Shawiniganais n’aurait pas renoncé à l’unité canadienne au lendemain d’un oui obtenu à l’arraché. À question ambiguë, donc, réponse ambiguë.













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