Le parvenu
17 novembre 2003
Canada
Dans son discours d'adieux prononcé jeudi soir, les phrases les plus importantes se trouvaient au tout début. Jean Chrétien, nostalgique de l'époque où «un jeune homme issu d'une famille nombreuse de la classe ouvrière de Shawinigan» a pu s'épanouir grâce au Parti libéral qui «m'a ouvert de nouveaux horizons et a mis le monde à la portée de ma main», dit-il, en parlant de lui-même au singulier.
Ce parti qui lui a permis de «rencontrer des gens partout au Canada», de «devenir le premier ministre des Finances francophone». Tout cela, largement grâce à Pierre Elliott Trudeau, son mentor, son gourou, son maître à penser , de qui il fut, à l'époque, l'exécuteur des basses oeuvres jusqu'à devenir son élève le plus zélé.
La réussite de Jean Chrétien se mesure à son parcours personnel. Celui d'un petit Canadien français gravissant les échelons jusqu'à diriger le pays des autres. Mais au prix de s'y assimiler, de se fondre parmi les puissants, de devenir leur pote, leur complice. Dans d'autres contextes, on appelle cela un parvenu.
Chrétien aura exécuté jusqu'à la fin les visions de Pierre Elliott Trudeau, en l'absence de toute critique, de toute distance. Trudeau s'opposait au nationalisme québécois. Il n'était pas plus tendre envers le nationalisme qu'il appelait «canadien-britannique», le nationalisme canadien-anglais qu'il a cru pouvoir combattre, mais dont il a préparé le triomphe absolu.
Trudeau a cru qu'il suffisait que des francophones soient plus malins que les anglophones. Il croyait que la réussite individuelle de Québécois suffirait à rétablir un équilibre entre les nationalités. Il avait tort, bien sûr. Il oubliait, volontairement ou inconsciemment, que les sociétés évoluent en fonction des rapports de force entre les groupes, compte tenu de la puissance économique et du poids démographique des uns contre les autres. Les Anglais étaient plus nombreux et plus riches que les Canadiens français.
Mais Trudeau imagina une politique de reconquête du Canada par les francophones, à raison de l'addition de succès individuels. Chrétien y a cru. Il l'a mise en application pour lui-même. Accomplissement personnel indéniable qui masque son échec sur le plan collectif. Hors Québec et Acadie du Nouveau-Brunswick, il y a, en nombres absolus, moins de francophones parlant leur langue dans l'intimité du foyer au Canada qu'il n'y en avait en 1968 lorsque la Loi sur les langues officielles a été adoptée. Lorsque Chrétien parlait, jeudi, d'un «Canada véritablement bilingue», il donnait envie de pleurer. Pleurer de rage.
Dans un texte fondateur de sa doctrine politique, «La nouvelle trahison des clercs», publié en avril 1962 dans Cité libre, Trudeau dénonçait le «mépris» et la «politique du roi nègre» appliquée par les Canadiens anglais qui poussaient «parfois la magnanimité jusqu'à placer des hommes de paille — au nom «bien de chez nous» — dans les boards of directors, ces hommes se ressemblant toujours en ceci: primo, ils ne furent jamais assez compétents et forts pour pouvoir passer en tête, et secundo, ils furent toujours assez «représentatifs» pour solliciter les faveurs du roi nègre et flatter la vanité de la tribu.»
Pour Trudeau, les Canadiens français n'avaient qu'eux à blâmer: «Si l'État canadien a fait si peu de place à la nationalité canadienne-française, c'est surtout parce que nous ne nous sommes pas rendus indispensables à la poursuite de sa destinée.» Pour renverser la vapeur, ils n'avaient qu'à prendre le pouvoir à Ottawa. Vint le French Power.
Jean Chrétien a joué à fond le rôle du roi nègre, celui d'homme de paille qui, certes, a fini par «passer en tête», mais au prix de se mouler dans les habits des puissants, jusqu'à livrer ce discours si personnel, jeudi, essentiellement dans la langue de l'autre. Au prix aussi d'écraser les aspirations des siens, non seulement de ceux qui, chez lui, au Québec, voulaient un pays, mais de tous les autres, nationalistes de toutes obédiences, qui ont voulu être reconnus pour ce qu'ils sont au sein même du Canada.
Chrétien se rappelle avec délectation de son élection à la tête du PLC le 23 juin 1990. Il a bien sûr oublié que ce jour-là, l'Accord du lac Meech qui reconnaissait le Québec comme une société distincte, et qu'il a personnellement combattu en sourdine, devenait caduc. Il triomphait devant les caméras de télévision, donnant l'accolade à Clyde Wells, tandis que des députés de son parti rejoignaient Lucien Bouchard pour fonder le Bloc québécois.
Chrétien fut aussi l'artisan d'une banalisation de la collusion bienveillante entre le pouvoir politique et les puissances financières. Ses amitiés avec les familles Asper, Irving ou Desmarais, sa tolérance à tout ce que l'homme de la rue voyait pourtant comme des scandales. Lorsque, jeudi, Jean Chrétien s'est vanté d'avoir pris «des mesures historiques pour restreindre l'influence des grandes entreprises et des gros syndicats sur les élections» après en avoir profité à l'extrême durant 40 ans, il ne donnait plus envie de pleurer, mais de vomir. Les millions que Paul Martin a amassés et qui seront versés au parti, d'où viennent-ils? Le taux de participation aux élections n'a jamais été aussi bas que pendant son mandat.
***
Juste avant que Jean Chrétien prononce son discours, jeudi soir, Télé-Québec diffusait le deuxième épisode d'une série sur René Lévesque. Pouvait-il y avoir contraste plus saisissant que celui qui existait entre ces deux hommes. Pendant que Chrétien se félicitait de s'être épanoui individuellement en s'assimilant aux puissants, Lévesque galvanisait ce petit peuple qui est «peut-être quelque chose comme un grand peuple» et à qui, dès 1968, dans Option Québec, il lançait ce défi: celui «d'affronter cette époque exigeante et galopante, et de l'amener à nous prendre tels que nous sommes. D'arriver à nous y faire une place confortable à notre taille, dans notre langue, afin de nous y sentir des égaux et non des inférieurs».
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides
vennem@fides.qc.ca
Ce parti qui lui a permis de «rencontrer des gens partout au Canada», de «devenir le premier ministre des Finances francophone». Tout cela, largement grâce à Pierre Elliott Trudeau, son mentor, son gourou, son maître à penser , de qui il fut, à l'époque, l'exécuteur des basses oeuvres jusqu'à devenir son élève le plus zélé.
La réussite de Jean Chrétien se mesure à son parcours personnel. Celui d'un petit Canadien français gravissant les échelons jusqu'à diriger le pays des autres. Mais au prix de s'y assimiler, de se fondre parmi les puissants, de devenir leur pote, leur complice. Dans d'autres contextes, on appelle cela un parvenu.
Chrétien aura exécuté jusqu'à la fin les visions de Pierre Elliott Trudeau, en l'absence de toute critique, de toute distance. Trudeau s'opposait au nationalisme québécois. Il n'était pas plus tendre envers le nationalisme qu'il appelait «canadien-britannique», le nationalisme canadien-anglais qu'il a cru pouvoir combattre, mais dont il a préparé le triomphe absolu.
Trudeau a cru qu'il suffisait que des francophones soient plus malins que les anglophones. Il croyait que la réussite individuelle de Québécois suffirait à rétablir un équilibre entre les nationalités. Il avait tort, bien sûr. Il oubliait, volontairement ou inconsciemment, que les sociétés évoluent en fonction des rapports de force entre les groupes, compte tenu de la puissance économique et du poids démographique des uns contre les autres. Les Anglais étaient plus nombreux et plus riches que les Canadiens français.
Mais Trudeau imagina une politique de reconquête du Canada par les francophones, à raison de l'addition de succès individuels. Chrétien y a cru. Il l'a mise en application pour lui-même. Accomplissement personnel indéniable qui masque son échec sur le plan collectif. Hors Québec et Acadie du Nouveau-Brunswick, il y a, en nombres absolus, moins de francophones parlant leur langue dans l'intimité du foyer au Canada qu'il n'y en avait en 1968 lorsque la Loi sur les langues officielles a été adoptée. Lorsque Chrétien parlait, jeudi, d'un «Canada véritablement bilingue», il donnait envie de pleurer. Pleurer de rage.
Dans un texte fondateur de sa doctrine politique, «La nouvelle trahison des clercs», publié en avril 1962 dans Cité libre, Trudeau dénonçait le «mépris» et la «politique du roi nègre» appliquée par les Canadiens anglais qui poussaient «parfois la magnanimité jusqu'à placer des hommes de paille — au nom «bien de chez nous» — dans les boards of directors, ces hommes se ressemblant toujours en ceci: primo, ils ne furent jamais assez compétents et forts pour pouvoir passer en tête, et secundo, ils furent toujours assez «représentatifs» pour solliciter les faveurs du roi nègre et flatter la vanité de la tribu.»
Pour Trudeau, les Canadiens français n'avaient qu'eux à blâmer: «Si l'État canadien a fait si peu de place à la nationalité canadienne-française, c'est surtout parce que nous ne nous sommes pas rendus indispensables à la poursuite de sa destinée.» Pour renverser la vapeur, ils n'avaient qu'à prendre le pouvoir à Ottawa. Vint le French Power.
Jean Chrétien a joué à fond le rôle du roi nègre, celui d'homme de paille qui, certes, a fini par «passer en tête», mais au prix de se mouler dans les habits des puissants, jusqu'à livrer ce discours si personnel, jeudi, essentiellement dans la langue de l'autre. Au prix aussi d'écraser les aspirations des siens, non seulement de ceux qui, chez lui, au Québec, voulaient un pays, mais de tous les autres, nationalistes de toutes obédiences, qui ont voulu être reconnus pour ce qu'ils sont au sein même du Canada.
Chrétien se rappelle avec délectation de son élection à la tête du PLC le 23 juin 1990. Il a bien sûr oublié que ce jour-là, l'Accord du lac Meech qui reconnaissait le Québec comme une société distincte, et qu'il a personnellement combattu en sourdine, devenait caduc. Il triomphait devant les caméras de télévision, donnant l'accolade à Clyde Wells, tandis que des députés de son parti rejoignaient Lucien Bouchard pour fonder le Bloc québécois.
Chrétien fut aussi l'artisan d'une banalisation de la collusion bienveillante entre le pouvoir politique et les puissances financières. Ses amitiés avec les familles Asper, Irving ou Desmarais, sa tolérance à tout ce que l'homme de la rue voyait pourtant comme des scandales. Lorsque, jeudi, Jean Chrétien s'est vanté d'avoir pris «des mesures historiques pour restreindre l'influence des grandes entreprises et des gros syndicats sur les élections» après en avoir profité à l'extrême durant 40 ans, il ne donnait plus envie de pleurer, mais de vomir. Les millions que Paul Martin a amassés et qui seront versés au parti, d'où viennent-ils? Le taux de participation aux élections n'a jamais été aussi bas que pendant son mandat.
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Juste avant que Jean Chrétien prononce son discours, jeudi soir, Télé-Québec diffusait le deuxième épisode d'une série sur René Lévesque. Pouvait-il y avoir contraste plus saisissant que celui qui existait entre ces deux hommes. Pendant que Chrétien se félicitait de s'être épanoui individuellement en s'assimilant aux puissants, Lévesque galvanisait ce petit peuple qui est «peut-être quelque chose comme un grand peuple» et à qui, dès 1968, dans Option Québec, il lançait ce défi: celui «d'affronter cette époque exigeante et galopante, et de l'amener à nous prendre tels que nous sommes. D'arriver à nous y faire une place confortable à notre taille, dans notre langue, afin de nous y sentir des égaux et non des inférieurs».
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides
vennem@fides.qc.ca
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