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    La Réplique

    Le libre-échange Canada-Corée, au-delà de la propagande

    Sans même avoir vu les textes, des enthousiastes transmettent l’analyse du gouvernement Harper avec un zèle inquiétant

    20 mars 2014 | Claude Vaillancourt - Auteur de L’empire du libre-échange (M éditeur, 2014) et président d’ATTAC-Québec | Canada
    Le déclencheur

    « Après dix ans d’efforts, l’accord de libre-échange Canada-Corée vient enfin d’être conclu. Ce premier accord commercial du Canada avec un pays asiatique est un développement majeur. Plusieurs pays ont déjà signé des accords de libre-échange avec la Corée du Sud, dont notamment les États-Unis et l’Union européenne. Il était urgent que le Canada fasse de même, afin que nos exportateurs bénéficient sur le territoire coréen des mêmes avantages que les exportateurs américains et européens. »

    Le libre-échange Canada-Corée, une nécessité, de Joseph Chung et Pierre Fortin, Le Devoir, 15 mars 2014

    Avant même qu’on en connaisse le contenu, l’accord commercial entre le Canada et la Corée soulève l’enthousiasme chez les défenseurs du libre-échange. Nous en avons eu un exemple dans Le Devoir du 15 mars, alors que Joseph Chung et Pierre Fortin le considèrent comme une nécessité sans l’avoir examiné, puisque les textes ne sont pas divulgués. Ils n’ont que la propagande du gouvernement conservateur à se mettre sous la dent. Ils la transmettent allègrement, sans le moindre recul, avec un zèle qui ne manque pas d’inquiéter. Et ils s’appuient avec fermeté sur le principe idéologiqueselon lequel le libre-échange est nécessairement bon.

     

    Les conservateurs nous ont fait le coup lorsqu’ils ont annoncé l’entente de principe concernant l’accord commercial entre le Canada et l’Union européenne : ils se donnent toute la latitude d’interpréter un texte qu’ils sont les seuls à connaître. Il est d’autant plus difficile de se faire une idée que ces négociations se sont déroulées aussi dans le plus grand secret. Et contrairement à l’accord entre le Canada et l’Europe, aucune fuite n’a permis d’ébruiter le contenu des négociations entre le Canada et la Corée.

     

    Plusieurs ont cependant su lire entre les lignes des propos des conservateurs et ont refusé de porter les lunettes roses de Chung et Fortin. L’industrie automobile s’est montrée très mécontente du résultat des négociations, et cela, tant du côté syndical que patronal. On craint à juste titre une arrivée massive de véhicules coréens sur notre marché, alors que celui de la Corée demeurera impénétrable à cause de mesures de protection que l’accord n’est pas parvenu à faire tomber. Selon le syndicat Unifor, 100 000 voiturescoréennes pénètrent le marché canadien chaque année, alors que les Canadiens n’en exportent qu’une centaine. Il est prévisible que le nouvel accord entre les deux pays ne fera qu’accentuer ce déséquilibre.

     

    On nous cite parmi les secteurs où nous aurons des avantages les ressources naturelles et l’agriculture. Dans la politique de libre-échange, en général, le Canada sacrifie son secteur manufacturier, grand créateur d’emplois, pour percer sur des marchés qui en créent beaucoup moins. S’appuyer sur les ressources naturelles peut aussi provoquer beaucoup d’instabilité, à cause de la grande variabilité des prix et de la demande.

     

    Quant à l’agriculture, on peut certes se réjouir d’une plus grande exportation de porc du Québec en Corée. Mais il faut aussi tenir compte des effets négatifs de ce choix. Nous privilégierons ainsi un modèle agro-industriel axé sur l’exportation et nocif pour l’environnement. Ce qui nous éloigne d’une approche basée sur la souveraineté alimentaire, la diversité de la production et l’achat de proximité. Ce choix a-t-il été discuté ? Est-ce vraiment ce que nous voulons et ce dont nous avons besoin ?

     

    On peut prévoir que l’accord entre le Canada et la Corée inclura une disposition sur la protection des investissements étrangers — l’équivalent du « chapitre 11 » de l’ALENA —, puisque le Canada y consent dans tous ses récents accords. Cette disposition donnera aux puissantes compagnies multinationales coréennes le pouvoir de poursuivre le gouvernement canadien pour s’attaquer à des lois ou réglementations les empêchant de réaliser des profits, et ce, même lorsque celles-ci ont été adoptées démocratiquement dans l’intérêt public. Notre gouvernement a donc une fois de plus abdiqué une partie de sa souveraineté, donnant aux multinationales une véritable emprise sur notre ordre su jour législatif.

     

    Fait important à retenir : le déficit commercial entre le Canada et la Corée est de 4 milliards de dollars en faveur de cettedernière. L’expérience nousapprend que les accords delibre-échange parviennent rarement à rétablir l’équilibre, accentuant plutôt de tels déficits.

     

    Les avantages d’un accord commercial entre le Canada et la Corée sont donc loin d’être évidents. Pourtant, le gouvernement fédéral utilise la même stratégie pour le vendre à la population canadienne que dans le cas de l’accord entre le Canada et l’Union européenne — et comme il le fera sans aucun doute pour le Partenariat transpacifique en cours de négociation. Il négocie en secret, tarde le plus possible avant de rendre les textes disponibles, distille l’information à sa propre convenance.

     

    Ces accords ont trop d’effet sur l’emploi, sur l’orientation de notre économie, sur la démocratie pour qu’ils soient adoptés rapidement, avec un unique discours propagandiste en guise d’information. Ainsi, l’accord commercial entre le Canada et la Corée doit être précédé d’un véritable débat public, rendu possible grâce à la publication des textes et à une période de temps suffisante pour donner l’occasion de bien en saisir les conséquences et de permettre à toutes les prises de position de s’exprimer.


    Claude Vaillancourt - Auteur de L’empire du libre-échange (M éditeur, 2014) et président d’ATTAC-Québec
     













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