Haute fonction publique fédérale - Après le silence, la révolte

L’ancien bibliothécaire et archiviste en chef du Canada, Daniel J. Caron
Photo: Jacques Nadeau - Archives Le Devoir L’ancien bibliothécaire et archiviste en chef du Canada, Daniel J. Caron
Le haut fonctionnaire est parti de son institution dans la controverse. Il sort maintenant, pour la première fois, de sa réserve.

Huit mois après sa démission du poste de bibliothécaire et archiviste en chef du Canada, Daniel J. Caron estime, rétrospectivement, avoir été victime d’un « assassinat administratif » nourri, entre autres, par des « accusations douteuses » et par les résistances internes qu’ont fait naître ses plans de modernisation et de numérisation des activités de Bibliothèque et archives Canada (BAC). Une « attaque en règle », fatale, qui, sans le rendre amer, mérite selon lui d’être aujourd’hui documentée, particulièrement à une époque où les mutations en cours dans la fonction publique, jumelées à des intrusions idéologiques de plus en plus prononcées de la part du gouvernement Harper, pourraient amener d’autres gestionnaires à subir pareil traitement, dit-il pour justifier la fin de son mutisme.

« J’ai été victime du numérique, lance, sourire en coin, Daniel J. Caron, que Le Devoir a rencontré il y a quelques semaines. Je suis tombé sous le coup d’un assassinat administratif alimenté sans doute pour de mauvaises raisons, avec de mauvaises intentions. Or, personne n’est sorti gagnant de cette affaire, pas l’institution, pas le gouvernement, pas les contribuables et je ressens aujourd’hui le besoin d’en parler, pour que ce genre de choses ne se multiplie pas et ne cible pas d’autres gestionnaires d’organismes publics. »

5000 $ en cours particuliers

En mai dernier, après plusieurs semaines dans la tourmente, Daniel J. Caron a démissionné de son poste de Bibliothécaire et archiviste en chef du Canada, et ce, « au terme de quatre années passées à transformer l’institution » pour la mettre au diapason avec un présent numérique où les lieux de pouvoir tout comme de production de sens à documenter et à archiver pour les générations futures se sont déplacés. Des dépenses de 5000 $ pour des cours particuliers d’espagnol, mais également des repas d’affaires dans des restaurants qualifiés de « chics » par ses détracteurs ont alimenté la controverse, puis sa chute.

« J’avoue m’être senti très seul, blessé aussi par le manque de soutien dans les circonstances, dit-il. Toutes les dépenses que l’on me reprochait, en plus de respecter les normes et règles administratives en vigueur à BAC, n’avaient rien d’extravagant. Les cours d’espagnol, à 50 $ l’heure, je les prenais sur mon heure de dîner, en prévision de rencontres avec des homologues américains et mexicains pour un projet d’archives transcontinental sur lequel on travaillait [la chose a été baptisée Americana]. Quant aux dépenses du conseil de direction, en accueil, représentation, déplacement, formation, elles ont été en baisse sous ma direction [entre 2009 et 2012] (7600 $ en moyenne par mois) par rapport à la direction précédente [2005-2008] (10 800 $). Tous ces chiffresétaient d’ailleurs publics et accessibles en ligne. Mais ce n’est pas ceux que mes accusateurs ont préféré regarder. »

Pas de soutien

M. Caron dit avoir été injustement cloué au pilori, sans l’appui du ministre du Patrimoine, James Moore, ni même de BAC, où les réformes liées à la numérisation du présent qu’il était en train de mener créaient beaucoup de remous, admet-il. « Les changements étaient importants et ne plaisaient pas à tout le monde, dit-il. Il y a des gens qui avaient un intérêt à me voir partir. Quant au ministre, il avait, lui, un intérêt à se faire du capital politique en tapant publiquement sur un fonctionnaire pour des allégations de mauvaises gestions de fonds publics. Cela est cohérent avec le discours sur la réduction des dépenses ». Et il ajoute : « J’ai également résisté sur des projets d’acquisition de documents liés à la guerre de 1812 [un dossier historique hautement controversé et alimenté par les conservateurs], et poussé pour documenter des mouvements comme Idle No more [mouvement d’affirmation des autochtones et de contestation ciblant l’administration Harper] ou des projets comme Keystone XL [oléoduc canado-américain]. Cela n’a pas été très bien perçu. J’étais au milieu d’un tir croisé, dans une impasse. Je n’avais pas d’autres choix que de me retirer ».

Le successeur de M. Caron n’a pas été nommé pour le moment. Le poste de Bibliothécaire en chef du Canada, poste prestigieux qui, selon les critères du gouvernement, est lié à un salaire pouvant varier de 192 000 à 226 500 $, est toujours occupé, de manière intérimaire, par Hervé Dery, ancien sous-ministre fédéral. Pour sa part, l’ex-gestionnaire enseigne désormais à l’École nationale d’administration publique et poursuit sa réflexion sur l’impact du numérique sur les politiques publiques, l’administration, la culture et la conservation des traces du présent.
11 commentaires
  • Marc Bergeron - Inscrit 10 février 2014 02 h 06

    Difficile à comprendre

    Parce que on ne connait pas les règles concernant les dépenses par contre on connait le gaspillage des libéraux qui ont fait exploser les dépenses et les factures. Espérons que ce ministère trouvera une personne parlant l'espagnol.
    J'ai connaissance d'une personne travaillant dans la fonction publique au Québec, qui avait mit sur son compte de dépense quelques factures de repas en trop et ce fut la porte immédiatement. Tout comme les fonctionaires de ce buerau étaient bien aviser que tout cadeau même un crayon devait être refuser ou le raporter au cadre responsable et la compagnie était averti sérieusement de ne plus offrir de faveur ou autre, sous peine que ce bureau ne fera plus d'affaire avec eux. C'est clair net et précis.

  • Sol Wandelmaier - Inscrite 10 février 2014 06 h 39

    17 mai 2013-Le Devoir...

    " Ainsi a-t-on appris que ce dernier a réclamé en moyenne 87 000 $ par année en 2011 et en 2012 en frais divers, dont de luxueux repas d’affaires dans des établissements sélects comme le Rideau Club (31 visites en tout)."

    Frais de représentation: Est-ce vraiment justifié pour un chef-bibliothècaire?

    Cela vient en plus d'un salaire mirobolant de $ 226 500..

    Non! Ce n'est pas le numérique qui a vaincu M. Caron..

    • Nicolas Bouchard - Abonné 10 février 2014 10 h 34

      Votre citation n'indique qu'un seul article dans une liste de « frais divers », de luxueux repas d'affaires. Quelle est la part de ces 87 000$ qui sont en fait des repas luxueux?

      Il se peut, je le répète, il se peut qu'un haut fonctionnaire ait des dépenses de ce niveau mais il est difficile de le savoir car les journaux ne nous fournissent jamais des données permettant des comparaisons. De plus, la majorité des gens ne semblent aucunement s'en préoccuper et préfèrent jeter la pierre pour se défouler.

      On dirait la nouvelle chasse aux sorcières des temps modernes : les fonctionnaires « véreux ». On sort quelque chose sans établir une base d’analyse minimale et Bam!, la personne est clouée au pilori automatiquement par l’opinion publique.

      Belle façon de se débarrasser de quelqu’un de dérangeant. Qui sait, ces frais avaient peut-être même été approuvés par des sous-ministres et autres mais ça, on ne le saura jamais.

      Nicolas B.

    • Jean-Philippe Delorme - Abonné 10 février 2014 12 h 11

      Ben oui! un coup parti! Pourquoi le payer? On pourrait juste le nourrir et le loger...
      Y'en a qui regrettent de ne pas avoir terminé leur diplôme en bibliothéconomie on dirait... :-))

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 10 février 2014 19 h 51

      M. Bouchard...Les cours d'espagnol à $50 de l'heure pour assister à une conférence internationale, qui a lieu en anglais, la plupart du temps...Est-ce une justification acceptable?
      On peut trouver une rationalisation pour tout excès...tant que c'est "aux frais de la princesse".

  • Guy Lafond - Inscrit 10 février 2014 06 h 46

    Les couteaux volent bas...


    ...mais les révolvers resteront au Far West ou bien de l'autre côté de la frontière.

  • Guy Desjardins - Inscrit 10 février 2014 08 h 33

    Quand ont veut bien paraître!

    Ont dit seulement un côté de la médaille.

  • Michel Boucher - Abonné 10 février 2014 10 h 53

    Il n'était pas bibliothécaire...

    et ne prenait pas l'avis des bibliothécaires d'expérience formés à la gestion et à l'organisation de la chaîne documentaire fondamentale à l'exécution du mandat d'une bibliothèque nationale. Il a nui à son développement et a causé un tort considérable à cette institution par ses décisions. Il a fait preuve d'une grande incompétence en plus d'un manque de vision lamentable de ce que celle-ci devrait être.

    • André Chevalier - Abonné 10 février 2014 12 h 26

      D'où tenez-vous ces informations?