Le tandem qui a rétabli les finances publiques - Le miracle libéral
Jean Chrétien célèbre aujourd'hui le dixième anniversaire de sa première élection à la tête du pays. Dix années empoisonnées par sa rivalité avec Paul Martin.
Ottawa - Le 25 octobre 1993, les libéraux de Jean Chrétien ont remporté leur premier mandat majoritaire, unis et ravis. Dix ans plus tard, ils sont déchirés entre un chef qui s'accroche et le prochain qui s'impatiente, et on se demande par quel miracle Paul Martin et Jean Chrétien ont pu travailler ensemble si longtemps et former un tandem capable de nettoyer les finances publiques.
Les deux hommes ont beau avoir été d'occasionnels partenaires de golf avant l'entrée de Paul Martin en politique, ils n'ont jamais été des amis. Ils sont même devenus de formidables adversaires en 1990 durant la course au leadership libéral.
Cette bataille avait laissé des traces indélébiles, mais, l'attrait du pouvoir aidant, les deux hommes ont serré les coudes pour les élections de 1993. Ainsi, bien que Jean Chrétien en ait toujours voulu au camp Martin de l'avoir qualifié de «vendu», il a, au lendemain de son élection comme chef, tendu la main à son rival et lui a attribué le rôle de porte-parole en matière d'environnement que celui-ci avait demandé. Il a ensuite accepté que Martin pilote la rédaction du premier Livre rouge.
«En bref, Chrétien a fait beaucoup de place à Martin. Malgré les luttes autour du leadership, Chrétien comprenait dans le fond qu'il ne pouvait pas se payer le luxe de ne pas s'entendre avec Martin», écrit John Gray dans son livre Paul Martin, the power of ambition, paru cet automne.
Et, une fois élu, il savait que nul autre que Paul Martin avait la crédibilité nécessaire pour calmer les milieux d'affaires et faire le ménage dans les finances publiques. Il a donc insisté pour en faire son bras droit.
Malgré de nombreux désaccords, Jean Chrétien a toujours appuyé son ministre des Finances durant le premier mandat et les premières années du second. Jean Chrétien s'était juré de ne jamais humilier son ministre des Finances comme lui l'avait été en 1978. Pierre Elliott Trudeau avait alors annoncé des compressions de deux milliards de dollars sans en avertir M. Chrétien, qui l'avait appris à la télévision.
La présentation du budget charnière de 1995, avec ses 25 milliards de compressions, l'élimination du déficit et l'apparition des surplus qui ont suivi, aurait été impossible sans le ferme appui de Jean Chrétien, reconnaissent Paul Martin et son entourage. «Franchement, je ne crois pas que Paul aurait été capable de faire cela sans quelqu'un comme le premier ministre», a confié Terrie O'Leary, ancienne chef de cabinet de Martin, à John Gray.
L'ambition de Paul Martin de devenir chef n'avait pas disparu pour autant, mais, durant le premier mandat libéral, il n'avait qu'une chose en tête: réussir à juguler le déficit. Il savait que, s'il échouait comme ministre, il devrait oublier ses rêves de leadership. Il n'avait donc pas de temps à consacrer à ce projet. Ce sont plutôt son entourage et ses alliés de 1990 qui se sont assurés d'entretenir et d'élargir ses réseaux durant cette période. Jean Chrétien, lui, ne se sentait pas encore menacé, mais il était aux aguets et rageait contre ce qu'il appelait l'incapacité de Martin de contrôler son monde.
Les intermédiaires
Aux dires de Paul Martin, note Gray, la relation entre lui et Chrétien ressemblait davantage à un «mélange d'huile et d'eau». Ce climat, teinté de méfiance et de rivalité, aurait pu nuire à la relation professionnelle entre les deux hommes, n'eût été des talents diplomatiques de leurs plus fidèles conseillers.
Le livre de M. Gray et celui de la journaliste Susan Delacourt, Juggernaut, Paul Martin's campaign for Chrétien's crown, qui paraît aujourd'hui, mettent en lumière combien la civilité de la relation, au cours des cinq premières années de pouvoir, a beaucoup reposé sur des personnes clés de leur entourage et combien le départ de ces personnes, au moment même où l'agitation gagnait le caucus et l'équipe de Paul Martin, a privé les deux hommes de leurs principaux paratonnerres.
Paul Martin et Jean Chrétien ne se sont jamais beaucoup parlé et surtout pas pour régler leurs différends. Cette tâche délicate était généralement confiée par Chrétien à son fidèle conseiller de toujours, Eddie Goldenberg, et à son affable directeur des communications, Peter Donolo, et par Martin à sa chef de cabinet, Terrie O'Leary. Les trois s'entendaient bien, se faisaient confiance et savaient dédramatiser les situations. Ils ne souffraient pas de la paranoïa qui affectait bien des partisans des deux camps et ils savaient calmer les réactions épidermiques de leur patron respectif.
Terrie O'Leary a quitté le ministre des Finances en 1998 pour représenter le Canada auprès de la Banque mondiale, une nomination souhaitée par Martin et bénie par Chrétien. En 1999, Donolo a quitté à son tour. «Avec son départ, le bureau du premier ministre est immédiatement devenu plus enclin à la confrontation», écrit Gray.
Le choix de Françoise Ducros comme successeur de Donolo y est pour beaucoup. Farouche partisane de Jean Chrétien, elle n'hésitait pas à voir un appui à Paul Martin comme un acte de déloyauté envers le chef. Elle est restée incapable d'établir une relation de travail harmonieuse avec les membres de l'équipe Martin, se méfiant à chaque détour de leurs intentions. Pour leur part, ceux-ci la soupçonnaient de multiplier les fuites désobligeantes à l'endroit de Martin. «Martin avait le sentiment que, contrairement à Goldenberg, Ducros n'avait aucune intention de voir la relation fonctionner», écrit Delacourt.
L'effritement
Au lendemain de l'élection de 1997, des proches de Jean Chrétien ont fait comprendre qu'il ne solliciterait pas un troisième mandat, mais qu'il souhaitait quitter avec, en poche, un vote de confiance au congrès de 1998. Personne n'a donc tenté de lui barrer la route, mais tant Martin qu'Allan Rock ont commencé à s'organiser sérieusement pour une éventuelle course au leadership.
Au début 2000, la rumeur indiquait cependant que le premier ministre avait changé d'avis et songeait à un troisième mandat. La nervosité a gagné le camp Martin et, une semaine avant le congrès de mars 2000, un groupe de députés et d'organisateurs se sont réunis dans un hôtel torontois, le Regal Constellation, pour discuter de la situation.
La rencontre devait être privée, mais, la veille même du congrès, CBC a éventé l'affaire. Le premier ministre était furieux. Son entourage y a vu tout de suite les preuves d'une mutinerie ou d'un complot pour le déloger. Dans le camp Martin, on a toujours dit qu'il s'agissait d'une réunion pour faire le point et pour encourager les députés à ne rien faire pour brusquer Chrétien lors du congrès. Le camp Chrétien n'y a jamais cru et son ancien chef de cabinet, Jean Pelletier, a toujours soutenu que cet événement avait convaincu Chrétien de se représenter. Selon Lawrence Martin, qui vient de publier le deuxième tome de sa biographie de Jean Chrétien, l'incident lui aurait plutôt offert le prétexte qu'il cherchait pour justifier son virage.
Chose certaine, cependant, le faible lien de confiance qui existait entre les deux hommes s'est brisé ce jour-là, au point où Paul Martin a envisagé de quitter la politique avant les élections suivantes. Celles-ci sont toutefois survenues plus vite que prévu, soit le 27 novembre 2000. Le parti dominait toujours dans les sondages, mais la majorité des Canadiens souhaitaient le départ de Chrétien. Les députés se faisaient dire la même chose dans leur porte-à-porte. Cette fois, c'est Paul Martin qui s'est montré bon prince. Mettant sa crédibilité et sa popularité au service du parti, il a accepté de tourner des publicités télévisées avec Jean Chrétien et de faire campagne à travers le pays.
Le troisième mandat libéral a été profondément affecté par la détérioration des rapports entre les deux hommes. Selon Gray, cette dernière s'est accélérée au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, le premier ministre n'hésitant plus à faire fi de l'avis de son ministre des Finances.
Le jour même des attentats, il lui a interdit d'émettre une déclaration au nom des ministres des Finances du G7, le forçant à passer par son collègue italien. Lorsque Revenu Canada a découvert qu'il avait fait une erreur en versant trois milliards en trop aux provinces, Chrétien a insisté pour exiger un remboursement, contre l'avis de Martin. C'est aussi sans préavis qu'il a annoncé à une conférence des Nations Unies que le budget de l'aide étrangère augmenterait de 8 % par an.
De plus, il était obsédé par Martin. Tant Delacourt que Gray font état d'incidents lors desquels le premier ministre digressait dans ses conversations avec des amis et même avec des dignitaires étrangers pour critiquer son ministre des Finances. Rien pour aider: les sondages lui rappelaient à intervalles réguliers que sa popularité était en baisse et que celle de son ministre était toujours en hausse.
La rupture totale est survenue sans avertissement en mai 2002. Selon Delacourt, ce sont deux députés pro-Martin qui ont fait déborder le vase lors d'un dîner avec des syndicalistes. Parlant des scandales qui avaient obligé Chrétien à remanier son cabinet, Joe Fontana aurait dit avec délice: «Chrétien va couler aussi». Un des participants en a vite informé le ministre Denis Coderre, qui a alerté Chrétien trois jours plus tard, à son retour d'un voyage.
Le cabinet s'est réuni le même matin et Jean Chrétien n'a pas traîné. Il a intimé à ses ministres de cesser de faire campagne et a ajouté qu'il ferait face au vote de confiance prévu en février 2003 et qu'il terminerait son mandat. Ses tirades les plus cinglantes ont porté sur la loyauté et visaient de toute évidence Martin. Le vendredi soir, Paul Martin annonçait qu'il examinait «ses options». Le dimanche, il n'était plus ministre.
Sur le terrain, l'indignation a provoqué un mouvement contre le premier ministre. Confronté à une inévitable défaite en février 2003, il a annoncé à son caucus, en août 2002, qu'il quitterait dans 18 mois, le temps de faire un peu plus sa marque. Il l'aura faite, avec son refus de participer à la guerre en Irak, la réforme du financement des partis politiques et les mariages gays, mais cette période, qui tire à sa fin, aura quand même été empoisonnée elle aussi par sa rivalité avec Paul Martin.
Ottawa - Le 25 octobre 1993, les libéraux de Jean Chrétien ont remporté leur premier mandat majoritaire, unis et ravis. Dix ans plus tard, ils sont déchirés entre un chef qui s'accroche et le prochain qui s'impatiente, et on se demande par quel miracle Paul Martin et Jean Chrétien ont pu travailler ensemble si longtemps et former un tandem capable de nettoyer les finances publiques.
Les deux hommes ont beau avoir été d'occasionnels partenaires de golf avant l'entrée de Paul Martin en politique, ils n'ont jamais été des amis. Ils sont même devenus de formidables adversaires en 1990 durant la course au leadership libéral.
Cette bataille avait laissé des traces indélébiles, mais, l'attrait du pouvoir aidant, les deux hommes ont serré les coudes pour les élections de 1993. Ainsi, bien que Jean Chrétien en ait toujours voulu au camp Martin de l'avoir qualifié de «vendu», il a, au lendemain de son élection comme chef, tendu la main à son rival et lui a attribué le rôle de porte-parole en matière d'environnement que celui-ci avait demandé. Il a ensuite accepté que Martin pilote la rédaction du premier Livre rouge.
«En bref, Chrétien a fait beaucoup de place à Martin. Malgré les luttes autour du leadership, Chrétien comprenait dans le fond qu'il ne pouvait pas se payer le luxe de ne pas s'entendre avec Martin», écrit John Gray dans son livre Paul Martin, the power of ambition, paru cet automne.
Et, une fois élu, il savait que nul autre que Paul Martin avait la crédibilité nécessaire pour calmer les milieux d'affaires et faire le ménage dans les finances publiques. Il a donc insisté pour en faire son bras droit.
Malgré de nombreux désaccords, Jean Chrétien a toujours appuyé son ministre des Finances durant le premier mandat et les premières années du second. Jean Chrétien s'était juré de ne jamais humilier son ministre des Finances comme lui l'avait été en 1978. Pierre Elliott Trudeau avait alors annoncé des compressions de deux milliards de dollars sans en avertir M. Chrétien, qui l'avait appris à la télévision.
La présentation du budget charnière de 1995, avec ses 25 milliards de compressions, l'élimination du déficit et l'apparition des surplus qui ont suivi, aurait été impossible sans le ferme appui de Jean Chrétien, reconnaissent Paul Martin et son entourage. «Franchement, je ne crois pas que Paul aurait été capable de faire cela sans quelqu'un comme le premier ministre», a confié Terrie O'Leary, ancienne chef de cabinet de Martin, à John Gray.
L'ambition de Paul Martin de devenir chef n'avait pas disparu pour autant, mais, durant le premier mandat libéral, il n'avait qu'une chose en tête: réussir à juguler le déficit. Il savait que, s'il échouait comme ministre, il devrait oublier ses rêves de leadership. Il n'avait donc pas de temps à consacrer à ce projet. Ce sont plutôt son entourage et ses alliés de 1990 qui se sont assurés d'entretenir et d'élargir ses réseaux durant cette période. Jean Chrétien, lui, ne se sentait pas encore menacé, mais il était aux aguets et rageait contre ce qu'il appelait l'incapacité de Martin de contrôler son monde.
Les intermédiaires
Aux dires de Paul Martin, note Gray, la relation entre lui et Chrétien ressemblait davantage à un «mélange d'huile et d'eau». Ce climat, teinté de méfiance et de rivalité, aurait pu nuire à la relation professionnelle entre les deux hommes, n'eût été des talents diplomatiques de leurs plus fidèles conseillers.
Le livre de M. Gray et celui de la journaliste Susan Delacourt, Juggernaut, Paul Martin's campaign for Chrétien's crown, qui paraît aujourd'hui, mettent en lumière combien la civilité de la relation, au cours des cinq premières années de pouvoir, a beaucoup reposé sur des personnes clés de leur entourage et combien le départ de ces personnes, au moment même où l'agitation gagnait le caucus et l'équipe de Paul Martin, a privé les deux hommes de leurs principaux paratonnerres.
Paul Martin et Jean Chrétien ne se sont jamais beaucoup parlé et surtout pas pour régler leurs différends. Cette tâche délicate était généralement confiée par Chrétien à son fidèle conseiller de toujours, Eddie Goldenberg, et à son affable directeur des communications, Peter Donolo, et par Martin à sa chef de cabinet, Terrie O'Leary. Les trois s'entendaient bien, se faisaient confiance et savaient dédramatiser les situations. Ils ne souffraient pas de la paranoïa qui affectait bien des partisans des deux camps et ils savaient calmer les réactions épidermiques de leur patron respectif.
Terrie O'Leary a quitté le ministre des Finances en 1998 pour représenter le Canada auprès de la Banque mondiale, une nomination souhaitée par Martin et bénie par Chrétien. En 1999, Donolo a quitté à son tour. «Avec son départ, le bureau du premier ministre est immédiatement devenu plus enclin à la confrontation», écrit Gray.
Le choix de Françoise Ducros comme successeur de Donolo y est pour beaucoup. Farouche partisane de Jean Chrétien, elle n'hésitait pas à voir un appui à Paul Martin comme un acte de déloyauté envers le chef. Elle est restée incapable d'établir une relation de travail harmonieuse avec les membres de l'équipe Martin, se méfiant à chaque détour de leurs intentions. Pour leur part, ceux-ci la soupçonnaient de multiplier les fuites désobligeantes à l'endroit de Martin. «Martin avait le sentiment que, contrairement à Goldenberg, Ducros n'avait aucune intention de voir la relation fonctionner», écrit Delacourt.
L'effritement
Au lendemain de l'élection de 1997, des proches de Jean Chrétien ont fait comprendre qu'il ne solliciterait pas un troisième mandat, mais qu'il souhaitait quitter avec, en poche, un vote de confiance au congrès de 1998. Personne n'a donc tenté de lui barrer la route, mais tant Martin qu'Allan Rock ont commencé à s'organiser sérieusement pour une éventuelle course au leadership.
Au début 2000, la rumeur indiquait cependant que le premier ministre avait changé d'avis et songeait à un troisième mandat. La nervosité a gagné le camp Martin et, une semaine avant le congrès de mars 2000, un groupe de députés et d'organisateurs se sont réunis dans un hôtel torontois, le Regal Constellation, pour discuter de la situation.
La rencontre devait être privée, mais, la veille même du congrès, CBC a éventé l'affaire. Le premier ministre était furieux. Son entourage y a vu tout de suite les preuves d'une mutinerie ou d'un complot pour le déloger. Dans le camp Martin, on a toujours dit qu'il s'agissait d'une réunion pour faire le point et pour encourager les députés à ne rien faire pour brusquer Chrétien lors du congrès. Le camp Chrétien n'y a jamais cru et son ancien chef de cabinet, Jean Pelletier, a toujours soutenu que cet événement avait convaincu Chrétien de se représenter. Selon Lawrence Martin, qui vient de publier le deuxième tome de sa biographie de Jean Chrétien, l'incident lui aurait plutôt offert le prétexte qu'il cherchait pour justifier son virage.
Chose certaine, cependant, le faible lien de confiance qui existait entre les deux hommes s'est brisé ce jour-là, au point où Paul Martin a envisagé de quitter la politique avant les élections suivantes. Celles-ci sont toutefois survenues plus vite que prévu, soit le 27 novembre 2000. Le parti dominait toujours dans les sondages, mais la majorité des Canadiens souhaitaient le départ de Chrétien. Les députés se faisaient dire la même chose dans leur porte-à-porte. Cette fois, c'est Paul Martin qui s'est montré bon prince. Mettant sa crédibilité et sa popularité au service du parti, il a accepté de tourner des publicités télévisées avec Jean Chrétien et de faire campagne à travers le pays.
Le troisième mandat libéral a été profondément affecté par la détérioration des rapports entre les deux hommes. Selon Gray, cette dernière s'est accélérée au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, le premier ministre n'hésitant plus à faire fi de l'avis de son ministre des Finances.
Le jour même des attentats, il lui a interdit d'émettre une déclaration au nom des ministres des Finances du G7, le forçant à passer par son collègue italien. Lorsque Revenu Canada a découvert qu'il avait fait une erreur en versant trois milliards en trop aux provinces, Chrétien a insisté pour exiger un remboursement, contre l'avis de Martin. C'est aussi sans préavis qu'il a annoncé à une conférence des Nations Unies que le budget de l'aide étrangère augmenterait de 8 % par an.
De plus, il était obsédé par Martin. Tant Delacourt que Gray font état d'incidents lors desquels le premier ministre digressait dans ses conversations avec des amis et même avec des dignitaires étrangers pour critiquer son ministre des Finances. Rien pour aider: les sondages lui rappelaient à intervalles réguliers que sa popularité était en baisse et que celle de son ministre était toujours en hausse.
La rupture totale est survenue sans avertissement en mai 2002. Selon Delacourt, ce sont deux députés pro-Martin qui ont fait déborder le vase lors d'un dîner avec des syndicalistes. Parlant des scandales qui avaient obligé Chrétien à remanier son cabinet, Joe Fontana aurait dit avec délice: «Chrétien va couler aussi». Un des participants en a vite informé le ministre Denis Coderre, qui a alerté Chrétien trois jours plus tard, à son retour d'un voyage.
Le cabinet s'est réuni le même matin et Jean Chrétien n'a pas traîné. Il a intimé à ses ministres de cesser de faire campagne et a ajouté qu'il ferait face au vote de confiance prévu en février 2003 et qu'il terminerait son mandat. Ses tirades les plus cinglantes ont porté sur la loyauté et visaient de toute évidence Martin. Le vendredi soir, Paul Martin annonçait qu'il examinait «ses options». Le dimanche, il n'était plus ministre.
Sur le terrain, l'indignation a provoqué un mouvement contre le premier ministre. Confronté à une inévitable défaite en février 2003, il a annoncé à son caucus, en août 2002, qu'il quitterait dans 18 mois, le temps de faire un peu plus sa marque. Il l'aura faite, avec son refus de participer à la guerre en Irak, la réforme du financement des partis politiques et les mariages gays, mais cette période, qui tire à sa fin, aura quand même été empoisonnée elle aussi par sa rivalité avec Paul Martin.
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