Possible front commun arabe contre le Canada
Irrités par les récentes sorties de Baird, des États du Moyen-Orient se rangeraient derrière le Qatar pour ravir à Montréal le siège de l’OACI
Les pays arabes étaient déjà fatigués de voir le gouvernement de Stephen Harper se faire le grand défenseur d’Israël. Et la rencontre du ministre Baird avec une homologue israélienne en territoire occupé, à Jérusalem-Est le mois dernier, aurait exacerbé les frustrations.
Résultat, des États arabes songeraient maintenant à promouvoir la candidature du Qatar - qui a déposé la semaine dernière sa propre offre d’héberger le siège de l’OACI dans sa capitale, Doha. Les pays s’affaireraient à faire front commun pour convaincre des alliés et récolter suffisamment de votes pour réquisitionner l’organisation onusienne à Doha au profit de la métropole canadienne, selon ce que rapportait hier le Globe and Mail.
Des informations que réfute le ministre Baird, qui a martelé, lorsque interrogé par La Presse canadienne, n’en avoir eu aucun écho, pas même pendant son voyage au Moyen-Orient le mois dernier. « Des cinq premiers pays arabes que j’ai visités, pas un seul ne m’a mentionné la position du Canada par rapport à Israël », a-t-il affirmé.
L’ambassadeur de l’Arabie saoudite à l’OACI a toutefois organisé cette semaine un « grand banquet » pour promouvoir la candidature de Doha, comme le rapportait Le Devoir hier. Si le ministre dément que les pays arabes grenouillent dans les coulisses, n’empêche qu’il a lui-même entamé une contre-attaque diplomatique, faisant des appels, avec ses fonctionnaires, dans « quelques dizaines de pays à travers le monde » pour s’assurer de leur appui quant au maintien du siège de l’OACI à Montréal. Pour l’instant, les États-Unis, la France et la Belgique ont appuyé Ottawa publiquement.
« Le ministre Baird va se battre bec et ongles pour conserver l’OACI à sa juste place, Montréal », a souligné son porte-parole Rick Roth. M. Baird a en outre appelé le premier ministre du Qatar à deux reprises la semaine dernière. C’est qu’Ottawa ne digère pas d’avoir été pris de court, le Qatar s’étant immiscé dans le processus pour faire la lutte à Montréal sans préavis, après que la demande canadienne eut été négociée et approuvée par le Conseil de l’OACI, explique-t-on au gouvernement.
« Le Qatar est un très petit pays, avec une grande richesse, et il offre beaucoup d’argent pour amener des sièges sociaux à Doha. Nous ne pensons pas que ce type de chose est à vendre, a déclaré M. Baird. Et nous allons travailler fort pour convaincre d’autres pays. »
Ces reproches ont été mal accueillis par le néodémocrate Paul Dewar, qui a dit que « ça n’aide jamais d’attaquer ». « En tant que chef de notre diplomatie, vous devez comprendre que votre premier rôle, c’est de ne pas causer de préjudice, et votre second rôle, c’est de représenter votre pays. Dans les deux cas, il [M. Baird] a échoué […] Je ne crois pas qu’il fasse la différence entre être un ministre conservateur et être le ministre des Affaires étrangères du Canada. C’est notre réputation qu’il met en cause », a-t-il affirmé.
Le Qatar a promis de construire un édifice ultramoderne pour accueillir l’OACI, en plus de payer la totalité de ses dépenses d’exploitation et d’exempter ses employés de taxes et d’impôts. L’ambassade du Qatar au Canada n’a pas rappelé Le Devoir hier.
Si la proposition de l’État persique était acceptée, les pays membres de l’OACI pourraient être appelés à voter, au début de l’automne, sur le sort géographique du siège de l’organisation à compter de 2016 et pour les 20 années suivantes. Pour l’emporter, le gagnant devrait recevoir l’appui de 60 % des 191 membres de l’organisation.
Montréal accueille l’organisation qui supervise la réglementation internationale de l’aviation civile depuis 60 ans. Jamais un pays n’a posé sa candidature pour en obtenir le siège social, selon les Affaires étrangères.
Une coalition « Équipe Montréal »
Le gouvernement fédéral minimise la menace que constitue Doha, mais le ministre Baird s’associe néanmoins à son homologue québécois responsable de Montréal, Jean-François Lisée, de même qu’au maire Michael Applebaum pour former leur propre front commun. L’Équipe Montréal viendra « vanter les avantages de la ville québécoise en tant qu’hôte permanent » de l’OACI, a-t-on expliqué. Les trois politiciens tiendront un point de presse ce matin pour détailler leur plan de match.
L’OACI compte 534 employés dans la métropole québécoise et les délégations de 37 pays membres. Selon une analyse de la firme SECOR, citée par le Globe, l’organisation apporterait des retombées économiques annuelles de 119 millions de dollars à Montréal.
Mercredi, M. Baird a confirmé qu’Ottawa ne tentera pas d’obtenir un siège au Conseil de sécurité des Nations unies en 2015 - trois ans après le revers essuyé au profit du Portugal. Pour l’opposition, cela, ajouté au sort incertain de l’OACI à Montréal, est imputable aux positions des conservateurs ces dernières années. « Le Canada, particulièrement depuis 2006 avec la présence des conservateurs, a eu un comportement d’État voyou irresponsable, irrespectueux des normes internationales, des conventions internationales et aussi du droit international », a accusé le bloquiste Jean-François Fortin.
Le Centre consultatif des relations juives et israéliennes a répliqué à la demande de Doha de récupérer l’OACI en affirmant que « l’assaut du Qatar contre la politique étrangère de principe du Canada est un autre triste exemple de dictateurs du Moyen-Orient qui instrumentalisent la cause palestinienne au profit de leurs propres intérêts ».
***
Les membres de l’OACI sommés de se taire
Le secrétariat de l’OACI resserre l’étau sur ses employés. Le chef des communications de l’organisation, Anthony Philbin, a donné la consigne à tous les membres du siège social de « transmettre directement » les demandes des médias à son équipe. « À la lumière de l’intérêt suscité par l’offre du Qatar pour servir de nouveau siège permanent de l’OACI, certains membres des médias ont cherché à entrer en contact directement avec les membres du personnel du siège pour demander des renseignements ou obtenir leur opinion sur cette question, explique M. Philbin dans une note transmise par courriel mercredi soir. [La] question doit être décidée par un vote par les États membres lors de notre 38e assemblée en septembre-octobre. » Pourtant, quelques minutes plus tôt, il avait assuré Le Devoir qu’aucune directive n’avait été donnée aux membres du personnel.
Avec la collaboration de Marco Bélair-Cirino







