Big Brother vous regarde
Vous avez aussi entendu parler des coupes massives dans la fonction publique (20 000 congédiements, dont environ 2000 au Québec), des statisticiens et scientifiques licenciés, et des inspecteurs en moins pour ce qui est des aliments, des avions, des cours d’eau, des frontières et jusqu’à la météo.
De ceux et celles qui sont toujours en poste dans la fonction publique fédérale, forcés souvent d’appliquer les nouveaux critères, au risque de perdre eux-mêmes leur emploi, on ne parle pas beaucoup, par contre. Pourtant, depuis que Stephen Harper est au pouvoir, il n’y a pas que les chômeurs, les artistes, les chercheurs, les groupes de femmes et les habitants de région qui ne votent pas conservateur qui en arrachent. Il y a aussi les fonctionnaires.
Parlez-en à Kevin Snedden, directeur du pénitencier ontarien, où se trouve Omar Khadr actuellement. M. Snedden avait donné le feu vert à une entrevue de La Presse canadienne avec son célèbre prisonnier (celui-ci conteste sa condamnation à Guantánamo), décision qui revient normalement au directeur de pénitencier. Seulement, cette décision vient d’être révoquée par le ministre de la Sécurité publique, Vic Toews. Le bras du gouvernement Harper est invraisemblablement long, n’hésitant pas à intervenir là où il n’a normalement pas affaire, pourvu que cela fasse son affaire politiquement.
À Service Canada
« Big Brother is watching », dirait George Orwell. Et nulle part plus assidûment qu’à Service Canada, « un des pires employeurs du Conseil du trésor », selon Magali Picard, vice-présidente régionale de l’Alliance de la fonction publique canadienne (AFPC).
Créé en 2005, Service Canada est la porte d’entrée du gouvernement fédéral, un amalgame de différents services offerts à la même enseigne, mais parsemés à travers le pays. Il s’agit des services les plus demandés : passeport, permis de travail, prestations d’assurance-emploi, pensions de vieillesse. Les gens les plus vulnérables, en d’autres mots, viennent cogner à cette porte. Le stress pour les employés a toujours été de rigueur, mais depuis l’élection d’un gouvernement conservateur majoritaire, le stress est à son maximum. « Les gens qui se présentent à Service Canada sont en colère. On voit bien qu’on est en train de les mettre dans une situation extrêmement précaire »,explique la porte-parole.
N’avoir que des mesures punitives à proposer pèse déjà lourd sur le moral des employés. Mais il y a aussi les mesures punitives que subissent les employés eux-mêmes. D’abord, le concept d’ancienneté n’existe pas. Vous avez beau cumuler 25-30 ans de service, vous pouvez vous retrouver du jour au lendemain en compétition avec un nouveau venu, évalué sur la base du « travail d’équipe », du « souci du détail », ou encore de votre nombre de congés de maladie, tout autant que de vos connaissances.
La façon de procéder n’est pas banale non plus. On met dix personnes sous la loupe en annonçant qu’il n’en restera que six au bout du processus. Aux plus forts (lire : employés modèles) la poche. « Dans un tel contexte, c’est sûr que l’idée de dénoncer son voisin est tentante », explique Magali Picard.
À Service Canada, « on vous fait comprendre que vous êtes fonctionnaire avant d’être citoyen », dit l’attaché politique Patrick Leblanc. Non seulement est-il interdit aux employés de critiquer leur employeur, ils doivent faire la promotion des politiques gouvernementales. Vous croyez que l’achat de F-35, ou encore, l’abolition des sous noirs n’a ni queue ni tête ? Tant pis pour la liberté de conscience. Vous devrez applaudir. Et pour s’assurer qu’on a bien serré la vis, on vous informera de vos obligations tous les trois mois, plutôt qu’aux quatre ans comme c’est le cas ailleurs dans la fonction publique, en vous renvoyant au « code des valeurs et d’éthique » et en vous menaçant d’enquêtes disciplinaires s’il le faut.
Il est de bon ton de se moquer des congés de maladie dans la fonction publique, le double, apprenait-on récemment, du secteur privé. Mais vu le climat de paranoïa qui règne, à Service Canada notamment, on s’étonne que les burn-out ne soient pas plus répandus.







