Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Une majorité, qu’ossa donne?

    27 avril 2013 |Hélène Buzzetti | Canada
    Stephen Harper savoure depuis deux ans la liberté d’une majorité parlementaire. Mais qu’en a-t-il fait au juste? A-t-il réussi à camper le pays plus à droite? Retour sur un gouvernement déjà à mi-mandat.
    Photo: La Presse canadienne (photo) Stephen Harper savoure depuis deux ans la liberté d’une majorité parlementaire. Mais qu’en a-t-il fait au juste? A-t-il réussi à camper le pays plus à droite? Retour sur un gouvernement déjà à mi-mandat.
    La majorité conservatrice a été marquée par quelques gestes d’éclat et plusieurs réformes en profondeur. Pourtant, peu d’entre elles ont déchaîné les passions. Le registre des armes à feu a été aboli et le protocole de Kyoto, répudié, deux gestes accueillis avec résignation. La justice criminelle a été durcie. Les lois en matière d’immigration ont été resserrées et la citoyenneté canadienne a été érigée au rang de privilège, sans que les communautés immigrantes retirent leur appui au parti de Stephen Harper.

    Tous ces cas de figure ont en commun de n’avoir pris personne par surprise, le gouvernement conservateur ayant, pendant ses cinq années de règne minoritaire, fait la pédagogie de ces mesures. Pour un ancien proche collaborateur de M. Harper, qui désire rester dans l’ombre, l’héritage de Stephen Harper réside dans cette succession de haussements d’épaules. Son legs sera de rendre les idées conservatrices acceptables au Canada.


    « La chose la plus importante qu’il fait, c’est de faire en sorte que les idées conservatrices soient considérées comme valables. Il voulait briser le monopole des idées libérales. Il voulait démontrer qu’être conservateur est acceptable, normal, que cela fait partie du panorama canadien, ce qui n’était pas le cas auparavant. Auparavant, même le Parti progressiste-conservateur était un ersatz du Parti libéral. »


    Le professeur de sciences politiques à l’Université d’Alberta Frédéric Boily partage cet avis. « Le Canada n’est pas un pays conservateur, il reste libéral. Il faut donc y aller de manière graduelle, petit à petit, pour obtenir un effet à long terme », dit ce spécialiste de la droite canadienne. Il signe ces jours-ci le livre La droite en Alberta. D’Ernest Manning à Stephen Harper. « Il ne peut pas y avoir de révolution, car cela provoquerait trop d’opposition », ajoute-t-il. La majorité sert donc davantage à consolider cette reprogrammation de l’imaginaire collectif qu’à multiplier les grandes réformes en profondeur qui, bien que désormais réalisables au Parlement, braqueraient les Canadiens.

     

    L’économie comme outil politique


    Il y a quand même eu des réformes. Stephen Harper s’est concentré sur la réécriture des lois environnementales pour accélérer l’étude des grands projets énergétiques de même que sur la refonte du programme d’assurance-emploi. Les deux ont pour objectif avoué d’encourager l’activité économique.


    Pour M. Boily, il est là, le legs principal de Stephen Harper. « Sous les libéraux, l’État était une fabrique sociale. On parlait de multiculturalisme, du rôle du pays à l’étranger avec les missions de maintien de la paix. Pour les conservateurs, c’est mauvais. Ils se retirent de la fabrique sociale pour aller dans la fabrique économique. […] Le Canada de droite est un Canada qui se définit par une structure économique plutôt qu’une structure sociale. »


    Ces deux réformes ont aussi comme objectif moins avoué d’asseoir l’hégémonie conservatrice pour les élections à venir, explique son ancien proche conseiller. « Stephen Harper pense que ce qui est important en politique, c’est que les électeurs aient un choix clair. Avant, il n’y avait pas de choix clair entre le Parti conservateur et le Parti libéral. La seule différence était que les libéraux gagnaient plus souvent ! Selon lui, la vraie démocratie, c’est quand il y a un débat d’idées claires, nettes et précises pour que les gens fassent un vrai choix. Donc, Stephen Harper essaie de faire en sorte qu’il y ait deux grands courants d’idées. »


    L’obsession économique de Stephen Harper lui permet de placer les électeurs devant deux options diamétralement opposées : son parti mettant en place un environnement favorable à la croissance économique et une gauche trop précautionneuse pour favoriser le développement. « Stephen Harper calcule que les gens, quand ils se font offrir ces deux options, vont toujours trouver que l’extrême gauche est justement ça : extrême. » Casser le Parti libéral, traditionnellement au centre et à cheval sur ces deux philosophies économiques, permet de maintenir cette dichotomie marquée favorable au Parti conservateur, explique le conseiller. Et puis, ajoute-t-il, « c’est aussi sa force, l’économie ».


    L’est-ce vraiment ? Après tout, son gouvernement a signé jusqu’à présent six budgets déficitaires sur huit et ajouté 150 milliards de dollars à la dette canadienne, une augmentation de 33 % ! Tout majoritaire soit-il, Stephen Harper n’a pas mis les bouchées doubles pour autant pour endiguer le déficit plus vite que prévu. À un point tel que le noyau de conservateurs fiscaux qu’abrite le PC s’en trouve mécontent.


    Néanmoins, M. Boily ne croit pas que cette insatisfaction menace M. Harper. « M. Harper paraît toujours trop mièvre pour les conservateurs fiscaux, reconnaît-il. Mais où pourraient aller ces gens ? Ils n’ont nulle part ailleurs. » En outre, note le professeur, « les déficits, les conservateurs arrivent à vivre relativement bien avec ça. Ici, en Alberta, Ed Stelmach [l’ex-premier ministre conservateur] a aligné cinq, six déficits et, malgré cela, la Wildrose Alliance, plus à droite encore, n’a pas réussi à prendre le pouvoir ! Il y a une schizophrénie politique. Les faucons fiscaux parlent, mais ils ne partent pas ».

     

    Pas de fissure à l’horizon


    L’obtention d’une majorité n’a pas donné lieu non plus à l’expression plus marquée de l’aile conservatrice sociale de son parti. Au contraire. En situation minoritaire, le projet de loi de Ken Epp faisant de l’attaque d’une femme enceinte un double crime a été adopté (avant de mourir au feuilleton) et le Canada a piloté une initiative sur la santé maternelle interdisant aux organismes qui en bénéficient de promouvoir l’avortement à l’étranger. Fort de sa majorité, Stephen Harper a fait défaire la motion de son député réclamant une étude sur le début de la vie et a tué dans l’oeuf celle de Mark Warawa condamnant de manière symbolique les avortements sexo-sélectifs.


    Paradoxal ? L’ancien conseiller de M. Harper ne le croit pas. « Quand il était minoritaire, il avait besoin de ses députés. Il devait leur faire des concessions. Il n’en a plus besoin maintenant qu’il est majoritaire. »


    Pour l’instant, les mouvements de droite le lui pardonnent. C’est le cas de George Buscemi, de la campagne Québec-Vie. « Stephen Harper agit par prudence. Si on va trop vite, on provoque des réactions », dit-il. M. Buscemi croit que le bénéfice de la majorité réside pour l’instant dans la possibilité d’affamer les groupes qui servaient de « caisse de résonance » aux gouvernements de gauche précédents. « Dans la vie, on peut faire deux choses pour se faire entendre. On peut monter le volume de notre bord, ou on peut baisser le volume de l’autre bord », illustre-t-il.

     

    Et le Sénat?


    La majorité, Stephen Harper ne l’a pas non plus utilisée pour faire avancer la réforme du Sénat. En situation minoritaire, il avait présenté pas moins de sept projets de loi pour instaurer des élections sénatoriales et limiter la durée des mandats des sénateurs, accusant à chaque détour l’opposition de lui mettre des bâtons dans les roues. Maintenant que la voie est libre, il s’adresse à la Cour suprême pour savoir s’il peut agir unilatéralement.


    Ian Urquhart doute que Stephen Harper veuille cette réforme. « Ce ne serait pas cohérent avec un premier ministre qui aime contrôler l’ordre du jour », dit ce professeur de sciences politiques à l’Université d’Alberta et lui-même candidat défait aux dernières élections sénatoriales, tenues en Alberta en 2012. « S’il perd en Cour suprême, il pourra dire qu’il a essayé. Il passe pour un champion de la réforme démocratique sans passer aux actes. »

    ***

    Un Canada plus conservateur?

    Une autre grande réalisation de Stephen Harper aura été de réussir à réunir la droite politique au pays. On entend souvent dire que le Canada sous Stephen Harper est en voie de devenir plus à droite, mais les chiffres contredisent cette affirmation. Il suffit de comparer les résultats électoraux des deux dernières élections fédérales ayant produit des gouvernements majoritaires, soit celle de 2000 (le libéral Jean Chrétien élu avec 172 sièges sur 301) et celle de 2011 (le conservateur Stephen Harper avec 166 sièges sur 308).

    En 2000, le vote combiné de l’Alliance canadienne et du Parti progressiste-conservateur a totalisé 37,7 % des voix. En 2011, le Parti conservateur a remporté… 39,6 % des voix. À l’inverse, en 2000, le Parti libéral et le NPD ont ensemble cumulé 49,3 % des voix (ou 50,1 % avec le Parti vert). En 2011, le duo a récolté 49,5 % (ou 53,4 % avec les verts). Bref, les électeurs de gauche et de droite sont à peu près au même nombre qu’il y a 11 ans.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.