Revue de presse - La politique sur le terrain miné du terrorisme
L’écho des attentats de Boston s’est fait entendre indirectement toute la semaine à Ottawa et dans les journaux du Canada anglais. Entre Justin Trudeau et le projet de loi S-7, il y a eu amplement matière à discussions, et à controverses.
Dans le Calgary Sun (QMI), Lorrie Goldstein est revenu pour une deuxième semaine sur les propos de Justin Trudeau concernant les « roots causes » (les causes profondes, l’origine) des événements de Boston. M. Trudeau avait soutenu à la CBC que les auteurs devaient se sentir exclus de la société et qu’il ne fallait pas exacerber ce sentiment de rejet.
Goldstein rappelle que ce n’est pas la première fois que Trudeau étale son « relativisme culturel » - probablement le pire défaut des libéraux pour le mouvement conservateur. En mars 2011, les médias anglophones s’étaient enflammés parce que Trudeau s’était dit mal à l’aise avec l’usage de l’expression « pratiques culturelles barbares » utilisée dans le guide pour les nouveaux citoyens pour décrire les crimes d’honneur, les mutilations génitales et les mariages forcés.
Le député avait suggéré que les mots « totalement inacceptables » seraient aussi clairs, sans pour autant braquer des gens avec un jugement sur leur culture.
Rappelant cela, Goldstein conclut que « Trudeau croit qu’il faut perpétuellement marcher sur des oeufs pour ne pas risquer d’offenser des terroristes potentiels, de crainte qu’ils se sentent exclus de la société. Ce n’est pas seulement ridicule, c’est naïf », parce que les terroristes ne sont pas nécessairement des marginaux. Et même si c’était le cas, demande Goldstein, pourquoi faudrait-il que ce soit la faute de la société ?
Dans le National Post, Andrew Coyne écrit pour sa part qu’il n’y avait rien de « terriblement choquant » dans ce qu’a dit Justin Trudeau. Tout au plus a-t-il parlé trop vite, écrit Coyne. « Il n’a pas dit ce qu’il croyait être les causes explicatives, seulement que nous devrions tenter de les trouver. Et il a désavoué les tirades blâmant l’Occident de quelques prédécesseurs opportunistes. » Au final, M. Trudeau a été là comme ailleurs plutôt vague. Sans plus, suggère Coyne.
S-7
Opportunistes ? Le mot a été largement employé pour décrire la décision des conservateurs de subitement étudier et adopter le projet de loi S-7 contre le terrorisme. Les partis d’opposition - et plusieurs articles - ont dénoncé le fait que les conservateurs ont voulu profiter de la vague de sympathie populaire antiterroriste suivant l’attentat de Boston.
S-7 ressuscite deux mesures instaurées après septembre 2001 : l’obligation faite à des individus de participer à des interrogatoires préventifs et l’autorisation des détentions préventives. Ces mesures étaient arrivées à échéance en 2007 et n’ont jamais été utilisées.
Du pur opportunisme politique, a soutenu le Globe and Mail en éditorial. « Le débat politise l’attentat de Boston alors qu’on connaît mal les motivations des auteurs. » Selon le Globe, le « seul objectif apparent est d’essayer d’embarrasser Justin Trudeau et de tirer profit des craintes du public ».
Il est vrai, comme le disait Vic Toews dimanche, qu’il y a toujours des enseignements à tirer de tels attentats. « Mais il est trop tôt pour tirer quelques leçons que ce soit de Boston », pense le quotidien. Le Globe aurait souhaité que le projet de loi soit au contraire étudié plus tard, sans émotion, parce qu’il s’agit d’un important débat de sécurité publique.
Dans le Toronto Star, Heather Mallick juge sévèrement le projet S-7 (une véritable dérive, suggère-t-elle) et s’étonne surtout de l’étrange synchronisation des événements - qui ont fait en sorte que le gouvernement ramène ce projet de loi le jour même où la Gendarmerie royale du Canada annonçait qu’elle avait déjoué un complot terroriste projeté contre un train de Via Rail. Vraiment ? demande Mallick. La police avait les informations en main depuis un an. Le gouvernement avait de son côté le pouvoir d’étudier le projet de loi depuis plusieurs mois. Difficile de ne pas être cynique dans ces circonstances, dit-elle.
Michael Harris écrit sur le site iPolitics que S-7 sent la politique à plein nez. Il rappelle que le ministre de la Sécurité publique, Vic Toews, n’a pas été capable de donner un seul exemple d’une situation où les lois actuellement en vigueur ont été inefficaces et où les mesures de S-7 auraient aidé. « C’est normal, écrit Harris : il n’y en a pas. »
Harris se demande en quoi cela rendra le Canada plus sûr : aux États-Unis, toutes les mesures post-11-Septembre n’ont pas empêché l’attentat de Boston. « La probabilité d’être tué dans un attentat terroriste est la même que d’être tué par une tornade. Or le département de la Sécurité intérieure dispose d’un budget 50 fois plus élevé que celui des services météo », dit-il.
Mini-campagne
Dans le Toronto Star de vendredi, Tim Harper posait un regard sur les deux dernières semaines politiques et concluait que le Canada a assisté à une « mini-campagne électorale » ayant permis d’évaluer les forces et les faiblesses de chacun des grands partis, surtout les conservateurs.
D’une part, ceux-ci ont montré « qu’ils font de la politique comme les goons jouent au hockey », selon Harper. La preuve étant ces publicités anti-Trudeau payées à même les fonds publics (par les envois postaux des députés) et cette utilisation partisane de l’attentat de Boston et des arrestations antiterroristes à Montréal et à Toronto.
Mais Stephen Harper n’a pas été malhabilete dans ce contexte, estime le chroniqueur. Sa réaction forte au complot contre Via Rail et au suicide d’une jeune fille de la Nouvelle-Écosse victime de harcèlement a présenté deux visages du premier ministre : le dirigeant ferme et le père de famille préoccupé. Et ça, dit-il, c’est toujours payant.








