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    F-35: trois fois plus cher, mais toujours dans la course

    13 décembre 2012 |Hélène Buzzetti | Canada
    Le gouvernement conservateur a annoncé qu’il reprend le processus de sélection des appareils à zéro.
    Photo: Lockheed Martin Le gouvernement conservateur a annoncé qu’il reprend le processus de sélection des appareils à zéro.
    Ottawa – Le gouvernement conservateur a réussi la quadrature du cercle mercredi dans le dossier des avions militaires F-35 en révélant que leur achat coûterait trois fois plus cher qu’annoncé, tout en prétendant que la facture reste inchangée, et en décrétant la reprise du processus de sélection d’un appareil, tout en refusant de lancer l’appel d’offres qui avait fait défaut la première fois.

    Au final, Ottawa pourrait encore se porter acquéreur des F-35 au terme d’un processus à échéancier indéterminé. Ce qui amène l’opposition à se demander à quoi tout ce branle-bas de combat servira.

    Ottawa a rendu public le rapport indépendant de la firme KPMG sur le coût réel d’acquisition et d’entretien des 65 appareils F-35 que le gouvernement désire acquérir. Résultat : les avions de chasse coûteraient 46 milliards de dollars. C’est trois fois plus que le chiffre de 16 milliards qu’ont évoqué les conservateurs lors de l’annonce de l’achat en 2010, en campagne électorale, et jusqu’en début d’année encore.


    Pour dégonfler l’énormité de cette hausse, le gouvernement a procédé de deux manières mercredi. D’abord, il a gommé ce chiffre de 16 milliards. Il prétend qu’il a toujours su que les avions coûteraient 25 milliards. Effectivement, les conservateurs savaient que le coût réel était de 25 milliards, mais ils ne l’avaient jamais avoué ni au Parlement ni au public. C’est le Vérificateur général qui a révélé la double comptabilité dans son rapport d’avril dernier.


    Ensuite, le gouvernement a insisté sur le fait que la méthode de calcul des coûts des avions a été modifiée. Le coût des appareils n’est plus calculé sur une période de 20 ans (débutant à l’achat du premier appareil), mais sur la durée de vie réelle de toute la flotte, soit 36 ans. Du coup, les frais d’entretien sont plus élevés, les frais d’utilisation aussi. Toutes proportions gardées, clame donc Ottawa, le coût reste inchangé : 46 milliards sur 36 ans, c’est environ la même chose que 25 milliards sur 20 ans. (Les ministres parlent même d’une période de 42 ans parce qu’ils incluent la période préacquisition de 2010 à 2016.)

     

    Remettre les compteurs à zéro… ou presque


    Le gouvernement conservateur n’a pas que dévoilé un nouveau prix pour ses avions. Il a annoncé qu’il reprend le processus de sélection d’un appareil à zéro. Ou presque. Il n’est toujours pas question de lancer un appel d’offres. Du moins, pas forcément. « Aucune décision n’a été prise sur la stratégie d’acquisition et il est certainement prématuré de regarder les options d’acquisition avant qu’une analyse rigoureuse soit faite », a indiqué un haut fonctionnaire lors de la séance d’information.


    Les fonctionnaires procéderont d’abord à une analyse des options existantes sur le marché. « Chaque option sera évaluée selon les rôles et missions de la Stratégie de défense “Le Canada d’abord” », indiquent les documents déposés mercredi. Un panel de quatre experts indépendants supervisera le processus. « L’énoncé des besoins opérationnels a été mis de côté aux fins de la nouvelle évaluation des options, afin de permettre une exploration complète des options disponibles en vue du maintien de la capacité de combat du Canada. Toute incidence sur l’énoncé des besoins opérationnels fera l’objet d’un examen après l’achèvement de l’analyse des options. »


    Ensuite, on décidera comment on veut procéder pour la suite des choses. On pourrait lancer un appel d’offres, comme on pourrait choisir un nouvel appareil sans appel d’offres ou rester avec le F-35. En outre, les fonctionnaires n’ont même pas pu garantir que le Canada achèterait encore 65 avions.


    L’opposition estime que le gouvernement inverse les étapes : mieux vaudrait établir les besoins militaires du Canada et ensuite demander aux constructeurs de soumettre leur proposition pour combler les besoins identifiés. Elle lui reproche de reprendre essentiellement la même chronologie que celle ayant mené à la décision d’acheter les F-35 sans appel d’offres.


    « Non, ce n’est pas un nouveau processus, lance le député néodémocrate Jack Harris. On ne fait que créer une autre version d’un achat sans appel d’offres. On retourne sur la planche à dessin d’une certaine façon, mais ils ne feront toujours pas une analyse des besoins opérationnels et ils ne lanceront pas un appel d’offres pour assurer qu’il y a une compétition entre les constructeurs pour s’assurer qu’on obtient le bon avion au bon prix. »


    Plusieurs experts estiment qu’en l’absence d’un appel d’offres en bonne et due forme, les Boeing de ce monde refuseront de fournir les informations stratégiques de leurs appareils. Ils n’enverront que des informations générales, biaisant le processus pour le F-35, comme cela avait été le cas lors de la première sélection. Les fonctionnaires ont espoir que ce ne sera pas le cas. « C’est un commentaire que j’ai entendu, mais mon expérience me démontre que si les entreprises savent que vous êtes potentiellement intéressé à acheter leur produit, ils ont tendance à fournir l’information assez facilement », a indiqué l’un d’eux.


    Quant au ministre de la Défense nationale, Peter MacKay, il n’a pas invoqué l’explosion des coûts pour justifier la reprise du processus. Au contraire, il endosse cette facture salée et ne croit pas avoir de la difficulté à la faire accepter des électeurs. « Le respect des contribuables est au coeur de tout cet exercice. Je crois que les Canadiens comprennent qu’avec le plus grand littoral du monde, les changements qui surviennent dans l’Arctique, la volatilité internationale, la sécurité est importante et offrir le bon équipement aux forces canadiennes qui les protègent est un investissement qui en vaut la chandelle », a-t-il dit. Lui et sa collègue des Travaux publics, Rona Ambrose, ont plutôt répété que toute cette opération visait à répondre aux préoccupations du Vérificateur général et assurer « que le Parlement et les Canadiens ont confiance dans le processus pour remplacer la flotte de CF-18 ».


    Aucun regret


    À plusieurs reprises, les journalistes ont demandé à M. MacKay s’il regrettait de s’en être pris à ses adversaires politiques lorsque ceux-ci demandaient de mettre un holà à l’achat. Chaque fois, le ministre a évité de répondre. Rappelons que M. MacKay avait même déclaré en février dernier que d’annuler l’achat des F-35 « coûtera aux contribuables un milliard de dollars et créera une discontinuité dans nos capacités opérationnelles dans le futur ». Le pense-t-il toujours ? Le ministre a évité la réponse en faisant valoir qu’aucune décision n’avait encore été prise et que la question était donc hypothétique. En d’autres mots, comme il est encore possible que les F-35 soient achetés, cette éventualité pourrait ne jamais survenir.


    Ces propos font dire au chef libéral par intérim, Bob Rae, que le gouvernement n’a rien appris de cet épisode. « Ce sont les mêmes ministres qui sont responsables de la révision et de la nouvelle situation. Le gouvernement refuse d’accepter la responsabilité pour ce qui s’est passé, de reconnaître qu’il y a eu des erreurs. […] Je n’ai pas entendu un moment, une seconde, une nanoseconde de contrition de M. MacKay ou Mme Ambrose. Alors qu’on peut vous fournir une pléiade de citations où ils nous disaient que c’est le seul avion et que quiconque l’attaque est contre les Forces canadiennes. »













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