Revue de presse - La meute
Un texte en particulier a attiré l’attention, celui d’Andrew Coyne, du National Post. Champion du respect des institutions et des principes parlementaires, Coyne s’est laissé inspirer par son père, ancien gouverneur de la Banque du Canada, décédé la semaine dernière. Il est passé à l’histoire pour avoir refusé de plier devant les ingérences du gouvernement, sa démission consolidant une indépendance qui se confirme encore aujourd’hui. Coyne insiste sur la crédibilité associée à cette fonction. Seul un gouverneur peut, comme en avril 2009, annoncer qu’il ne changera pas le taux de base pendant 15 mois et être cru par tout le monde. En politique, même à ses plus hauts échelons, c’est une autre paire de manches. Le premier ministre donnerait l’heure, ironise-t-il, et on douterait de lui. Pour cette raison, les politiciens ne peuvent influencer les événements de façon indirecte, à travers les attentes et actions du public. « Le gouverneur de la banque peut, lui, compter sur la confiance du public et planifier ses politiques en conséquence. Un premier ministre, qui a miné cette confiance, ne le peut pas. »
Coyne reconnaît que le gouverneur de la banque et les fonctionnaires du Parlement n’ont pas à faire face à l’électorat ou à des rivaux sans scrupule. « La politique est une affaire de meute. Le parti le plus impitoyable, le plus discipliné, le plus soudé écrase et soumet les autres. Il privilégie la loyauté à l’exclusion de toute autre vertu. “ On chasse ensemble ”, se fera dire le nouveau venu. “ Reste avec la meute. ” Chacun apprend alors à écorcher et à médire, à promettre ou à menacer, exactement comme on le lui demande. » C’est ce qu’on appelle le pouvoir institutionnel, dit Coyne. Ce qui est intéressant, par contre, c’est lorsqu’il y a collision entre ce pouvoir et les principes, « quand la meute est confrontée, non pas à une autre meute, mais à un individu déterminé à défendre les siens. La meute n’est pas préparée à cela. Confrontée à quelqu’un qu’elle ne peut effrayer et qui n’attend rien d’elle, elle est déconcertée. Ses tactiques habituelles deviennent inutiles et son pouvoir tourne en poussière. » Il cite comme exemple le directeur parlementaire du budget, Kevin Page, que les conservateurs dénigrent publiquement depuis des années sans arriver à le museler. Coyne convient que le gouverneur de la Banque et les fonctionnaires du Parlement sont inamovibles, donc protégés contre les aléas politiques. Leur crédibilité dépend de plus que cela, poursuit-il. Elle repose sur leur conduite et celle de leurs prédécesseurs et bénéficie, écrit-il avec un évident plaisir, d’un faible qu’ont les Canadiens pour le loup solitaire qui refuse de suivre la meute ou de plier devant elle. Quelqu’un comme son père.
Résister
Susan Riley, de l’Ottawa Citizen, aborde elle aussi la question de la résistance à la meute. Oui, le gouvernement est majoritaire et est toujours prêt à utiliser le pouvoir absolu que lui accorde notre système, dit-elle. Oui, il esquive les questions sur la compétence de certains de ses ministres, des dépenses électorales contestées, les entorses au parlementarisme. Oui, il cache ses ministres pour laisser ses plus matamores répondre à leur place. Après tout, deux règles non écrites gouvernent l’action des ministres conservateurs : « ne jamais reconnaître publiquement leur responsabilité et ne jamais paraître céder devant la furie de l’opposition ». Résister n’est pas futile cependant, mais nécessaire, insiste-t-elle, même si les moyens sont limités et de portée douteuse. « Étant donné l’immense pouvoir de tout gouvernement majoritaire, les freins les plus efficaces à l’abus demeurent une presse robuste, un public aux aguets et des ministres inspirés par les plus hautes normes éthiques. Qu’il y ait quelqu’un ou non qui surveille », conclut-elle.
Mais est-ce possible quand le gouvernement a recours à répétition à des projets de loi budgétaire omnibus ? Dans le Toronto Star, Tim Harper note que la présentation cette semaine d’un autre projet du genre démontre qu’aux yeux des conservateurs, le tollé provoqué le printemps dernier, le vote marathon de 24 heures, les doutes exprimés par quelques députés conservateurs n’ont pas eu lieu. Si certains ne l’avaient pas encore compris, c’est la façon de faire les choses de ce gouvernement, souligne Tim Harper. Selon lui, les conservateurs calculent qu’ils n’ont rien à perdre car ils croient que tout le bruit fait contre C-38 était causé par des gens qui ne voteront jamais pour eux. « Stephen Harper n’a pas inventé la prorogation et les lois omnibus, mais il a fait entrer dans le langage courant deux termes obscurs de notre lexique politique. Il a enrichi notre vocabulaire, mais amoindri notre démocratie. » Et le plus préoccupant, poursuit le chroniqueur, est qu’il semble avoir fait des émules, puisque le premier ministre ontarien Dalton McGuinty a prorogé le Parlement sans raison au même moment où il annonçait sa démission.








