Libéraux - La famille orpheline
Partout au pays, les libéraux se cherchent des chefs
La famille libérale canadienne a un petit air étêté en cet automne 2012 au Canada. D’un océan à l’autre, sept partis libéraux sont actuellement à la recherche d’un nouveau chef. Certains veulent bien y voir la fin des haricots pour les rouges. Mais certainement pas Bob Rae.
Au téléphone, il rigole quand on lui énumère la longue liste des partis libéraux orphelins au pays : Québec, Ontario, Manitoba, Saskatchewan, Nouveau-Brunswick, Terre-Neuve et le Parti libéral du Canada, dont M. Rae est le chef intérimaire depuis la débandade électorale de mai 2011. « C’est assez particulier », convient celui qui fut aussi premier ministre ontarien entre 1990 et 1995.
« Mais soyons honnêtes : cela tient beaucoup à la conjoncture. Les circonstances des départs des différents chefs sont très différentes d’un parti à l’autre. Et quant à moi, la situation ne reflète pas tant un problème qu’une grande possibilité de renouveau. »
Tous ceux à qui Le Devoir a parlé de cette pénurie de leaders libéraux cette semaine abondent dans le sens de M. Rae : on ne peut conclure à une faillite de l’idée libérale à cause d’un calendrier chargé. « C’est le fruit du hasard », soutient Robert Asselin, directeur associé de l’École supérieure d’affaires publiques de l’Université d’Ottawa et conseiller de plusieurs chefs libéraux au fil des ans - il joue aussi ce rôle dans la campagne de Justin Trudeau.
La conjoncture
« On n’y verra quand même pas un complot pour tuer le mouvement libéral. Chaque province a sa conjoncture politique pour expliquer la situation », dit-il. Usure du pouvoir au Québec et en Ontario (où Dalton McGuinty quitte un gouvernement minoritaire rongé par plusieurs controverses), perte graduelle d’appuis au fédéral depuis une décennie, marginalisation historique du Parti libéral au Manitoba (éloigné du pouvoir depuis 1958)… les raisons de vacances de postes sont multiples et non uniformes.
M. Asselin souligne aussi qu’il n’y a pas de liens directs entre les partis provinciaux libéraux et celui fédéral. Au Nouveau Parti démocratique, les structures sont au contraire interreliées. Une carte de membre provinciale donne aussi une carte de membre fédérale. Ce qui fait par exemple que le projet de créer un NPD-Québec est actuellement mené par le chef fédéral, Thomas Mulcair. « Chez les libéraux, ce sont des bêtes très différentes », dit M. Asselin.
Nelson Wiseman souligne lui aussi l’autonomie des structures. Les liens entre les libéraux du pays forment un tableau contrasté, dit le politologue à l’Université de Toronto. « Dans les Prairies, les électeurs qui votent libéral au fédéral votent souvent NPD au provincial. Mais, contrairement au Québec, les liens entre les élites et les leaders libéraux [de cette région] sont solides. En Colombie-Britannique, le Parti libéral est une coalition de libéraux fédéraux, de conservateurs, de vieux réformistes. Alors qu’en Ontario et dans les Maritimes, les structures sont plus intégrées », dit-il. Bref ? Rien n’est ici monolithique.
Garder le centre
Cela dit, la situation actuelle démontre quand même que l’image globale de marque libérale - le « branding » - a du plomb dans l’aile, estime M. Wiseman. « Idéologiquement, le branding libéral a toujours été plus faible que celui des conservateurs ou du NPD. Ces partis sont identifiés à la droite et à la gauche, respectivement. Mais selon le chef qu’ils ont et selon la province, les libéraux sont perçus parfois au centre, parfois à droite, parfois au centre gauche (comme Louis Robichaud au Nouveau-Brunswick). »
Cette flexibilité idéologique peut être une force, dit M. Wiseman - le parti peut s’adapter. Mais elle peut aussi représenter un danger. « On le voit en Europe et en Grande-Bretagne [où les libéraux sont marginalisés et ne trouvent pas leur voie]. C’est un peu ce qui se passe sur la scène fédérale et dans certaines provinces ici. Mais en même temps, on est dans une époque où les électeurs sont beaucoup moins fidèles qu’avant. » Alors, ce qui un jour est une faiblesse peut rapidement devenir payant, suggère-t-il.
Surtout que les Canadiens n’apprécient pas beaucoup les débats très polarisés, croient les professeurs Wiseman et Asselin. « Je suis d’accord pour dire que l’image de marque libérale a été mise à mal ces dernières années, dit Robert Asselin. Pour toutes sortes de raisons, d’ailleurs. Mais je vois la politique comme une chose cyclique. Pour tous les partis, il y a des hauts et des bas. On est plutôt dans un bas présentement. Mais à mon sens, c’est vraiment mal connaître l’histoire politique canadienne et le pays que de penser que l’idée libérale est morte. Elle a besoin d’être réarticulée, mais elle va perdurer. »
Robert Asselin doute que la polarisation du débat entre la droite et la gauche - illustrée par les résultats de l’élection fédérale de 2011, qui a relégué le PLC au rang de tiers parti - s’implante profondément au pays. Il se met ainsi en porte-à-faux de plusieurs analystes. « Mais quand on regarde l’histoire de ce pays, on voit qu’il a toujours été dirigé par des gouvernements relativement centristes, même si c’est moins vrai avec les conservateurs actuels, plaide M. Asselin. C’est un pays de compromis, basé sur la modération. Alors, quand j’entends les observateurs de toutes sortes dire que le centre ne peut pas payer et que le Canada est passé à autre chose, je ne suis pas d’accord. À cause de la nature même de ce pays. »
Des solutions
Les libéraux « ne sont ni socialistes ni radicaux de droite », affirme Bob Rae. « Nous ne sommes pas dominés par des idéologies ou des théories abstraites de la politique. C’est vrai. Mais quand on regarde l’histoire du parti fédéral, on se rend compte que c’est lui qui a défini les changements sociaux les plus importants au Canada. Alors, la question n’est pas d’être des centristes sans position, mais de trouver les bonnes solutions aux défis qui se posent. »
Et face aux défis qui se posent précisément aux libéraux, M. Rae affirme que « la chose à éviter, c’est de faire preuve de complaisance et de dire un peu partout qu’on va revenir au pouvoir parce qu’on y a été longtemps. Il n’y a aucune justification à la complaisance. Il faut donc faire les efforts requis pour définir la vision libérale telle qu’elle est aujourd’hui. Et nous avons cette possibilité plus que jamais avec ces courses dans sept partis. »
Les libéraux du Nouveau-Brunswick seront les premiers à se choisir un chef, le 27 octobre. Suivront le Québec (17 mars 2013), le Parti libéral du Canada (14 avril 2013) et Terre-Neuve (17 novembre 2013). Les dates ne sont pas connues pour l’Ontario, la Saskatchewan et le Manitoba (automne 2013).







