Quand le bœuf voit rouge

Chaque jour qui passe, le nombre de produits de bœuf potentiellement contaminés à l’E. coli et faisant l’objet d’un rappel augmente. Cette nouvelle crise, qui touche l’usine albertaine XL Foods, n’est pas sans rappeler celle de la vache folle, en 2003, ou de la listériose, en 2008. Malmenée dans cette affaire, l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) est-elle assez vigilante ?

Le Canada connaît le plus important rappel de produits alimentaires de son histoire. La bactérie E. coli a été détectée par les autorités américaines le 4 septembre dernier, mais il a fallu attendre au 27 septembre avant que l’ACIA suspende le permis de XL Foods. L’affaire s’est transformée cette semaine en tempête politique, les partis d’opposition à la Chambre des communes accusant le ministre de l’Agriculture, Gerry Ritz, d’avoir lamentablement géré cette crise.
 
L’industrie agroalimentaire n’en est pas à sa première crise au Canada. Si le nouvel épisode mettant en cause l’abattoir de XL Foods implique un rappel de produits d’une ampleur jamais vue au pays — plus de 1500 produits —, il est jusqu’à maintenant moins meurtrier que la crise de la listériose des produits Maple Leafs qui avait fait 22 morts en 2008.
 
N’empêche, les critiques pleuvent sur le gouvernement de Stephen Harper, accusé de négligence dans cette affaire. Alors que les débats faisaient rage aux Communes cette semaine, le ministre Gerry Ritz brillait par son absence. Celui-ci a finalement effectué une brève apparition publique mercredi lors d’une visite de l’usine XL Foods, à Brooks, en Alberta. Et jeudi, il a finalement affronté les questions de l’opposition à la Chambre des communes.
 
Aux yeux du chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Thomas Mulcair, il ne fait pas de doute que le ministre a caché des informations aux Canadiens et omis de les prévenir du danger. Il doit démissionner, a soutenu M. Mulcair. De son côté, le chef du Parti libéral du Canada par intérim, Bob Rae, a insisté sur le fait que les Américains ont été protégés du danger deux semaines avant les Canadiens.
 
Le Syndicat de l’agriculture s’est lui aussi lancé dans la mêlée en reprochant au gouvernement Harper de mettre la sécurité des Canadiens en péril en imposant des compressions budgétaires de 10 % à l’ACIA.
 
Mais le ministre Ritz a rejeté les critiques, assurant que la salubrité des aliments était la priorité du gouvernement et que celui-ci avait même embauché 700 nouveaux inspecteurs, dont 170 pour le secteur des viandes. Les compressions n’affecteront que des postes administratifs à l’agence, a-t-il clamé.

L’ACIA efficace ?

Malgré les critiques à l’endroit de l’ACIA et du gouvernement fédéral, Sylvain Charlebois, chercheur à l’Université de Guelph, estime que l’ACIA a tiré des leçons de la crise de la listériose et qu’elle a, depuis, amélioré sa performance. « En 2008, l’Agence avait mis pratiquement deux mois et demi avant d’agir, alors que cette fois on parle plutôt de 12 jours [entre la détection de la bactérie E. coli et le premier avis à la population canadienne]. En soi, c’est rassurant », explique-t-il.
 
Il juge aussi inédite l’attitude du président de l’ACIA, George Da Pont, qui a publiquement reproché à XL Foods d’avoir tardé à fournir les renseignements que lui demandait l’Agence. L’ACIA détient des pouvoirs limités comparativement à l’agence américaine U.S. Food and Drug Administration, et le projet de loi du gouvernement Harper pourrait remédier à ce problème. « À mon avis, ça marque l’histoire de la salubrité canadienne parce qu’on met vraiment le doigt sur le bobo », dit-il.
 
Selon lui, le problème de l’ACIA, ce n’est pas qu’elle manque d’inspecteurs, mais plutôt qu’elle ne fait pas suffisamment preuve de transparence, ce qui donne l’impression aux consommateurs canadiens qu’« il ne se passe rien ».
 
Une équipe de chercheurs a d’ailleurs effectué des études — « benchmarking » — pour comparer les performances de 17 pays parmi les plus industrialisés en matière de salubrité alimentaire. « Le Canada s’en tire extrêmement bien. Toutes catégories confondues, le Canada s’était classé au 4e rang en 2010. Ce qui est excellent comme performance », souligne M. Charlebois.
 
Il signale également que les sommes consacrées par les autorités canadiennes à la salubrité des aliments sont élevées ; elles correspondent, dit-il, à 10 $ par habitant. « Le Canada est, de loin, celui qui dépense le plus en salubrité alimentaire par habitant au monde », dit-il.
 
En revanche, le Canada fait bien piètre figure quand il s’agit de transparence et de traçabilité. À l’égard de ce dernier principe, le chercheur note que le Canada est désavantagé en raison de l’étendue du pays et des grandes distances qui séparent parfois les sites d’élevage et les abattoirs.
 
Coup dur pour l’industrie

Un rappel aussi massif de viande de bœuf n’est jamais une bonne nouvelle pour l’industrie bovine, mais, à la Fédération des producteurs de bovins du Québec, on rappelle que les éleveurs n’en sont pas à leur première tempête et que, malgré les crises traversées dans le passé, la consommation de bœuf est demeurée relativement stable. Selon Sonia Dumont, du service des communications de la Fédération, il est encore trop tôt pour mesurer l’impact que le rappel actuel aura sur l’industrie à plus long terme.
 
« C’est sûr que, lorsqu’il arrive des épisodes comme ça, ce n’est jamais quelque chose de positif pour nos producteurs, mais ce qu’on constate, c’est que les inspections ont fonctionné et qu’elles ont permis de déceler cette bactérie », dit Mme Dumont.
L’ampleur du rappel actuel est attribuable au système canadien de transformation et de distribution des viandes au Canada, qui fait en sorte que la concentration des activités a des répercussions à la grandeur du pays, souligne-t-elle. L’usine XL Foods, faut-il le rappeler, traite environ 35 % du bœuf produit au Canada. Selon elle, les producteurs québécois souffrent bien davantage des épisodes de sécheresse et de l’augmentation du coût des grains.
 
Reste que certaines données sont surprenantes. Selon le ministère québécois de l’Agriculture (MAPAQ), 4 % du bœuf consommé au Québec en 2012 serait produit au Québec, ce qui représente une chute importante par rapport à 2010, alors que ce taux était évalué à 23 %. Cette baisse serait attribuable, selon le MAPAQ, à l’arrêt des activités de l’abattoir de bovins Levinoff-Colbert, à Saint-Cyrille-de-Wendover, au nord-est de Drummondville.
 
Les données de 2012 comprendraient les bêtes élevées et abattues au Québec et excluraient la viande de veau, a précisé Caroline Fraser, porte-parole du MAPAQ.
La part des importations s’élèverait à 5 % de la consommation québécoise. Ainsi, 91 % de la consommation québécoise proviendrait des autres provinces canadiennes. « Une partie de la viande peut provenir de bovins élevés au Québec, mais abattus en Ontario, qui reviendraient ici sous forme de viande, mais on ne connaît pas la proportion exacte », a souligné Mme Fraser.
 
Le MAPAQ observe par ailleurs que le bœuf, tout comme les viandes rouges en général, a connu une baisse de popularité au profit de la volaille au cours des dernières années, tant au Canada qu’au Québec.
 
Des pertes

Pour les détaillants en alimentation, un rappel massif des produits de bœuf engendre inévitablement des pertes financières, mais qui seront en partie compensées par l’entreprise mise en cause, signale l’Association des détaillants en alimentation du Québec (ADAQ). « Des rappels, on en a au quotidien. La majorité des rappels passent inaperçus, mais ils sont effectués avec le même sérieux au point de vente. On ne veut vendre aucun produit qui puisse intoxiquer un consommateur. Dans ce cas-ci, il s’agit d’un rappel massif pour des viandes, mais dans d’autres cas, il peut s’agir d’une boîte de céréales sur laquelle l’affichage en français est mal inscrit, et le fournisseur va rappeler le produit pour que les correctifs soient apportés », indique Pierre-Alexandre Blouin, vice-président de l’ADAQ.
 
XL Foods a reconnu sa responsabilité dans cette affaire jeudi, par voie de communiqué. « Nous pensions que XL Foods était un chef de file de l’industrie de la transformation du bœuf en matière de salubrité alimentaire, mais nous avons appris que ce n’était pas suffisant. Nous assumons l’entière responsabilité pour les activités de notre usine », a indiqué l’entreprise.
 
Les autorités albertaines enquêtent sur neuf cas de contamination à l’E. coli, dont quatre ont déjà été liés à la consommation de viande provenant de l’usine XL Foods. Au Québec, aucune victime liée à cette crise n’a été recensée.
 
L’E. coli, une bactérie susceptible d’être présente dans la viande, le lait cru ou de l’eau non traitée, peut causer des diarrhées, des vomissements et même la mort. Les consommateurs doivent d’ailleurs se méfier de la viande hachée, car la bactérie peut se retrouver à l’intérieur d’une boulette. Comme la cuisson détruit la bactérie, il est généralement recommandé de bien cuire la viande hachée. Dans le cas du rappel actuel, l’ACIA presse toutefois les consommateurs de jeter la viande visée par le rappel.
10 commentaires
  • Lise Berniquez - Inscrite 6 octobre 2012 08 h 19

    Les bactéries E-coli et les méthodes de production de masse

    Des amis virtuels m'ont passé cette information, un d'entre eux est producteur.

    ''Les bactéries E-coli sont présentent dans tous les intestins d'animaux et humains.

    Le problème c'est quand on les ingère.

    Et pourquoi on en retrouve dans la viande et ou certains fruits et légumes. C'est principalement dans les usines de transformations ou les intestins ou certaines parties des animaux viennent en contact avec les pièces de viande destinées à la consommation.

    Est-ce surprenant ? non,....c'est industriel, donc ça presse...ce sont des chaînes de travail.

    Pour les fruits et légumes...si vous compostez, vous savez pertinemment que tout ce qui pourrait être pathogène est éliminé par la température du compost. On ne met jamais de fumier frais dans un jardin...qu'il soit dans notre petite cour résidentielle ou dans notre champs de patates ou de fraises en campagne. Mais ça, c'est pas toujours fait comme ça devrait...... et encore une fois c'est relié à la production.

    Les 2 documentaires mentionnés ci-après sont vraiment intéressants...prenez le temps de bien écouter:

    http://www.dailymotion.com/video/xiycay_food-inc-1

    http://www.onf.ca/film/monde_selon_monsanto_10

    Le bio s'en sort beaucoup mieux, (c'est plus dispendieux mais on a qu'à prendre la quantité requise pour un repas au lieu de se bourrer) car le but, la méthode, la philosophie derrière est différente.

    Laver et surlaver...ça ne sert souvent absolument à rien. Prenez une étable et lavez la...à grande eau en pensant bien faire pour éliminer toutes les bactéries possible et impossible. La semaine suivante vous aurez 1000 fois plus de bactéries que vous en aviez au départ. Il y a un équilibre naturel qui se fait, tout comme dans nos estomacs ou nos intestins. Suffit juste de ne pas tout mélanger n'importe où n'importe comment. ''

  • ghislaine fortin - Inscrite 6 octobre 2012 08 h 48

    Vive mon petit boucher et son petit abattoir

    35% du boeuf traité au Canada!! Qui a dit que la concentration a bien meilleur goût?

    Il y a longtemps que je n'achète plus dans les supermarchés mais chez mon petit boucher qui a un petit abattoir. J'encourage ma famille, mes amis à faire de même. Quand on ne sait plus d'où vient notre viande, de quelle manière elle a été traitée, je considère cela très inquiétant.

    L'UPA a toujours privilégié la concentration, a travaillé pendant des années à fermer tous les petits abattoirs sous prétexte de salubrité et autres arguments. On ne parlera pas ici du scandale de l'Abattoir Colbex Lévinoff une autre bourde monumentale de l'UPA qui coûte une fortune aux contribuables et encore plus aux producteurs pris dans ce guêpier, véritable goufre financier.

    Vive mon petit boucher et son petit abattoir!

    • Sylvain Auclair - Abonné 8 octobre 2012 12 h 02

      Et combien de kilomètres devez-vous parcourir pour cela?

  • Hugues Tremblay Manigouche - Inscrit 6 octobre 2012 09 h 32

    Viande Industrielle

    Bien content de ne presque pas manger de viande quand je lis ça. Il y a viande et viande; j'ai grandi dans une famille de chasseur. La viande industrielle produite et transformée aujourd'hui est un scandale: antibiotiques, hormones, économies d'échelles... Ce qui me susprend, c'est que ça ne se passe pas plus souvent. Où est l'amour du métier? Des fermes-usines, des camions-remorques, des abbatoirs industriels, etc.

  • Franklin Bernard - Inscrit 6 octobre 2012 11 h 11

    C'était prévisible

    Dès l'instant que l'irresponsable Harper a annoncé les coupures dans les services de l'ACIA, je me souviens avoir annoncé, comme bien des gens, les dangers qui pendaient au nez des Canadiens. Je suis désolé d'avoir à constater si vite que nous avions raison.

    Et ce n'est, hélas, pas fini.

    Ce gouvernement conservateur, entre autres méfaits, est devenu un danger pour la salubrité publique.

    • Pierre Denis - Inscrit 8 octobre 2012 15 h 22

      Bingo !
      J'avais tenu le même genre de propos dans le temps également.
      Je me demande si les économies réalisées sur le dos de la santé des Canadiens seront réinvesties en santé, maintenant que le problème (et ses coûts) a été transféré aux provinces...

      Stupide gouvernement et sa vision à courte vue.

  • - Inscrit 6 octobre 2012 11 h 26

    Compressions

    Je ne sais pas comment le ministre peut se livrer à cette pirouette quant au nombre d'inspecteurs mais je me souviens très bien qu'il y a quelques mois son ministère avait été critiqué pour la réduction du nombre d'inspecteurs des aliments suite aux compressions de l'administration Harper. Plusieurs organismes avaient dénoncé ces compressions qui, selon eux, mettait la santé publique en péril. D'ailleurs cela arrivait en conjonction avec plusieurs autres mises à pied chez les scientifiques du gouvernement fédéral que cette administration méprise tellement.

    J'aimerais bien qu'un journaliste fasse la lumière sur ça et que nous ayons l'heure juste. Y a-t-il eu des compressions chez les inspecteurs des aliments, oui ou non? Est-ce que le ministre Ritz dit la vérité, oui ou non?

    • Djosef Bouteu - Inscrit 7 octobre 2012 21 h 00

      Le ministre ment, tout simplement. Kevin Page, le directeur parlementaire du budget, demande depuis des mois à avoir accès au détail des coupures et il fait face à un mur.

      Il lui est actuellement impossible de vérifier où les coupures ont été faites. On a donc uniquement la parole d'un ministre conservateur, donc des affirmations dénudées de toute crédibilité.