Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?
    Abonnez-vous!

    Quand le bœuf voit rouge

    La crise dans le secteur alimentaire suscite de virulentes critiques du système d’inspection

    6 octobre 2012 | Jeanne Corriveau | Canada
    Chaque jour qui passe, le nombre de produits de bœuf potentiellement contaminés à l’E. coli et faisant l’objet d’un rappel augmente. Cette nouvelle crise, qui touche l’usine albertaine XL Foods, n’est pas sans rappeler celle de la vache folle, en 2003, ou de la listériose, en 2008. Malmenée dans cette affaire, l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) est-elle assez vigilante ?

    Le Canada connaît le plus important rappel de produits alimentaires de son histoire. La bactérie E. coli a été détectée par les autorités américaines le 4 septembre dernier, mais il a fallu attendre au 27 septembre avant que l’ACIA suspende le permis de XL Foods. L’affaire s’est transformée cette semaine en tempête politique, les partis d’opposition à la Chambre des communes accusant le ministre de l’Agriculture, Gerry Ritz, d’avoir lamentablement géré cette crise.
     
    L’industrie agroalimentaire n’en est pas à sa première crise au Canada. Si le nouvel épisode mettant en cause l’abattoir de XL Foods implique un rappel de produits d’une ampleur jamais vue au pays — plus de 1500 produits —, il est jusqu’à maintenant moins meurtrier que la crise de la listériose des produits Maple Leafs qui avait fait 22 morts en 2008.
     
    N’empêche, les critiques pleuvent sur le gouvernement de Stephen Harper, accusé de négligence dans cette affaire. Alors que les débats faisaient rage aux Communes cette semaine, le ministre Gerry Ritz brillait par son absence. Celui-ci a finalement effectué une brève apparition publique mercredi lors d’une visite de l’usine XL Foods, à Brooks, en Alberta. Et jeudi, il a finalement affronté les questions de l’opposition à la Chambre des communes.
     
    Aux yeux du chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Thomas Mulcair, il ne fait pas de doute que le ministre a caché des informations aux Canadiens et omis de les prévenir du danger. Il doit démissionner, a soutenu M. Mulcair. De son côté, le chef du Parti libéral du Canada par intérim, Bob Rae, a insisté sur le fait que les Américains ont été protégés du danger deux semaines avant les Canadiens.
     
    Le Syndicat de l’agriculture s’est lui aussi lancé dans la mêlée en reprochant au gouvernement Harper de mettre la sécurité des Canadiens en péril en imposant des compressions budgétaires de 10 % à l’ACIA.
     
    Mais le ministre Ritz a rejeté les critiques, assurant que la salubrité des aliments était la priorité du gouvernement et que celui-ci avait même embauché 700 nouveaux inspecteurs, dont 170 pour le secteur des viandes. Les compressions n’affecteront que des postes administratifs à l’agence, a-t-il clamé.

    L’ACIA efficace ?

    Malgré les critiques à l’endroit de l’ACIA et du gouvernement fédéral, Sylvain Charlebois, chercheur à l’Université de Guelph, estime que l’ACIA a tiré des leçons de la crise de la listériose et qu’elle a, depuis, amélioré sa performance. « En 2008, l’Agence avait mis pratiquement deux mois et demi avant d’agir, alors que cette fois on parle plutôt de 12 jours [entre la détection de la bactérie E. coli et le premier avis à la population canadienne]. En soi, c’est rassurant », explique-t-il.
     
    Il juge aussi inédite l’attitude du président de l’ACIA, George Da Pont, qui a publiquement reproché à XL Foods d’avoir tardé à fournir les renseignements que lui demandait l’Agence. L’ACIA détient des pouvoirs limités comparativement à l’agence américaine U.S. Food and Drug Administration, et le projet de loi du gouvernement Harper pourrait remédier à ce problème. « À mon avis, ça marque l’histoire de la salubrité canadienne parce qu’on met vraiment le doigt sur le bobo », dit-il.
     
    Selon lui, le problème de l’ACIA, ce n’est pas qu’elle manque d’inspecteurs, mais plutôt qu’elle ne fait pas suffisamment preuve de transparence, ce qui donne l’impression aux consommateurs canadiens qu’« il ne se passe rien ».
     
    Une équipe de chercheurs a d’ailleurs effectué des études — « benchmarking » — pour comparer les performances de 17 pays parmi les plus industrialisés en matière de salubrité alimentaire. « Le Canada s’en tire extrêmement bien. Toutes catégories confondues, le Canada s’était classé au 4e rang en 2010. Ce qui est excellent comme performance », souligne M. Charlebois.
     
    Il signale également que les sommes consacrées par les autorités canadiennes à la salubrité des aliments sont élevées ; elles correspondent, dit-il, à 10 $ par habitant. « Le Canada est, de loin, celui qui dépense le plus en salubrité alimentaire par habitant au monde », dit-il.
     
    En revanche, le Canada fait bien piètre figure quand il s’agit de transparence et de traçabilité. À l’égard de ce dernier principe, le chercheur note que le Canada est désavantagé en raison de l’étendue du pays et des grandes distances qui séparent parfois les sites d’élevage et les abattoirs.
     
    Coup dur pour l’industrie

    Un rappel aussi massif de viande de bœuf n’est jamais une bonne nouvelle pour l’industrie bovine, mais, à la Fédération des producteurs de bovins du Québec, on rappelle que les éleveurs n’en sont pas à leur première tempête et que, malgré les crises traversées dans le passé, la consommation de bœuf est demeurée relativement stable. Selon Sonia Dumont, du service des communications de la Fédération, il est encore trop tôt pour mesurer l’impact que le rappel actuel aura sur l’industrie à plus long terme.
     
    « C’est sûr que, lorsqu’il arrive des épisodes comme ça, ce n’est jamais quelque chose de positif pour nos producteurs, mais ce qu’on constate, c’est que les inspections ont fonctionné et qu’elles ont permis de déceler cette bactérie », dit Mme Dumont.
    L’ampleur du rappel actuel est attribuable au système canadien de transformation et de distribution des viandes au Canada, qui fait en sorte que la concentration des activités a des répercussions à la grandeur du pays, souligne-t-elle. L’usine XL Foods, faut-il le rappeler, traite environ 35 % du bœuf produit au Canada. Selon elle, les producteurs québécois souffrent bien davantage des épisodes de sécheresse et de l’augmentation du coût des grains.
     
    Reste que certaines données sont surprenantes. Selon le ministère québécois de l’Agriculture (MAPAQ), 4 % du bœuf consommé au Québec en 2012 serait produit au Québec, ce qui représente une chute importante par rapport à 2010, alors que ce taux était évalué à 23 %. Cette baisse serait attribuable, selon le MAPAQ, à l’arrêt des activités de l’abattoir de bovins Levinoff-Colbert, à Saint-Cyrille-de-Wendover, au nord-est de Drummondville.
     
    Les données de 2012 comprendraient les bêtes élevées et abattues au Québec et excluraient la viande de veau, a précisé Caroline Fraser, porte-parole du MAPAQ.
    La part des importations s’élèverait à 5 % de la consommation québécoise. Ainsi, 91 % de la consommation québécoise proviendrait des autres provinces canadiennes. « Une partie de la viande peut provenir de bovins élevés au Québec, mais abattus en Ontario, qui reviendraient ici sous forme de viande, mais on ne connaît pas la proportion exacte », a souligné Mme Fraser.
     
    Le MAPAQ observe par ailleurs que le bœuf, tout comme les viandes rouges en général, a connu une baisse de popularité au profit de la volaille au cours des dernières années, tant au Canada qu’au Québec.
     
    Des pertes

    Pour les détaillants en alimentation, un rappel massif des produits de bœuf engendre inévitablement des pertes financières, mais qui seront en partie compensées par l’entreprise mise en cause, signale l’Association des détaillants en alimentation du Québec (ADAQ). « Des rappels, on en a au quotidien. La majorité des rappels passent inaperçus, mais ils sont effectués avec le même sérieux au point de vente. On ne veut vendre aucun produit qui puisse intoxiquer un consommateur. Dans ce cas-ci, il s’agit d’un rappel massif pour des viandes, mais dans d’autres cas, il peut s’agir d’une boîte de céréales sur laquelle l’affichage en français est mal inscrit, et le fournisseur va rappeler le produit pour que les correctifs soient apportés », indique Pierre-Alexandre Blouin, vice-président de l’ADAQ.
     
    XL Foods a reconnu sa responsabilité dans cette affaire jeudi, par voie de communiqué. « Nous pensions que XL Foods était un chef de file de l’industrie de la transformation du bœuf en matière de salubrité alimentaire, mais nous avons appris que ce n’était pas suffisant. Nous assumons l’entière responsabilité pour les activités de notre usine », a indiqué l’entreprise.
     
    Les autorités albertaines enquêtent sur neuf cas de contamination à l’E. coli, dont quatre ont déjà été liés à la consommation de viande provenant de l’usine XL Foods. Au Québec, aucune victime liée à cette crise n’a été recensée.
     
    L’E. coli, une bactérie susceptible d’être présente dans la viande, le lait cru ou de l’eau non traitée, peut causer des diarrhées, des vomissements et même la mort. Les consommateurs doivent d’ailleurs se méfier de la viande hachée, car la bactérie peut se retrouver à l’intérieur d’une boulette. Comme la cuisson détruit la bactérie, il est généralement recommandé de bien cuire la viande hachée. Dans le cas du rappel actuel, l’ACIA presse toutefois les consommateurs de jeter la viande visée par le rappel.
     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel